Le souk : un paysage

La venelle des amoureux. Ah! La fille aux jambes pleines, une robe moulante, quelque peu désinvolte, pimpante la dame, tout en elle bondit  dans l’œil du passant sans que celui-ci ne s’adonne à quelque guet, son corps sort de partout et fait à lui seul le paysage saillant. Des yeux lorgnent, des têtes se tournent, un paysage doucereux, onctueux et mémorable à déposer dans le souvenir. Madame dévale la ruelle d’un pas prompt et la déchirure de sa robe ébruite quelque peu son secret. Et lui de son œil épieur, tout le jour et le dévolu pour traquer les perdrix : la rue est marchande, facile de s’y engouffrer, de s’y faire oublier, les mœurs dorment…Aussi la traque-t-il jusque dans la ruelle contiguë où elle lui gribouille quelque numéro sur sa main. Le poisson mord et lui, revient le sourire béat. Ses amis l’attendent au chevet d’une porte, tous au qui-vive. Le bonhomme raconte. Il n’en revient pas encore. Elle lui adressa la parole et daigna jusqu’à lui donner un numéro de téléphone. Une histoire somme toute banale mais qui plante quelque belle rose dans le jardin secret de deux jeunes partis pour fertiliser la prairie.  Plus loin, la dame, la pimpante dame, se retourne encore, elle sourit, et le bonhomme aussi. Vivement le premier rendez-vous pour prêcher la langue des œillets…Un vieil homme, la calotte ajourée  blanche immaculée épousant parfaitement sa tête d’oignon, les jambes émaciées errant dans son pantalon bleu évasé, ses mains de roseau bossé allaient et revenaient promptement. Ah! Le commerçant. Il fait appel à ses enfants, à des saints et prophètes pour vendre sa marchandise de pacotille. Ses yeux malicieux brillent de cupidité, le feu vorace qui prend dans son humanité.

Ameutés, les passants, autour de lui et de sa marchandise, ils scrutent sans trop de conviction. À deux coudées, la vieille au haïk, vendeuse d’or à la sauvette, un œil vigile, ne sait-on jamais, la police peut arriver à tout moment; faut qu’elle vive elle aussi. La fratrie ne sait pas patienter! Plus bas, le marché. Les professionnels. Eux savent comment se faufiler entre les scorpions surveillants des poches. Un tintamarre humain et le bourdonnement des mouches autour des poissons. Les commerçants jurent, injurient, des postes-cassettes entonnent chansons fêtardes et mélodies paillardes. Chacun son hameçon pour que morde le poisson. Touffu est le marché. Les crieurs, ceux aucun scrupule dans l’âme, pas la parcelle d’une miette humaine, s’égosillent et s’enrouent la voix à crier que leur marchandise est sans égale. De quelque part surgit un coureur prostré et à ses trousses un jeune homme molosse : « O voleur! O voleur! », criait le molosse. Le cri ravit aux yeux leur regard. Quelque bonhomme brandit une matraque,  un autre un accroche-pied. Le voleur culbute et sur lui bientôt une averse de coups, une bruine de crachats et une grêle d’injures. Il en est bleui le voleur, ensanglanté. La police s’emmène. Le voleur est coffré et en guise d’ecchymoses, bleu et sang, le souvenir du marché… le marché arbore à nouveau son tintamarre monotone : les musiques, les cris, les embrassades, les lorgnades, les mouches foreuses, les bruits métalliques, les nuages de poussière, les senteurs capiteuses, les couleurs mordorées… Et les pauvres qui se contentent de mâchouiller un irréalisable vieux rêve de viande où virevoltent la chimère du gigot et du bélier tentateur. En attentant ils y errent. Se rincer les yeux est peut-être un jour monnayé. L’on s’imbrique d’odeurs… Ah! Le monde. Le ventru à côté n’en a cure. Sans doute un quelque entrepreneur pourri. Sa démarche est celle d’un pingouin et son regard s’est délesté de toute son humanité. Faut pas être sorcier pour reconnaître nos corrompus. Et le pauvre, échiné, le poids de la misère, son front qui dessine le souci journalier, son corps chétif, son œil a quelque chose de triste. De tristement merveilleux.

Ici, la terre sent, les fruits sont odorants, les légumes suent encore. Pas la peine de regarder l’étiquette. Il n’y en a pas déjà! Mais, tout est bio. La pomme de terre rêvasse encore dans sa tête humidifiée, les oignons nattés, les poivrons sablés, les salades ivres de rosée…

Le marché chez nous est plus que le marché ou l’on marchande. Le marché est un lieu de rencontre, un espace d’évasion, un théâtre de sentiments, une sarabande de contradictions.

Vois! Là-bas, le magicien, ou plus loin, le prédicateur, ou, à côté le divinateur qui vaticine, se prend pour un alchimiste, invente des mensonges qui ameutent des rêves. Naguère, il y en avait même des poètes errants qui commettaient des paroles osées, sculptaient dans le silence de la tyrannie des verbes actionnaires; il y avait même des saltimbanques venant de contrées reculées qui nous arrivaient fagotées de leurs rêves lointains.

Elles bouillonnent les âmes! Le bruit a quelque origine de méditerranée. Le vendeur de sardines s’enroue le gosier à vouloir outrepasser le hourvari général. Midi approche, les mouches voraces, les mendiants pullulent, le marché est un cœur où épanchent les mendiants leur souffrance. Les billets d’argent semblent encombrer les commerçants; pêle-mêle, sales, froissés, odorants, sur des planches, dans des cageots, les billets d’argent font monter la complainte d’une mendiante. Elle gémit maintenant. La faute au vendeur de fruits et légumes. Un doigt pour farfouiller dans son naseau, un autre dans son postérieur qui le démange; il n’en n’a cure, sa patate est meilleure, l’argent est sans couleur, sans odeur… et il crache souvent pour se récurer la bouche du tabac qu’il prise dans une corne bizarroïde en guise de tabatière. La mendiante gémit toujours. Sa douleur maintenant est d’ordre organique. Comme si elle avait reçu quelque massue sur la tête.

Plus loin un commerçant, lui, grognard. Ras le bol, s’égosillait-il, ras le bol des pleurnichards, tu en as tu payes, tu n’en as pas, fou le camp!  Les sous, les sous, le bruit des sous est ma musique préférée, disait-il encore, brandissant son balai et le mendiant voûté de dépit et de honte se faufilant dans la foule compacte. Ah! Quel radin, lui.

 

 

Onelas

1 comment for “Le souk : un paysage

  1. May 28, 2011 at 20:15

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