Il était une fois une princesse kabyle(1).

Les amphores, ma mère en connaît le secret. Je me rappelle toujours comment serpente la pâte argileuse sous l’emprise de sa main preste, son geste prompt, ses doigts agiles. Je me souviendrai toujours comment guette-t-elle le feu crépitant de son souffle tempétueux de peur qu’il ne s’égosille. Un travail, une passion frisant la minutie de l’orfèvre : une amphore amoureusement égueulée, faut que ses cambrures soient attrayantes, que ces motifs encensent l’ancêtre. Oh ! L’amphore fleurit dans les yeux de mes sœurs comme une chansonnette doucereuse.  Vite, doivent-elles déjà penser, qu’on sorte à la fontaine, que l’on y loue les formes inédites, les couleurs chatoyantes de la nouvelle amphore.

Ma grande sœur surveille la fin de l’ouvrage d’un œil pressant. Bien des filles qui regarderaient le chef d’œuvre d’un œil envieux et qui accourraient pour savoir d’où nous est parvenue cette argile qui, dit-on, languit, s’étire, s’enroule et s’enchevêtre comme un serpent vaniteux. Il y a toujours la rumeur que la colline telle ou le champ tel procure la meilleure terre susceptible de magnifier une poterie…

Eh bien, finis les temps des robes attrayantes, des filles guindées, des amazones orgueilleuses qui s’en allaient pérorant allégrement le long des sentiers d’un pas nonchalant ; la procession qui serpente le long des rues et qui réveille conséquemment le village de sa torpeur. Munies d’amphores, de bidons, de cruches et de petites cruchettes pour les plus jeunes d’entre elles, les filles et même les femmes de notre village, sortaient comme en ballade, la claire fontaine donnant prétexte à quelques tolérables irrévérences. Car, elles s’y délestent de bien des contraintes. Les hommes se rappellent ces temps avec une larme qui tremble dans la chandelle des yeux.

Accotée à l’angle du salon, comme une quelque antique acquisition de musée qui renvoie vers des temps lointains, immémoriaux, une civilisation qui survit au silence agonique, l’amphore nous plonge dans une histoire : la notre. Un souvenir qui ira aussitôt tanguer dans le village pittoresque. Mais que vaut une amphore sans que la fille s’en vante et qu’elle s’en exhibe sur le sentier zigzaguant jusqu’à la claire fontaine lorsque elle y attend son tour qu’elle essaye continuellement de retarder pour encore prolonger sa virée insoucieuse afin que l’on loue la poterie de la mère, que l’on sente jalousement ses parfums capiteux, que l’on reluque ses bijoux cliquetants…

Ici, à la fontaine, nos filles s’évadent, donnent libre cours à leurs pensées secrètes. Parfois, une jeune jouvencelle, précautionneusement toilettée, élit coin douillet dans le secret d’un quelque cœur épris. D’autres fois des histoires à l’orée de frôler scandale finissent par des épousailles qui font retentir de ces youyous assourdissants. L’on se réconcilie entre ennemis parfois. Il n’est  pas rare que s’aiment une fille et un garçon au détriment des remontrances et hostilités de leurs familles respectives. Le tout est de savoir donner la mesure idoine à ses épanchements. Pourvu que l’on ignore l’histoire jusque du moins le passage aux convenances. Ne badinent sur l’honneur du village que ceux aux comportements versatiles ignorant dans quelle porte du diable viendraient-ils à toquer. Et de nos filles qui se marièrent grâce à la fontaine, d’aucunes doivent devoir une fière chandelle à cette amphore vide qui donna prétexte à la première brique partie pour édifier toute une histoire du genre…et ils eurent beaucoup d’enfants.

La plupart de nos filles, du moins celles qui avaient connu n’était-ce que la fin de l’ère de fontaines, doivent avoir quelque chose au cœur lorsqu’elles se rappellent leurs sorties à la fontaine.

À la fontaine, on y raconte le secret de cette vieillotte cruche qui puisait de l’eau pour la maison depuis des lustres, cette autre, elle, ébréchée in extremis, ce métier à tisser parti pour fignoler une couverture douillette pour hiverner dans la quiétude… et ce jeune homme irrésolu qui, raconte-t-on, se tapit journellement dans la petite figueraie familiale dominant la fontaine ; armé de sa fauche, de sa serpe et de sa faucille, lui à qui l’on ne connaît pas de grandes aspirations d’ordre paysannes ; il s’est découvert soudainement des talents de faucheur, de sarcleur, de bineur… à moins que la rumeur dise vrai. N’était-ce pas que c’est juste pour il y décochât les missives qui brûlent son cœur ? On raconte que l’élue de son cœur elle-même, et à son tour, s’était découverte une passion instantanée pour Thala, la déesse des eaux… mais bon, pourvu que ça reste entre les jeunes gens et que l’on entende pas…Et le mariage faste du fils du plus riche villageois qui convia jusqu’à des étrangers vivant en pays étrangers… la nuit nuptiale de la dulcinée que cette dernière n’hésiterait pas à relater dès sa première sortie à la fontaine ; elle lui ferait perdre sans doute beaucoup de sa rumeur… le temps des cueillettes qui arrive enfin pour que sortent les perdrix de leurs niches, la rixe qui éclata entre deux familles pour un lopin de terre ou pour une brebis irrévérencieuse, la nouvelle poudre qui arrive au marché et qui, dit-on, accomplit de ces miracles, les fiançailles d’une telle, le départ d’un tel…

Aujourd’hui il n’y a pas d’eau, dit ma mère. C’est les autorités qui décidèrent que valait mieux couper l’eau pendant trois jours, histoire que s’emplisse un tantinet la bassine du château pourvoyeur.  L’été, comme à son accoutumée, avait lapé jusqu’aux eaux reculées dans les recoins inatteignables par les dents voraces de l’élément. C’est que cet été là avait quelque soupçon de la Géhenne. Il ne musardait plus dans les crêtes de ses rayons mais  bel et bien de ses flammèches et tisons. Aussi, lécha-t-il même les sources qui alimentent notre château d’eau qui, à son tour, alimente en eau potable notre village et ceux attenants. C’est là que croyaient les autorités confluentes les sources et qu’elles faisaient le grand puits d’eau du village. Pourvu, se vante-t-on, au village, que ne tarisse pas la source de Tala Khlifa. Car, elle, si un jour elle venait à tarir, il n’y aurait certainement plus rien à faire ici. Du reste, heureusement qu’elle demeura aussi intacte depuis des temps immémoriaux, parce que, elle, non seulement elle est une fontaine réputée jusque dans des villages lointains mais, et surtout, elle coule à l’épicentre d’un fleuve souterrain, celui-là même qui arrose de ses veines souterraines bien des collines et des champs et qui s’en va jusque dans ce qui fait aujourd’hui notre source principale d’eau. N’était cela il n’y aurait aujourd’hui au fond du château même pas pour puiser dans une cruchette. L’erreur, toute l’erreur, dirait le moins connaisseur au village, est que jamais on creuse pour une source ou fontaine au sommet d’une montagne, une montagne effeuillée de surcroît. C’est ça la modernité ? Eh bien, la dernière de nos fontaines résiste l’été, pourtant que quelques journées caniculaires suffisent pour que ne subsiste plus au fond du château qu’une flaque verdâtre et marécageuse.

–          Regarde nos ancêtres, disait souvent mon père, comment ont su pour la fontaine de Tala Khlifa, la manière dont ils l’ont construite…lorsqu’ils désignent un endroit pour y habiter ils regardent tout d’abord si il y en a beaucoup d’arbres et de plantes. Ils savent que s’y tapisse une quelque source.

Cette source-là avait été découverte il y a bien des siècles et jamais, dit la légende, comme pour la personnifier, ne cessa un été durant de parler son eau. Elle coule ici depuis des temps lointains et n’avait cessé de couler que trois jours durant il y a bien longtemps, lorsque en guise de village il n’y avait que quelques vétustes chaumières éparpillées ça et là. Non, pas l’été, l’hiver; des ces hivers qui étaient tout généreux pourtant. On raconte que deux frères s’y étaient bagarrés, s’y étaient fait saigner un jour qu’ils voulurent aménager la cuvette de la fontaine. Le sang coula, Ô malheur, souilla l’eau cristalline. Attristée, la fontaine, raconte encore la légende, retira soudainement son eau comme on retire le sein à son nourrisson et ce, bien qu’il plût à verse et que la pluie ravinât  les collines, les plaines, les champs… L’un des deux frères, encore stupéfait, tâta le métal duquel coule la fontaine, le trouva bizarrement aussi chaud que du fer destiné à la forge. Aussi, rentrés au village, les deux frères racontèrent-ils ce qu’ils virent de leurs propres yeux. Le sage du village, un vieil érudit, et l’imam, un imam séculaire, convinrent que seule une immolation, une fête sacrificielle, d’un bœuf grand, de préférence meuglant comme le tonnerre, viendrait à bout de la colère de la déesse des eaux : Thala. La fontaine lâcha ses eaux de la même façon qu’elle les avait retirées… Les enfants s’étaient déjà gargarisés de la chanson d’Anzar, le dieu de la pluie.

Anzar, Anzar

Oh dieu donne-nous de la pluie

Anzar, Anzar

Nous t’en dédions la perle de nos yeux

Anzar, Anzar

Notre fontaine est triste comme la nuit

Aussi loin que je puisse remonter dans mon enfance, La source, notre fontaine, ne tarit qu’une seule fois en été. C’était il y a bien longtemps. Il faisait chaud, peu de fontaines avaient résisté à cet été là; les cigales trônaient comme jamais de leur rideau sonore. Nous entendîmes des bruits, des bruits inaccoutumés. Aussi, accourûmes-nous, hommes, femmes et enfants. Nous y trouvâmes deux voisins qui en venaient aux coups de points à la lisière de Thala. Deux villageois, mieux, deux amis, les deux tous aussi baraqués, ils étaient tachés de sang et tailladés à maints endroits. Les hommes qui s’interposèrent entre eux avaient du mal à les séparer. Nous sûmes, nous les enfants, plus tard que c’est parce que l’un d’eux avait omis que, ce jour-là, ce n’était pas son tour afin qu’il disposât du ruisselet de la source. On en irriguait les vergers, les potagers, les champs…

J’ai entendu le jour même grand-mère qui s’en inquiétait. Elle disait que ce n’était pas de bon augure, le sang qui a coulé. En effet, elle avait raison grand-mère. Le lendemain, nous nous réveillâmes sur une source qui n’en était plus une. Elle ahanait à glouglouter. La malédiction! dirent les vieilles superstitieuses. C’était comme dans la légende. La fontaine s’était tue. L’aphasie, la colère, la rancune de l’élément!

Hormis le genre d’histoires, je me souviens que même si nous n’avions pas cette eau que l’on dit ménagère, jamais nous n’en faisions un sujet pour autant. D’ailleurs, ceux avant nous,  nos ancêtres, pouvaient-ils imaginer qu’ils l’auraient un jour au sein de leurs demeures ? Ils avaient l’eau de dieu, faisaient de leur mieux pour la rationner, lui rendre grâce. Mieux, ils la sacralisaient, punissaient ceux qui ne la respectaient pas. Qui sait, peut-être est-ce la raison du nom de la Déesse des eaux : Thala. Thala comme pour dire que la faculté divine est nécessaire pour qu’il arrive jusqu’à nous. Aux temps où nous sacralisions encore les éléments…

Lorsque, comme il arrive souvent, que l’on emménage en ville et que l’on se mette à converser sur le village de l’enfance pour que l’on se souvienne, nostalgiques,  que ces temps étaient meilleurs, que quelque magie protégeait le village ou que quelque divinité y répandait insouciance et douceur, la fontaine élit la meilleure colline de notre mémoire : un rêve évanescent, une féérie, une sensation immatérielle, aérienne, nimbée d’un nuage gorgé d’or et de lumière.

J’y pense souvent. Ce peut être une source d’innombrables études. Un espace public où l’on conteste à sa tribu, à sa société par extrapolation, la rigidité, la dureté des mœurs, la morale intransigeante. Du reste, les guérites et sentinelles de l’honneur s’y adoucissent un tantinet sans que l’on s’offusque. L’on y tolère des irrévérences que l’on ne tolérerait pas  en d’autres lieux…

–          Ah! Ces temps, se souvient le cheikh Oumalu, jadis, les femmes étaient belles, belles et naturelles. À la fontaine, chaque jour était une fête. La malédiction, disent les anciens, la malédiction n’a pas recours au bâton. La fontaine est vide, déserte, infestée de grenouilles, de buissons, de crapauds… Plus d’hommes pour débroussailler. Plus de femmes…Bof! Les femmes s’habillent maintenant comme des hommes. Que nous reste-t-il? Les anciens savaient des choses. Les vieux que l’on ne vénère plus, la charogne que l’on sanctifie. Eh oui! N’est-ce pas le signe de l’approche de la fin des temps ! Les écritures ne l’avaient-elles  pas prédit…

La prémonition peut paraître banale, voire absurde à plus d’un titre, on peut même traiter ces grabataires et leurs vaticinations de sclérosés refusant toute idée nouvelle. Et c’est vrai dans un sens. Nos mères et grands-mères en avaient plus que trimé. Jadis, l’échine courbée par le poids des amphores, dégoulinant de sueur et étouffant sous la chaleur d’étuve… L’hiver, elles pouvaient marcher parfois des heures durant, gravir des sentiers tortueux, pour la chercher…

Je n’en sais trop. Peut-être est-ce juste la loi inexorable du temps. Chaque civilisation se doit de s’édifier sur les décombres et sépultures de l’ancienne. Mais j’en conviens toutefois, la fontaine avait quelque impact dans la solidification de nos liens, et sa perte avec l’avènement de l’eau à la maison a estropié d’un membre important le village ancien.

Thajmâat, elle, la place publique des hommes comme était l’agora pour les grecs en Grèce antique, avait été détrônée de son rôle socialement important bien avant l’accès de la ménagère au robinet. Cet espace là où l’on récupérait d’une journée de dur labeur, où l’on décidait pour le bien-être du village, où l’on pensait tout simplement la vie en société ; cet endroit-là où l’on n’y entendait naguère que la parole mesurée ne rassemble plus les hommes. C’est aux cafés désormais, aux magasins qui offrent plus de commodités, c’est à de nouveaux espaces publics que l’on fie maintenant le paysan obnubilé. Mais, tout bien considéré, pouvait-il en être autrement ?  On subit comme partout les temps nouveaux.

D’abord, peut-on désormais remplir le silo de son propre labeur ? Jadis, il assurait la pitance du ménage des saisons durant. Ensuite, nos champs, nos vergers, nos potagers, nos figuiers, nos oliviers, etc., existent-ils de nos jours pour que l’on puisse prétendre à une quelque singularité économique ? Le fougère, le genêt, le roncier, le jujubier s’enorgueillissant d’avoir depuis le temps réduit au silence la scie, la hache et la serpe de ce paysan. Oh ! Jadis, quand le monde n’était pas encore sens dessus-dessous, la forêt s’éloignait d’elle-même, pressentant d’avance qu’il ne valait point la peine qu’elle provoquât la fierté du paysan.

Même flou, j’ai en tête le souvenir onctueux du long madrier en bois de chêne qui tenait lieu de chaise publique. Il pouvait accueillir une quinzaine de personnes. Même mon père me dit qu’il l’y trouva lui-même ici à sa naissance. D’aucuns, lâchent-ils la bride à leur imagination sur son histoire, disent que le madrier avait été transporté d’un lointain pays arabe. Cependant, la version plausible est qu’il avait été ramené des Babors. La montagne aux pics qui dorment sur les nuages.

Malheureusement, ce madrier que l’on considérait symbole incessible de notre unité est maintenant juste un quelque souvenir rescapé dans la mémoire de quelques gens. Depuis le temps, le madrier avait été scié en trois morceaux parce qu’un enfant faisant parti de l’une des branches de la tribu avait été prié de céder place à un vieil octogénaire. Une rixe, comme il est de coutume quand se mêle une célèbre mégère, éclata. On convoqua les chefs de chaque branche. Trois branches en tout. Fallait en finir. On se résigna que valait mieux couper le madrier en trois, que chacun en fît l’usage qui lui sied. Des sages avaient compris à l’époque que l’on venait d’offenser quelque tradition sacrée. Et c’est ainsi que notre part du madrier pour ainsi dire se retrouva au dessous de notre olivier pour accompagner bien des nuits de notre jeunesse. Triste sort pour l’un des symboles forts de notre unité. Au reste, à quoi bon qu’il survive désormais si ce n’est pour rassembler et rehausser notre assemblée… Signe on ne pouvait plus claire du déclin de l’ancien monde.

Pourtant, nonobstant ce triste événement, la fontaine, elle, continua à braver pendant encore quelques années les nouveaux temps.  De temps à autre, on entendait quelque village lointain qui a maintenant l’eau à la maison. Il faut le dire, on était pressé que cette ère nous parvienne. Nous aussi espérions tirer quelque profit de cette modernité. Que se reposent enfin nos mamans et nos sœurs de leur corvée quotidienne. Qu’elles ne s’en voûtent plus avant le crépuscule de leur l’âge. Eh oui ! Pouvions-nous voir à part l’inconvénient de la chose ? Pouvions-nous penser que, longtemps après, bien que nous ayons applaudi l’intrusion du robinet, en des temps que l’on dit modernes, résonne encore dans nos têtes le rire cristallin de nos filles qui s’en allaient joyeusement dans notre claire fontaine ? À cette époque-là personne ne voyait la chose de cet angle.  Nos femmes n’en avaient-elles pas accueilli les premières gouttes du robinet pourtant encore nimbées de rouillures par des youyous qui firent parcourir des frissons sur le dos. Le cri de la victoire d’une civilisation sur une habitude anachronique qui tout compte fait, pensions-nous, n’avait plus lieu d’être ! Et nous, les enfants de l’époque et nos hommes, faillîmes-nous à la règle?  Nous étions aussi heureux, voire davantage.

À Thajmâat, les pourparlers vantaient l’eau ménagère arrivée At home. Les femmes, disaient-ils, corvéables à merci, avaient été enfin délestées de leur peine journalière. N’avaient-elles pas, elles aussi, le droit de profiter de cette modernité qui offre sa panoplie de facilités? Finis les temps des vieilles aux joues veinées et aux mains cordées qui s’échinent à la tâche. Enfin la civilisation des enfants de Jésus, disaient-ils. Seuls les jeunes, filles comme garçons, savaient que ce que cela signifiait… Elles savaient que les temps où l’on guettait le regard ardent étaient loin derrière eux.

Nous étions en plein milieu de la prédiction des vieux. Un village triste, aux rues désertes qui ne gloussent plus. Ces fontaines n’intéressent plus personne. Même Thajmâat n’était plus celle d’antan. Naguère, on savait que nos femmes allaient passer d’un moment à un autre ; l’on y élevait la voix,  se bombait le torse, rivalisait d’ingéniosité et de verbes aptes à atteindre un cœur. Bref, nous finissions par accorder aux vieux la véracité de leur présage.

Si l’école est espace émancipateur, outilleur d’avenir, la fontaine était pareillement une école pour nos filles. On y échangeait des secrets, s’enquérait du monde,  s’informait de gastronomie, de culture, de politique, se préparait à affronter le monde, déchiffrait le monde des hommes.

De toutes ces femmes, de ces jeunes femmes je veux dire, Imane était incontestablement la plus belle. Même enfant, je me souviens de cette amazone indomptable, une femme belle d’une beauté indécente. La source me paraissait chanter comme jamais. Pourtant, ces congénères n’aimaient pas être son ami, du moins à la fontaine. Non que la jouvencelle s’adonnât à quelque comportement susceptible de jeter l’anathème sur sa compagne, elle n’était ni de ces acariâtres de la fontaine ni de ces timorées qui s’effacent à la première remontrance, mais elle était tellement belle que l’on ne pouvait que passer inaperçue à côté d’elle.

Elle était toujours vêtue d’une robe kabyle multicolore. Une robe qui moulait splendidement ses arcures. Elle mettait un foulard duquel jaillit une mèche de cheveux noirs, polis, brillantinés, qui effaçaient une partie de son grand front perlé. Dans l’eau de ses yeux, les yeux de la jument, baignait un sempiternel feu vorace qui ne cessait d’activer les insomnies des jeunes au village. Au dessus de ses yeux, fins et soupçonneusement incurvés, des sourcils qui mettent en exergue ces cils épais, un soupçon bleuis, qui mystifient davantage ce paysage de criarde féminité.  Des lèvres un tantinet charnues, rouge vermeil, humidifiées, sculptées pour quémander le baiser ravisseur. Un nez épiné, petit, idéal pour épouser un visage de déesse, mais qui lui donnait une brindille d’arrogance. L’arrogance des femmes inatteignables. Sa chevelure atteignait sa taille. Imane est brune, grande de taille, un corps qui donnait des envies illicites… Thala, la déesse des eaux, si elle existe, elle est elle… ou alors, Dihya, La Kahina, devineresse de l’histoire orgueilleuse des berbères…

À suivre.

Deuxième partie

Lounes. H

1 comment for “Il était une fois une princesse kabyle(1).

  1. May 3, 2011 at 21:50

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