Autant en emporte le vent de sable

L’année 1492 marque deux événements importants dans l’histoire de l’Espagne : La découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, et la chute de Grenade. Si le premier événement était un grand pas pour l’humanité, le deuxième s’est avéré à bien des égards être un recul. Les deux puissants monarques, Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille, y avaient instauré un régime d’inquisition forçant les gens de différentes fois qui, d’habitude, jouissaient de la liberté du culte sous le règne musulman, à se convertir au christianisme ou à quitter l’Espagne selon la formule qui sera bien connue des anglo-saxons : “Shape in, or ship out” (se mettre dans le moule ou déguérpir). Aussi surprenant que cela puisse paraître, certains manuels scolaires américains présentent l’islam comme la religion la plus tolérante de toutes les religions monothéistes et citent très souvent l’exemple du philosophe juif Moïse Maïmonide comme un témoignage sur l’émancipation de la communauté juive à Grenade durant la domination musulmane, soutenant qu’elle n’a jamais antérieurement connu une telle prospérité depuis le royaume de Salomon. Grenade était, entre autres, la terre d’accueil pour d’autres persécutés de l’Orient comme Averroès en Perse et les rescapés du massacre des Omeyyades lors de la prise de Damas par les Abbassides sous la conduite d’Almansur dont le père était Muhammad, le petit-fils d’Abbas et, la mère, une esclave berbère. Moïse Maïmonide avait raconté relativement de bonnes choses dans ses écrits sur l’émancipation sociale à Grenade sous la bannière musulmane. Mais avec la prise de la ville par les Almohades, la persécution religieuse pratiquée par les nouveaux conquérants l’avait condamné à se réfugier à Fès, puis en Egypte avant d’aller finir ses jours en Palestine où il sera enterré en Tibériade. Il est considéré comme l’autorité juive la plus influente du judaïsme post-talmudique. En parfaite figure illustrative du juif errant, Il est mort en l’an 1204, sa tombe demeure à ce jour l’objet de pélerinage.

Les Juifs persécutés par l’inquisition espagnole avaient trouvé en le “Maghreb” de nos ancêtres la terre de leur asile dans la foi qui est la leur. Cinq siècles plus tard, d’une ascendance de cinq siècles est né en Algérie un Algérien nommé Enrico Macias dans la foi qui est la sienne. Cette foi pour laquelle ses ancêtres étaient chassés d’Espagne devient de nouveau celle pour laquelle il sera, lui-même, chassé d’Algérie à une époque où l’instinct du pays frappait fort au point de camoufler la raison. Malgré l’évolution supposée des mentalités, des humeurs aussi, son retour dans son pays reste toujours interdit par les Algériens de l’Algérie des constantes qui trimballent avec eux une cervelle au contenu frappé de la rigidité de l’époque statique et qui tardent à se rendre compte qu’aujourd’hui nous vivons dans une époque dynamique qui exige une certaine forme de souplesse et que le temps n’est plus au chêne mais au roseau. Bref, ce que l’Espagne avait gagné en tolérance, nous l’avons gagné en intolérance comme par la loi de conservation de la bêtise humaine. À la tête de ceux qui ont refusé le rapatriement à cet Algérien de cinq siècles se trouvait un Algérien d’une seule génération qui s’appelle Ali Benhadj. Fasciné par la famine du Soudan, il avait remonté le sud à partir d’Adrar au même titre que les sauterelles pour venir suffoquer de son sirocco idéologique une Algérie rajeunie par la fraîcheur des idées démocratiques venues du Nord. Un nord tellement verdoyant qu’il défie à ses yeux la couleur du paradis. La porte de ce paradis étant a son image trop étroite, son programme de la famine nous préparerait à y accéder les ventres creux. Il allait nous inscrire dans la ligue des pays anti-progrès (LPAP) où se déroulent à l’anti-montre des compétitions de course marche arrière vers un retour à la pureté loin du brouhaha casse-tête de toute civilisation. Notre pays devenu Khorotostan sera géré par tous ces bounioul khans de la nouvelle Algérie où les idées enturbannées feraient fleurir les marchés des étoffes de soie. Une Algérie qui unirait tous ses fils dans la foi et l’ignorance entre la peur de l’enfer et l’espérance du paradis. Il n’est désormais plus juste de parler d’un grain de sable dans notre mécanique culturelle mais d’une dune dans nos esprits.

Comme nos dirigeants se veulent plus royalistes que le roi, plus souffrants que les victimes ou ayant plus mal au cul que les poules pondeuses en action, il demeure qu’Enrico est accueilli chaleureusement à Jérusalem  et en Egypte, mais pas chez lui à Constantine.

À l’aube du XXIe siècle, nous ne cessons de nous comporter comme un peuple incapable d’apprendre sur les autres, donc condamné à construire sur les échecs des autres. Après avoir échoué au même endroit que la Russie de Tolstoï et de Lomonossov, de l’Allemagne de Goethe et de Leibniz, on nous propose de bâtir là où s’écroule devant nos yeux la Perse d’Avicenne et d’Averroès.

Désormais, nous vivons la déception d’un peuple sans repère contraint à céder son “nif” après avoir longtemps pris son nez pour le bout du monde. Ici donc, à la croisée des chemins, entre un intégrisme qui dirige son futur vers hier, un capitalisme sans capitalistes fait autour de va-nu-pieds clandestinement millionnaires auxquels le peuple demande des comptes et un socialisme à bout de souffle qui accepte de se faire remorquer par une démocratie capitaliste qui l’adopterait à ses propres antagonismes, le désordre est mieux que le coma car il signifie au moins que quelque chose peut naître. Mais entre un socialisme où l’on a volé et une démocratie qui blanchirait l’argent des voleurs, l’intégrisme semble paraître aux yeux des peuples qui n’apprennent qu’à leurs dépens, comme jouissant de toute sa virginité. Comme un peuple condamné à atteindre le fond, autant l’atteindre au plus vite, serait-on tenté de dire, et, comme à quelque chose malheur est bon, l’intégrisme apparaîtrait comme un moyen d’accélérer notre inévitable chute. Mais une chute trop accélérée entraînerait notre fracas dans notre impact avec le fond. Ce qui veut dire que dans tous les états de figure, l’équation intégriste n’admet pas de solution dans le domaine du réel. Son déterminant delta est négatif, sa solution n’existe que sous sa forme imaginaire dans un univers complexe simplifié par l’étroitesse de l’homme et son goût à la commodité à trouver des réponses toutes faites à toute chose dans un livre sacré (Torah, Bible, Coran, Granth…) prétendument dicté à de mortels illuminés par une dictature suprême dont la brutalité peut être évaluée à travers cette petite histoire de pomme qu’on a croquée sans avaler et qui nous a coûté notre expulsion du paradis, à poils, vers la planète de la pudeur ou les érections non consommées font baigner les cervelles dans un sperme perversif. Et, maintenant, contre le sens commun, on nous propose d’adorer notre Seigneur qui nous a faits saigner pour lui avoir désobéi après nous avoir programmés à lui désobéir.

Qu’importe notre constat, les Américains d’autres religions et d’autres croyances embrassent l’islam à la vitesse record de 20.000 membres par an avec, comble du paradoxe, quatre fois plus de femmes que d’hommes. Ces femmes semblent trouver plus d’assurance dans une soumission de prise en charge intégriste que dans un système libéral qui les jetterait dans la rue ou qui leur couperait l’électricité et le gaz sous le zéro degré, après avoir perdu un travail pour lequel elles ont tout fait pour le garder. Dans un système capitaliste, tous les citoyens sont égaux devant le capital. On peut y trouver de tout sauf de la compassion. La liberté devient un dangereux leurre qui conduit à la dépendance et à l’égarement de toute personne qui ne sait pas être libre. La liberté, seuls peuvent l’apprécier les gens qui savent naviguer selon les lignes de champ tracées par la plus-value. Le capitalisme est un système qui pousse les gens à se surpasser dans le domaine qu’ils exercent, à donner toujours plus jusqu’à atteindre leur niveau d’incompétence. Toutes les valeurs sont réglées par rapport au capital au point où le citoyen s’oublie dans le tout profit, ce que la religion interprète comme un éloignement de la présence divine. Les écritures saintes rapportent que les fléaux sociaux liés à la colère de Dieu ont été précédés par des époques de prospérité qui ont mis en évidence l’ingratitude des hommes envers la generosité du Seigneur. Dieu se trouve évacué vers l’extérieur et la part du spirituel s’efface au profit de l’aisance matérielle. Le capital arrive à saturation quand il dépasse le niveau de compétence des hommes. La société s’écroule sous son capital et le spirituel occupe les espaces matériellement ruinés, ce qui oblige les repentis de l’aisance matérielle, désormais en quête d’un besoin spirituel, à aller chercher refuge dans la compassion de l’église, le temps que se reconstruise le capital. Et dès que c’est fini, ça recommence. Comme dans le système des vases communicants : La baisse du niveau de l’un implique la montée du niveau de l’autre.

Mais maintenant que les évangélistes américains interprètent la pauvreté comme une forme de malédiction divine et que l’église protestante de l’Angleterre parle de la charité comme d’une forme de pêché, il ne reste aux perdants et aux repentis du capital que la mosquée et, à un degré moindre, les temples des religions orientales pour trouver la compassion nécessaire à leur soulagement. Il reste que quitter n’importe quelle religion vers l’Islam n’engage que soi, mais quitter l’Islam vers une autre religion est passible, en toute “halalité”, de la peine de mort. D’où vient que les Américains soient attirés par une telle intolérance ? Tout se passe comme si le christianisme “altéré” par la démocratie ait perdu de sa religiosité au point de cesser d’être une religion ; comme si une religion sans intolérance est comme un vin sans alcool, une cigarette sans nicotine ou une drogue sans sa substance narcotique,  qui permettraient  aux gens de tourner éperdument leurs dos aux dures réalités de ce monde, n’est plus religion du tout. Comme dans un flacon de vin, on a besoin d’une certaine dose d’alcool pour noyer son chagrin, sinon, le jeu ne vaut plus la bouteille. À force de côtoyer la science et la démocratie, le christianisme et le judaïsme comme  “corrompus” par celles-ci, ont fini par perdre leur essence religieuse en l’occurrence la croyance aux miracles, l’intolérance et l’obscurantisme au point de ne plus fournir de réponses au soupir archaïque de l’homme. L’islam, longtemps à l’abri du savoir, demeure la seule religion au sens classique du terme qui offre des réponses religieuses dans leur sens le plus religieux du terme. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles l’islam attire.

Rachid C.

4 comments for “Autant en emporte le vent de sable

  1. April 22, 2011 at 15:46

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