Il était une fois une princesse kabyle (2)

Je devais avoir onze ans et des poussières. Une chaleur ardente de celle où trône, Mendjel, le fantôme des méridiennes, incontestable et incontesté dans son rôle de pourvoyeur de mystères pour le silence apeurant.

– Mmm! Mmm! Mmm! faisait-il. 

Une méridienne d’étuve faisait trembler l’horizon de mille et un mirages. Au village, ou on siestait, guettait que s’adoucît le temps, ou on enfilait le sentier carrossable des Roumis, Avrid Iroumiyen, en direction de la mer. Du reste, étaient chanceux ces enfants qui pouvaient fuir la sieste obligatoire de midi. La baguette d’osier de grand-père pirouette encore dans mes méninges, toujours à l’affût de la faute, de l’imprudence, de la voix chuchoteuse. La sieste c’est un peu notre petite expérimentation de la vie carcérale.  Dormir à la barbe de soi, perdre des heures durant à guetter que ploie le soleil et qu’il se penche du côté de la brunante… Vivement les premiers bruissements de l’après midi qui annonçaient la fin de la punition journalière!

Ce jour-là, je réussis à déjouer la punition. Mon tire-boulettes à la main, je bombardais les volatiles qui avaient le malheur de zébrer mon ciel. Je régnais pendant que roupillaient tous les enfants de mon âge. Le ciel frôlait le feu, le silence sculptait son murmure mythifié. J’étais embusqué derrière un buisson. Le chardonneret perché sur le frêne me semblait égarer de sa promptitude dans ce calcin de fin des temps, son tire-d’aile perdait de la conviction qu’on lui connaît. Il était extenué par quelque long périple. À peine s’il pouvait encore sautiller d’un arbre à un autre, quand soudain, dans la passion où je chavirais, je ne remarquai même pas qu’il était sur le noisetier qui domine la fontaine des roseaux avant qu’il ne se forçât au dernier tire-d’aile pour qu’il effrangeât l’azur et qu’il eût la vie sauve… C’est alors que j’entendis des voix.  Des voix de jeunes femmes. Mieux, je distinguai la voix d’Imane. Imane que tous les hommes et enfants aimaient! Nous partagions déjà sa couche théoriquement. Nous rêvions de ce corps crieur de cambrures.

Je m’enfonçai dans les roseaux, m’approchai davantage, tâtonnai jusqu’à élire le nid duquel je pouvais mieux surprendre le mot hardi. Je crois que c’était surtout pour cela; surprendre Imane dire quelque mot d’ordre à activer mon insomnie. Oh! Pourvu que je l’admirasse théoriquement. Pour le reste je ne pouvais imaginer qu’elle pût être dans les mains d’un homme. Trop belle pour qu’elle couchât… Fallait qu’elle demeurât le mythe qu’elle nous était!

Pourtant, me dis-je, rares les filles qui musardaient de par les rues à une heure aussi torride, à une heure où les sentinelles de la tribu deviennent moins vigilantes quant à la surveillance des perdrix. Ne savait-on jamais, un être malintentionné pouvait rôder à tout instant et attenter à l’honneur du village!  Oh, pour Aicha, Aicha de la fontaine, la surnommions-nous, nous n’en avions cure, elle était Aicha N’Thala. Elle s’y barbotait tellement à longueur de journée qu’elle a fini par ne plus peser de sa féminité. Elle était devenue une sorte de personnage public asexué sur qui on ne pose plus un œil libidineux. Du reste, il faut le dire, elle n’était pas une déesse. Et elle le savait. Mais, elle était gentille comme tout et était le puits de secrets des jeunes femmes du village. Elle en connaissait tous les secrets… On racontait que si Aicha avait voulu un jour renversé le village, elle l’aurait fait en ne divulguant que quelques petits secrets, tant elle détenait de ces secrets propres à faire recommencer une vendetta des siècles durant. C’est pour cela que nous accordons à Aicha un souvenir doucereux dans la cime de notre mémoire.  Aicha était un ange. Lorsqu’elle se maria, nous avions compris que notre village ne serait jamais celui d’avant.

De ma cachette, Imane et Aicha étaient juste au dessous de moi. Sans le chant cristallin de la fontaine sur la bassine, elles auraient peut-être entendu le bruit de mes pas sur les roseaux asséchés, tombés à ras le sol. D’ici, je pouvais sentir jusqu’au parfum exquis d’Imane. Imane parlait à voix chuchoteuse, comme de peur qu’elle fût surprise par quelque oreille postée aux alentours :

–          On se rencontre la nuit? Dit-elle à demi-mot.

–          La nuit! Où? Vous faites quoi? s’étonna Aicha.

–          Oh! ferme Imane ses yeux pour surprendre à nouveau la chimère, il me prend dans ses mains, me serre, me serre, m’embrasse partout, partout…

–          Partout!

–          Oh! ne fais pas l’idiote, tu sais de quoi je parle.

–          Naïm!

Je n’avais pas encore bien saisi. Je dressai tout mon être pour surprendre le secret.

–          Oui, Naïm. Je l’aime et on va se marier.

Je crus rêver. C’était Naïm son amant.

–          Mais, il est gentil pourtant, raille Aicha.

–          Gentil mais efficace, renchérit Imane avant que les deux amis partent d’un rire franc.

Je me souviens de la remarque d’Aicha. Naïm était effectivement gentil et les gentils saluent les gens, obéissent sans chigner, accomplissent leurs tâches assidûment, silencieusement,  mais imaginer le jeune maigrichon qui effeuille le corps de l’amazone pour l’enfourcher et prendre vers les hauteurs me semblait relever du mirifique. Avait-il pour de vrai entre ses mains Imane? Déchiffrait-il, vrai de chez véridique, ce corps qui a immortalisé la déesse dans le souvenir de la tribu? Naïm, pour moi, venait de gravir les cimes et de s’ouvrir une porte dans la légende.

Naïm l’introverti. Un être avare de mots. Il parle peu ou pas du tout. Gentil et travailleur. Lorsque passe une jeune femme, il s’empresse à baisser yeux décemment. Lorsqu’il croise un bonhomme, il est le premier à se rappeler les bons usages. Au reste, Il était quelque part le jeune homme qui rappelle aux jeunes villageois leur paresse. Car, à la moindre altercation entre un jeune homme et sa mère, cette dernière ne s’abstient pas der rafraichir la mémoire du rejeton : « Regarde, dirait-elle, Naïm n’Ait Oubradh, lui, il ne passe pas son temps dans… il a dit, ils ont dit, je vais faire, il a fait… lui doit donner de la fierté à sa mère…et toi que nous donnes-tu? Du fil à retordre! ».

–          Tu as raison, amadoue encore Aicha, il est beau comme une fille!

–          Il a les mains d’un magicien.

 

Je ne m’étais jamais posé la question de la beauté d’un homme jusque-là. Mais, fallait-il ressembler à une femme pour être beau? Naïm avait les cheveux soyeux, longs, quelque peu ennuagés. Il était timide, maigrichon. C’était donc cela, me dis-je, les eaux dormantes que l’on dit épier le faux pas avant d’inhaler la victime. C’est de ces eaux que l’on doit se méfier. Imane qui avait rejeté d’un revers de la main une liste de prétendants. Du reste, tous aussi sérieux quant à leurs louables intentions. Il aurait suffit qu’elle dise oui que feu les youyous.

L’effacement de Naïm devint pour moi soudainement stratégique. Le silence qui précède la tempête, le rapt. Le chasseur qui cadence le pas, avance tâtonnant sur les œufs de son âme, étouffe le moindre murmure, arbore le comportement de l’habile chasseur dans l’espace giboyeux. Je n’en revenais pas. Quoique les genoux susceptibles de ployer sous le moins impétueux des vents, il devait tout de même proférer des paroles sorcières, aptes à causer le fracas, franchir les défenses qui bardent la tribu. L’inaccessible pourtant, l’amazone indomptable, impossible d’attelage. Il parlait peu le jeunot. Il parlait peu le sniper, le tireur d’élite. Il est de ces silences plus ravageurs que les ouragans qui échevèlent des terres entières. Le silence mot, le silence parole grâce auquel se sculpte le verbe d’action qui féconde d’immenses espoirs.

–           Je l’aime, je l’aime…

Je me rabrouai dans ma cachette. Je voulus savoir, saisir, me rendre compte, réaliser. Réaliser comment décoche-t-on de ces flèches qui fracassent les remparts? Je fermai mes yeux. Rêvais-je? J’ouvris à nouveau. Imane continuait de sa voix ensommeillée, langoureuse. Aicha pouvait-elle comprendre? C’est quoi ce langage auquel les filles s’adonnaient? Mon cœur cognait, gigotait presque. Peur d’être surpris. Étais-je en mesure d’entendre ça?

–           Et ta famille, ton frère surtout! Il te tuera.

–           Je me marierai avec Naïm que lui en déplaise.

–           Vous vous rencontrez où?

–           Le grenier au foin à l’orée de la rivière.

–           Mais il est abandonné…

–           Justement.

Imane se pencha jusque dans l’oreille de Aicha. Je crus voir ses seins. Oh! Qu’est-ce qu’ils étaient beaux! Elle lui susurrait quelque secret. Sans doute. Parce qu’Aicha rougissait. Rougissait et riait au même temps.

–           Attention, fit Aicha, des pas, quelqu’un arrive…

Je regardai sous le figuier. Je ne voyais encore, de là, que des jambes. Puis, il apparut en entier. Naïm. Il avançait à pas hésitants, comme d’habitude, la tête à ses pieds, un œil aussi décent. Il dut remarquer Imane. Il rougit un tantinet. Les filles firent comme si de rien n’était. Ils cessèrent de pérorer, firent semblant de continuer à puiser. J’eus peur. Naïm du sentier pouvait me voir. Qu’aurais-je pu dire? Trop de choses à la fois. Je venais de surprendre Imane dans ses aveux et voilà l’amant pour en rajouter. J’étais à mille et un lieux de penser à une méridienne qui atteindra de telles hauteurs dans l’échelle Richter des sentiments interdits. Naïm salua mais les filles ne branchèrent point. Elles s’écartèrent toutefois. Naïm se pencha, les mains en coupe, pour boire. Mais, a dit le poète :

 

Dans quelle fontaine veux-tu boire pour te désaltérer mendiant?

As-tu soif mendiant d’une soif qu’étanche juste la fraîcheur de l’eau?

Ou bien quémandes-tu l’eau fiévreuse de la fontaine de la jouvence?

Celle pour étancher le feu qui te consume  et ton  indomptable volcan?

 

Dans quelle fontaine veux-tu boire pour te désaltérer mendiant?

Tes yeux où trimbalent des larmes  ne voient-ils et ne regardent-ils  que l’eau ?

Ou bien que ce soit le feu qu’on éteint à coups de youyous assourdissants ?

L’écuelle est ta main ou bien toute ton âme pour y cueillir le jet sauveteur ?

 

Dans quelle fontaine veux-tu boire pour te désaltérer mendiant?

Tes yeux exorbitants ton cœur battant tes lèvres gercées et sèches

Pourquoi donc y  avances-tu l’échine baissée le pas lourd  hésitant?

Avances-y la fontaine glougloutera et te dira de son eau fraîche

D’elle en as-tu besoin ou bien pour y  voir ton astre resplendissant ?

 

Naïm but goulûment, rebroussa chemin sans daigner rencontrer quelque œil. Les filles auraient dû proposer une cruchette, une bouteille,  pour que le jeunot boive à son aise. C’est dans la bienséance. Elles ne savaient que faire peut-être. Elles parlaient de lui; elles étaient surprises. Ce devait être à cause de cela.

L’amant disparut plus loin au détour du sentier, happé par la forêt des caroubiers. Sans doute, pensai-je, pour enfiler la route carrossable qui mène à la mer. Où pouvait-on aller hormis en mer dans cette journée dérobée à Lucifer!

–           Il ne t’a même pas regardé, dit Aicha comme si elle savait pour ma question.

En effet, rien ne signifiait quelque entichement. Naïm a rougi, oui, mais pas plus. On rougit chaque fois que l’on rencontre une jeune femme.  C’est ainsi. Les femmes chez nous sont rares en espace public. C’est pour ça qu’on ne manque pas de les diviniser quelque peu. Elles manquent d’être des déesses dans nos caboches.

Imane répondit d’une risette. Elles se regardèrent un instant et comme piquées par quelque guêpe éclatèrent simultanément d’un rire irrépressible avant de s’adonner gaiement au jeu de l’eau pour s’asperger réciproquement tout en émettant des petits cris stridents. Naïm, plus loin, devait en avoir rougi d’un rouge encore incandescent.

–          Oh! Tu as raison. Il est beau.

Elles se regardèrent encore avant de repartir de plus belle. Quelques minutes plus tard, Imane, se reprenant, coupa net :

–          Je dois rentrer.

–          Tu m’attends alors.

–          Je dois rentrer tout de suite.

Elle se hâta à lier entre elles les cruches pour qu’elle s’en allât, se soigna pour qu’elle ne laissât paraître quelque irrévérence. Voûtée par le poids des cruches et de l’amphore, elle avait tout l’air de trimer pour satisfaire un besoin de ménage journalier. Elle emprunta le sentier en direction de la maison. Aicha, elle, demeura encore là. Elle se barbotait toujours. Comme si elle guettait depuis tout à l’heure qu’elle restât seule enfin et qu’elle s’adonnât à sa solitude avec la fontaine, Thala.

Je me levai de ma cachette, reculai à tâtons, contournai le talus des roseaux, pris le sentier d’où apparut Naïm. Comme si je venais d’arriver. J’avais soif. Aicha ne remarqua rien. Elle me tendit aussitôt une bouteille d’eau. Je bus à l’envi de cette eau glaciale et pure. Je la remerciai et je repartis à la chasse des oiseaux obtus et fatigués.

En effet, à quelques coudées de là, je vis un merle qui se bombait crânement. L’oiseau bourgeois auquel nous rêvions tous. À lui seul, il constituait un repas copieux. Un merle, Ajehmoum, dans un rets est un événement. Et celui-là, sur la branche du noyer,  me défiait de ses yeux pochés. À peine, ai-je dégainé mon tire-boulettes qu’il atterrit à nouveau sur un caroubier à l’entrée de la forêt. La forêt des caroubiers. Lui, à l’inverse du chardonneret, voletait farouchement. Le calcin silencieux ne saurait déjouer sa vigilance. Lui, fallait savoir s’embusquer, se camoufler, étouffer jusqu’à sa respiration. Fallait un silence de trépas. Un moment, toujours farouchement, mais cette fois comme m’ayant oublié, il atterrit juste à quelques coudées de moi. Suffisait juste que je réorientasse mon arme, le collimateur et le cuir où y avait la balle, enfin la pierre rondelette du gravier. Comme pour manier un quelque engin explosif, je me positionnai de façon à ce que ne tremblât pas n’était-ce qu’une herbe.  Soudain, un tumulte au milieu des buissons à quelques mètres de là effaroucha ma cible, mon éventuel dîner. Le tumulte se poursuivait encore. Comme si l’on se frayait un chemin. Des sangliers? C’était courant, il y en avait partout. Des chacals peut-être! Je préférai escalader un caroubier, ne savait-on jamais, le cœur cognant de sa massue dans tout mon être. Je regrettai instantanément de n’être pas auprès des autres à roupiller sur une quelque natte d’Alfa.  Le tumulte cessa, puis des murmures. Des voix, me dis-je, des voix humaines. Pas des sangliers ou des chacals ou encore des ogresses que l’on disait se promenant aux heures de méridienne à l’affût des enfants égarés. Rassuré, j’escaladai encore. Comme un magot. Je me hissai jusque dans la cime d’une branche effilée. Promptement mais silencieusement, je pouvais dominer tout de mon œil. Qu’est ce que je vis? Imane! Je n’en croyais pas mes yeux. Elle venait de gravir la colline. Je fermai et rouvris mes yeux. La méridienne et ses mirages peut-être! Imane était dans les mains de Naïm. Encore. Comment? Pourtant… Elle montait de ses cruchettes et de son amphore. Elle rentrait à la maison. D’où a-t-elle rebroussé chemin? Je l’ai vue s’en allant…

Imane fondait dans l’étreinte de l’amant. Aicha la naïve pouvait-elle savoir? L’amazone languissait sous la caresse bienfaisante de son berger maintenant. Un rire fusa. Un rire à gorge déployée. Imane riait. Naïm exhorta le silence. Une saccade de petits cris. Les cheveux au vent, ébouriffés, le cou dénudé, la tête penchant comme un fruit mûr et odorant, elle recevait le baiser vorace, insondable qui effeuillait son océan du corps. C’est pour ça qu’elle riait. Sur la bouche, la nuque, les oreilles. Alors elle riait de plus belle avant d’atterrir dans le frisson. Naïm exhortait toujours le silence pendant qu’il lui dictait la langue des œillets. Quel affamé! Le timoré. Imane dodelinait. Dodeline! Dodeline! …Rebelle de sourire ….Dodeline! Dodeline! …Ton rire au souvenir, comme disait le poète fou. Chasteté au souvenir. Naïm. Chaste est le bonhomme.  Il susurrait des mots incompréhensibles, doux, langoureux et Imane, à son tour encore plus, marmonnait, murmurait : je t’aime, je t’aime…et ne savait rien dire d’autre à part de gémir des fois ou de lâcher un rire irrépressible d’autres fois avant que ne s’empressât Naïm à lui fermer la bouche…

Mon cœur battait la chamade. Je surprenais le monde que je ne connaissais qu’en bribes volées ça et là ? J’avais peur au même temps. La dulcinée allait et revenait. Grelottait parfois, secoué par le baiser ravisseur. Le souffle la quittait, mourrait et renaissait dans le froissement généralisé. Le baiser de Naïm ne ressemblait aucunement à ceux que l’on dépose sur les joues des bambins. Il le déposait sur la bouche d’Imane tellement longtemps qu’il manquait de lui faire perdre le souffle. Alors elle le serrait de toutes ses forces. Elle le serrait et culbutait sur lui, balbutiait des bribes de mots inintelligibles. L’œil embué manquant de sangloter, les seins mi-sortants. L’œil au qui-vive de l’état orgasmique. Quels nichons ? Naïm traînait la main partout. Mais qu’ourdissait-elle cette main? Sa majesté la main de l’orfèvre, partit ondulante cueillir le fruit de la jouvence, le trésor du temple enfoui, où pond, couronnée, une médaille de bronze foncé. Et puis deux médailles. Deux mers de désirs qu’il rassemblait dans dans sa bouche insatiable.  Il y déposa un baiser lent, ensuite un autre, trois…Et Imane partait encore et revenait : « Je t’aime, je t’aime… ». Elle daigna au début résister un tantinet, n’était-ce que pour la forme, mais dès que déposa Naim ses lèvres distillant comme une quelque substance capiteuse, elle fondit sous la caresse répétée tel nuage qui s’évanouit en descendant boire dans le lac. La caresse calculée pour chevaucher la voix lactée. Elle serrait de toutes ses forces. Je compris comment la morsure…Je chancelais, qu’ai-je était venu voir ici ? Vive la méridienne! Naïm voulait autre chose. Le fruit mûr et rare. Imane l’en empêchait. Plus tard, beaucoup de temps plus tard, je compris que c’est parce que la virginité accompagnait la fille jusque dans le lit nuptial. On n’y badine guerre. Même celles que l’on pense généralement volatiles de mœurs y tiennent comme à l’ultime honneur capable de sauver le reste.

Voila ! Le cheikh Oulhoucine disait railleur: « Sur cent femmes quatre vingt dix-neuf d’entre elles iront en enfer, et la centième n’est même pas sure d’aller au paradis ! ».

–          Chut ! fit soudainement Naïm.

Des pas. Des bruits de pas dans le sentier attenant. Naïm et Imane se turent. La dulcinée s’enfonça dans le buisson. Des enfants chahutaient. Des enfants accompagnés d’un adulte, vis-je. Ils allaient en mer. C’est pour ça la joie des enfants. Imane se leva promptement, remit son foulard, s’épousseta. Un sourire, un baiser et fut ingurgitée par la forêt et l’oubli de la tribu. Naïm, à son tour, prit le sentier comme si de rien n’était.

Abasourdi, coi, immobile, Imane repassant encore gémissante, riante et docile dans le film de ma mémoire ; la femelle inatteignable qui perdait de son mystère, ou peut-être s’y élevait-elle davantage(!), Je restai là, perché sur le caroubier, à l’endroit d’une branche bossée, assez bossée pour que je pusse m’y asseoir et  y réfléchir. Avais-je rêvé sur le caroubier? Des yeux ensommeillés, un corps ferme que divinisait davantage ses îles de tissu. Ah ! La jument en rut, les yeux écarquillés, la tignasse ennuagée, les yeux où baignent le feu qui tisonne les sens. .

C’était donc cela l’amour. Une décharge électrique qui parcourt toute l’âme, tout l’être, s’épand sur toutes les îles et océans du corps.  Un froissement généralisé. Une sorte de bagarre sans le sang…et quelque chose remua en moi. Un frisson, et mon cœur en rafales…

Je descendis de l’arbre, étourdi, direction la fontaine. La fontaine des roseaux. J’y trouvai Aicha encore. Mais une surprise m’y attendait là encore : Imane était déjà là. Quoi !  Désinvolte, impassible, normale, naturelle, mieux, Imane discourait sur une recette culinaire. La confiture à l’abricot, je crois. Et dire qu’il y avait à peine, Naïm l’enfarinait dans une gastronomie sans égale. Imane, m’a vu, a souri et a dit :

–          Il a soif, Gwassila.

Je rougis. Enfin je crois. Je sentis une vive chaleur me colorer le visage. Quelque montée incontrôlable. Ça ressemblait à de la honte.

– Il fait chaud, rajouta-t-elle, tiens petit , faut te désaltérer!

La nuit, nonobstant le feu qui me dévorait, comme de coutume chaque été et sans que ça suscitât une quelque interrogation, la montagne sentinelle de notre village, et qui faisait régner une nuit de suie et de chaleur insupportables, je me réveillais plusieurs fois transi de froid, les dents encore qui saccadaient, oint de sueur et surtout terrassé de peur.  C’est qu’un ver géant et édenté était à mes trousses. Celui-là même que je préparai pourtant comme  appât pour que mordît le merle.  Il me courait après de sa bouche édentée et ridée. Chaque fois que je refaisais le cauchemar, je me réveillais en sursaut, in extremis avant son ultime rampement. Puis, quelques minutes dans l’obscurité, chaque fois m’apparaissait une image qui faisait papillonner un sourire sur mes lèvres. Je voyais Imane surgir de la nuit. Habillée d’un draps lumineux et elle volait. Sa cuisse charnue, blanche et apaisée par la caresse. Je voyais la cuisse musculeuse surgir du tissu qui l’embellissait. Et la cuisse faisait de la lumière dans ma tête et dans la chambre. Je replongeais dans un sommeil profond avec le même papillon sur les lèvres avant que n’arrivât le ver sans dents.

À suivre.

Première partie.

Troisième partie.

Lounes. H

2 comments for “Il était une fois une princesse kabyle (2)

  1. May 11, 2011 at 09:21

    Je m’excuse, il y a une proposition d’aller selon une autre voie.

  2. October 16, 2011 at 09:14

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