Il était une fois une princesse Kabyle(3)

À mon réveil, quand je revins à moi-même,  je réalisai que je détenais désormais un secret. Un secret pour adultes. De ces secrets à faire éclater des familles. Bien pire, je me souvins que les familles respectives d’Imane et de Naïm se vouaient une haine sidérale. Je compris d’emblée que mon secret était pesant, menaçant, lourd à porter. Je me félicitai avec ce qui m’était donné comme conscience que je ne racontasse l’inavouable à personne. Oh ! Pourvu que mon secret ne tombât pas dans une oreille de mégère. Nous les connaissions toutes. Pas forcément des femmes. Des hommes aussi qui dégainent la parole comme on dégaine une arme dévastatrice. Ne sait-on jamais, il est de ces êtres maléfiques qui se pourlèchent les babines à ainsi détenir un secret. Pas la peine de les prier question diffusion. Souvent on fit mine de leur ébruiter un secret important. Et la nouvelle tout de suite prend comme prend le feu dans un rameau sec. Non ! Fallait rien dire. D’autant qu’il s’agissait des familles d’Imane et de Naïm.  Celles-là si elles venaient à le savoir… Oh ! Je voyais déjà le verdict : Imane, la malpropre qui souilla l’honneur de la famille avant que l’on s’empresse à déclarer une guerre en bonne et due forme.

On raconte qu’en des temps lointains un homme de la famille de Naïm avait été un jour surpris embusqué derrière un buisson et qui se rinçait l’œil tout en guettant quelque tentatrice d’entre les femmes de la famille d’Imane qui étaient en période de cueillette des olives. L’homme en question, du reste le tristement célèbre, Ali Oumari, colporte-t-on, était un fou à lier de la femelle et avait le feu à la zigounette. On raconte qu’il connaissait une par une toutes les prostituées des grandes villes avoisinantes. Le bas ventre avait sur lui une emprise qui ne cédait aucune à sa raison. Aussi, n’alla-t-on pas par trente six chemins lorsqu’on le surprit qui s’adonnait à l’un de ses hobbys favoris : élire le buisson duquel il tentait les femmes de bonnes vertus! On le lia des mains et des pieds, le suspendit à un olivier avant de l’asperger de petit lait pour que les mouches bourdonnent toute la journée autour de lui et forent dans sa peau. L’ancêtre d’Imane exigea bien mieux que ça. Elle convint que faute d’enclencher une quelque vendetta qui se transmettrait de génération en génération, le bonhomme ferait mieux de ne plus se montrer désormais au village. Les sages de Thassasth, d’un commun accord, décidèrent que valait mieux qu’il abdiquât à cette résolution.  En effet, Ali Oumari s’exila et l’on ne sut plus où il avait atterri.

Cependant, bien que la solution fût acceptée unanimement, elle ouvrit grandes ouvertes les portes des remontrances et des querelles publiques. Désormais, on se cherchait noise infatigablement.

Mais, l’histoire allait dégénérer davantage. Une histoire de vieux figuier qui s’apprêtait à terminer en apothéose dans un feu doucet de veillée nocturne, de ces veillées innombrables qui naguère rassemblaient la fratrie autour d’un conte ancien qui faisait tanguer les caboches des enfants dans des idylles qui fécondaient des rêves enchanteurs.  Chacune de deux familles avait évoqué dieu et saints que le figuier lui revenait de droit et qu’il lui appartenait d’en disposer comme elle lui seyait. Oh ! Les sages du village firent de leur mieux pour régler le différend, mais en vain. Seule, l’autorité coloniale pouvait alors régner et en finir. Ce qui n’était pas sans déshonorer le village. Jamais, avant ce jour là, dirent les villageois, une histoire ne donna prétexte pour que l’autorité coloniale foulât le pas au village. Du reste, comble de l’ironie, il fut ordonné aux deux familles de brûler le figuier!

Ainsi, comme bien des histoires simplettes qui ont résisté dans l’imaginaire collectif, depuis le temps, notre village et ceux attenants avions tiré de l’histoire notre sentence célèbre avec laquelle on rafraichit la mémoire de l’imprudent au besoin : le figuier échevelé qui a ramené l’ennemi jusque dans l’étable!

Nous savons au village que c’est la raison pour laquelle les deux familles ne prennent jamais pour bru une fille dans la famille rivale.  Nous savons qu’une sorte de loi tacite était en cours et empêchait le bon sens de raisonner. C’est ainsi et c’est tant mieux. Pourvu que chacun demeurât dans son espace et qu’il gardât pour lui-même ses hypocrites salutations rituelles des grandes occasions! Leurs hostilités étaient poussées à tel point qu’ils ne se présentaient pas n’était-ce que leurs condoléances aux jours tristes endeuillant les hommes.

C’est en partant de toutes ces considérations que j’ai compris que je détenais un gros secret. Mais, me disais-je du haut de mes onze ans et quelques poussières, Imane ne le savait-elle pas ? Était-elle une femme aux mœurs légères ? Ne savait-elle pas le bourbier dont elle venait de poser le pas ? Il y avait tant de questions qui s’agitaient dans ma tête tel un troupeau de brebis effarouché.

Du côté de Naïm, la question était simple, tranchée, on ne pouvait plus claire. Il m’était purement et simplement un héros. Était-ce de ma faute ? Plus tard, longtemps après, nous apprîmes en philosophie que quand on parle c’est la société qui parle en nous. Selon notre enseignant, c’était de Durkheim je crois. Il devait savoir de quoi il parlait le philosophe. Chez nous, un homme qui aime, s’amourache, embrasse est, lui, chanceux. Une femme, elle, qui tombe amoureuse, fait part de son cœur est une libertine, une débauchée, une immorale. Oui, c’était comme cela, ça l’est toujours du reste. Ne serait-ce qu’à degré moindre, nous avons toujours du mal avec l’amour de la sœur ! Une femme sœur, une femme mère mais pas une femme fatale!

Voila, c’était on ne pouvait plus tranché. Naïm a eu raison de la plus belle femme du village. Le malin ! Il a dû au départ certainement décocher de ses regards chargés de messages. Le regard a pris, Amane a succombé nonobstant sa famille. La tribu. La société. Les sentinelles du temple de l’honneur. Naïm a ravi la dulcinée, effrangé la nuit de la tribu, déjoué sa vigilance quintuplée, s’est gaussé de ses miradors postés aux quatre vents…

Le voila maintenant qui trempait le dévolu dans l’ébat, le voila qui atteignait la cime de la sensualité païenne… Mais, un lieu me hantait d’ores et déjà : le grenier au foin. Faut que j’aille voir, tâter l’endroit de l’ébat. Je le visitai dès le lendemain. Une vieille masure pleine de foins qui allait vite devenir le lieu d’un long pèlerinage quotidien. Je savais qu’Imane s’y étalait, s’adonnant à la cueillette des étoiles pendant que le jeunot lui dictait le cri à enfourcher. Tout bien réfléchi, mœurs légères ou pas, Imane avait le mérite d’enfiévrer mes nuits, d’y semer d’onctueuses insomnies… Du reste, je ne sais pas pourquoi, pendant toute mon enfance, l’amour avait un goût de foin, d’herbe et de campagne!

Peinture de Hocine Ziani, artiste plasticien. Paysage Kabyle.

La soirée du lendemain, je m’en souviens, le ciel rougeoyait, baignait déjà dans son lac de sang du côté d’Imma Thadrarth, un groupe de jeunes filles revenait de sa dernière virée du jour à la fontaine. Elles gloussaient sur le sentier quand j’aperçus Naïm qui, lui, descendait. Je compris. Imane devait être ici. Elle était là effectivement.  Je guettai. Au moment où le jeune arriva à côté d’elle, il mit sur la main disposée de la jeune femme quelque chose. Sans doute un quelque message. Je scrutai aux alentours, me concentrai sur le groupe de filles où d’ailleurs il y avait Aicha, aicha de la fontaine. Aucune fille ne parut remarquer quoi que ce fût. Hormis Aicha qui sans doute fit mine.  Une idée me vint, hanta toute l’arène de ma conscience : et si c’était pour se rencontrer dans le grenier !

J’étais enhardi, j’avais peur au même temps. Le grenier est à quelque cinq cents mètres de la maison. Je ne m’étais jamais hasardé jusque-là tout seul dans le voile de la nuit. Toutes les créatures maléfiques y rôdaillent ! De toute manière, trop tard, le genre d’histoire n’arrivait pas chaque jour.

À la nuit, quand le temps avait installé toutes ses loques de ténèbres, léché jusqu’à l’ultime lumière malgré la douce pénombre où résistait la voix lactée, le cœur battant la chamade, je m’engouffrai dans la nuit en direction du grenier. J’y suis resté quelque deux heures qui me parurent être une éternité au qui-vive du pas froissant le foin. C’était la première fois que je bravai la nuit. Une meute de chacals jappait sur la colline du Sureau. Seule la rivière de Bourkhen me séparait d’eux. Le silence qui entrecoupait la parade des canidés ne m’était qu’un hourvari assourdissant, apeurant. Malheureusement, les picotements de l’adolescence ne pouvaient plus résister à la nuit assourdissante. Je pensais juste à mon erreur monumentale et à l’éventuelle correction…

J’avais de la chance, personne ne s’était rendu compte de rien. Ça rachetait amplement ma déception. Pourvu que la baguette ne me zébrât pas les jambes pour l’instant.

Dans mon lit, la tête gorgée de nuages, des nuages qui se plaisaient à sculpter des paysages mirifiques propres aux enfants, enfin aux enfants plus quelque chose, l’adolescence, je devinais la rencontre des amants, leurs murmures de la nuit, le rapt, le froissement, le foin sur la peau odorante, liquoreuse. L’adolescence, une maladie parait-il inévitable où l’on se met à voir autrement et où l’on se hérisse pour des morceaux de chair, des soupçons de corps, des chevilles, des chevelures, bref, des zestes de rien du tout.

À la fontaine, dès le matin, je revis Imane et Aicha; elles riaient aux éclats. Pour moi, c’était clair, elle était doublement heureuse. J’aurais dû attendre un petit peu plus ! Un regret faisait son chemin et menaçait de m’imposer une autre sortie nocturne à la barbe de ce qu’encouraient mon cœur et surtout ma peau !  Pour l’instant, je m’enfonçai dans les roseaux, je dressai l’oreille dans l’espoir de glaner quelque nouvelle d’ordre à mettre le doux frisson ! Les jeunes femmes ne riaient plus.

–          Vous vous êtes rencontrés ?  questionna Aicha.

–          Oui.

–          Il faut faire attention Imane. Tu sais, tu es à Thassasth (la gardienne)! D’ailleurs son nom l’indique!

–          Tu as raison. Naïm m’a dit qu’il y avait quelqu’un près du grenier, on va plus y aller.

Mon cœur cogna, manqua de me lâcher. Mais, où étaient-ils, eux ? Imane continua :

–          Heureusement que nous n’étions pas dans le grenier.

–          C’est ce que je me disais moi aussi, fit remarquer Aicha, n’importe qui qui cherche un peu de tranquillité irait au grenier. D’ailleurs, souvent, tu le sais tout de même, c’est là que les jeunes du village se rencontrent. Ils y discutent, écoutent Azzedine et son groupe jouer de la musique. Enfin, vois-tu, ce n’est pas la meilleure cachette!

–          Heureusement, nous étions juste à cinquante mètres de là. Naïm me dit de ne plus bouger, de ne plus prononcer mot. Nous n,avons plus bougé.

–          Et… est-ce que…

–          Non, il ne nous a pas vus, il est parti.

–          Et vous.

–          Nous sommes rentrés tout de suite. Nous avons eu peur. Tu imagines !

–          Je pense Imane que c’est trop dangereux ce que vous faites. Un jour ou l’autre on le saura…

–          Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? Qu’il me demande au mariage? Tu connais l’histoire Aicha.

–          Oui… Je ne sais pas… Vous enfuir peut-être !

Je ne compris pas sur place la gravité de la proposition. Mais, je compris que c’était effectivement compliqué. Au même temps, inconsciemment, je me mettais à respecter davantage Aicha. Aicha de la fontaine. C’était effectivement le puits de nos secrets. Le puits où pénétrait le secret sans pouvoir jamais en sortir. Elle aurait pu, me dis-je aujourd’hui, en tirer quelque profit. Du reste, petit à petit, de la bleutée à la peau quasi-diaphane, à cause de l’eau, qu’elle m’était, elle devenait pour moi une femme pour tout dire singulière. Je l’estimais pour ce qu’elle était. Une femme probe et asexuée.

Pourtant, combien un secret, aussi étanche est-il, peut-il résister aux sentinelles de la tribu ? Quelques mois après, on surprit Imane et Naïm qui s’embrassaient à la fontaine. Ils croyaient certainement que personne n’était pour les surprendre. Avec plus de recul, je me dis que ce n’était même pas de leur faute, si tant, bien entendu, qu’il y en eût une, mais que c’était de la faute de l’amour.  L’amour ivresse qui rapetisse le danger, finit par normaliser l’interdit.

La rumeur commençait à aller son train, une histoire qui vivifiait le village, mais qui lâchait concurremment  dans l’air son lot de méchancetés. Bizarrement, des hommes se postèrent désormais plus souvent à l’orée de la fontaine des roseaux, bien que les mêmes hommes traitassent Imane de tous les mots, lâchassent la bride aux racontars les plus blessants.

La jeune amazone n’en était plus conséquemment une. Elle baissait son regard désormais, n’élevait plus la voix, ne discutait plus son tour à la fontaine faute que ne lui rafraîchît quelque jalouse la mémoire ou quelle ne la fît chanter.

Mais, effectivement, ce qu’elle craignait arriver arriva !  D’autant que bien des filles attendaient depuis le temps qu’elles pussent enfin la vilipender, la déprécier publiquement, détruire d’une traite sa moralité. Elles l’attendaient au détour, épiaient le faux pas, s’impatientaient pour la note dissonante.

Ce jour-là, la belle nubile avait beau s’effacer, elle eut affaire à l’acariâtre de Thaassasth, notre village. Toutes les filles et femmes présentes ce jour-là à la fontaine avaient dit que c’était en effet le tour d’Imane. Mais, Messad, la grincheuse, ne voulait rien entendre. On raconte qu’elle avait osé  traiter Imane de femme vendeuse de  charmes en contre partie de quelques ronds. C’était ainsi, Imane blessée dans son amour propre, qu’elles vinrent aux coups de points et aux coups de griffes. Heureusement qu’il y avait sur la route du Roumi un vieil homme qui rentrait du marché pour les séparer mais qui avait tout son temps pour que Messad la grincheuse mît dans son oreille mille et une incongruités. Mais, malheureusement, c’était le vieux Moh Ouali, le père d’Imane qui, dépité aussi bien de l’irrévérence de Messad la grincheuse que de sa fille, ordonna que cette dernière marchât devant lui en direction de la maison.

Quelques temps après, une nouvelle courut que des hommes et des femmes avaient entendu Imane qui criait à réveiller ceux d’outre tombe. Nous comprimes facilement qu’elle en était la raison. Du reste, nous ne la vîmes plus à la fontaine. Nos sentiers n’étaient plus aussi beaux. Bien des jeunes qui ne trouvaient plus raison de s’embusquer quelque part près de la fontaine.

Première partie.

Deuxième partie.

Quatrième partie

À suivre.

H- Lounes

2 comments for “Il était une fois une princesse Kabyle(3)

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