Le printemps berbère et le poisson d’avril panarabe

Dans les années 70, j’avais appris de mon professeur Cheikh Mansour, un syrien que j’avais eu comme prof d’arabe dans notre CEM mixte, que les fables que nous connaissons aujourd’hui grâce à Jean de la Fontaine sont d’origine arabe et proviennent d’un livre intitulé « Kalila wa Dimna » écrit par le fabuliste arabe Ibn Al Muqaffa, il y a très longtemps de ça. Notre enseignant nous annonça cette affirmation avec une fierté qui avait provoqué la mienne dans mes réflexes conditionnés par la propagande ambiante du nationalisme panarabe qui ne laissait à ma vraie identité aucune place où la main ne passe et repasse.

Parmi les quelques fables que nous raconta Cheikh Mansour, l’une d’elles était particuliérement intréssante: Un jour, suite à d’inexplicables circonstances, un jeune  homme  tomba dans un puits. En plein milieu de sa chute, il  put, in extremis, s’accrocher à la corde. Suspendu entre le fond et le top, et  après un retour relatif à ses esprits, il découvrit, à son niveau de suspension, une jarre de miel soigneusement cachée  comme par  un quidam dans un trou creusé sur la paroi du puits.   Au prix de quelques efforts, il parvint à atteindre le miel avec le bout de ses doigts, c’est alors qu’il s’en donna à cœur joie, allant jusqu’à oublier sa périlleuse mésaventure.  Au milieu de ses appétits, il jeta un coup d’œil vers le bas et se rendit compte qu’un immense serpent, visiblement  affamé, l’attendait patiemment au fond du puits. Il jeta un autre regard vers le haut et aperçut un rat blanc et un rat noir entrain de grignoter la corde.  N’ayant  rien pu faire ni vers le haut, ni vers le bas, il continua avec quelques amertumes, cette fois-ci,  à déguster avec de moins en moins d’enthousiasme,  son miel jusqu’à  la coupure finale de la corde par le rat blanc et le rat noir. Sa chute l’entraina inévitablement dans la gueule du serpent qui l’engloutit dans son estomac vide.

Morale de la fable:l’être humain est né comme tombé du ciel sans trop savoir ni comment, ni pourquoi. Il a trouvé, dans ce monde, des délices  auxquels il s’adonne avec beaucoup d’entrain. En vieillissant, il se rend compte, dans la fatalité absolue,  que la nuit (le rat noir) et le jour (le rat blanc) sont entrain d’achever sa vie, au bout de laquelle l’inévitable tombe (l’estomac du serpent) l’attend. 

Cheikh Mansour qui aimait plutôt qu’on l’appellât « Oustadh », portait une moustache bien épaisse et invariablement la même à tel point qu’on l’avait soupçonnée artificielle. Très peu religieux, rêveur, quelque peu marxiste et résolument panarabiste, il portait en lui les symptômes de l’école bâthiste si chère à nos gouvernants importateurs d’elle, clef en main, de Bagdad, du Caire et de Damas. Des signes révélateurs de son nationalisme bâthiste l’avaient poussé jusqu’à essayer de nous interdire d’appeler une amie de classe par son vrai prénom, Soraya. Il avait bien insisté mais sans succès qu’on l’appellât Souria, du nom arabe de la Syrie. Dans sa quarantaine par défaut, il dirigeait ses classes avec grande autorité tout en restant dans les limites de correction pédagogiques dans son comportement avec les élèves. En dragueur qui n’avait rien à se mettre sous la dent libidinale, dans une société rigoureusement fermée aux relations charnelles, il était excité de nous avoir comme classe car nous étions la seule dans tous les etablissements de la région à avoir autant de filles (18) en âge de produire de la romance. Son malheur a voulu le faire tomber follement amoureux d’une collégienne  du village environnant de Lota, d’au moins une vingtaine d’années plus jeune que lui. Blonde, aux yeux bleus avec un teint bronzé au parfait dosage, elle était vraisemblablement belle et, pour illustrer sa finesse, quelqu’un avait dit d’elle qu’elle pouvait danser sur un champ miné d’œufs sans n’en casser un seul. Il avait profité, dans les limites de rapprochement fixées par les relations entre l’élève et le professeur, pour lui avouer ses amours et ses nobles intentions de mariage ; elle les accepta mais son père les refusa, “prétextant” la différence d’âge.

Dommage pour cheikh Mansur comme pour ces millions de cœurs dans le monde qui battent de façon asynchrone. Hélas ! Les conditions géologiques du cœur ne sont presque jamais idéales pour bâtir un amour qui tient debout. À cause de l’ignorance des hommes, il se crée des siroccos sociaux qui empêchent les champs d’amour de fleurir.

Nous avons été, quelque part, émus par l’état final de notre enseignant fichu comme nous avions, au fond de nous-mêmes remercié cette fille qui, par elle, notre cheikh, de nature, un peu dur, s’était comporté avec nous en gentleman. Il a dû à la fin de l’année scolaire ou plutôt de ses amours fichus rejoindre la terre d’où il est venu et où il adû fonder, quelque part du coté d’Alep ou de Damas, une stabilité sans amour qui le caserait dans l’ordre social. Les deux cœurs en amour massif ont dû  continuer à communiquer par télépathie newtonienne d’attraction faisant abstraction de la distance qui les sépare, jusqu’à ne plus rien avoir à échanger dans l’ultime défaut de masse de leur effondrement complet.

Cette information importée de Syrie avait gisé à contrefaçon, dans les formations biologiques de ma mémoire comme un mammouth dans les glaciers sibériens sans que la moindre bactérie de questionnement ne soit venue la déranger. Par les temps qui ont coulé, j’avais lu presque toutes les fables de La Fontaine, sans ne jamais y avoir rencontré une trace qui mentionnait l’origine arabe de ses fables. La Fontaine, me suis-je dit, était de ces impérialistes trop jaloux de l’héritage culturel arabe pour lui attribuer un tel chef-d’œuvre. En lisant les fables de La Fontaine et la littérature ‘’ impérialiste’’, on apprend que La Fontaine, lui-même, avait repris en vers les fables d’Esope écrites en prose.

Esope était, an fait, un fabuliste grec du 6e siècle avant JC, prisonnier de guerre qui sera vendu au philosophe Xanthos. En plus d’être bègue, il trainait une jambe. D’où son nom, Esope, qui signifie en grec « boiteux ». Son nom est rentré dans la littérature par l’allusion faite à sa langue : la Langue d’Esope. Le philosophe Xanthos ayant constaté chez Esope une intelligence remarquable l’envoya au marché, le chargeant de lui acheter ce qu’il y trouvera de meilleur. Sur toutes ces innombrables choses qui se trouvaient sur le marché, Esope avait acheté la langue. En recevant sa marchandise, Xanthos avait passé toute une nuit sans succès à déchiffrer le message d’Esope. Pour voir plus clair, il chargea de nouveau Esope d’aller dans le même marché et de lui acheter, cette fois-ci, ce qu’il y trouvera de pire. Esope de nouveau lui revint avec la langue. Xanthos croyant à un mal entendu, s’est vu confirmer par Esope que ce n’était pas le résultat d’une erreur. Comment une chose peut-elle être pire et meilleure à la fois ? Répliqua Xanthos dans ses certitudes. Esope, calmement, lui répondit que selon l’usage que l’homme fait de sa langue, elle peut être aussi bien la meilleure que la pire des choses.” Xanthos, impressionné, l’afranchit aussitot.
La Fontaine parle d’Esope avec beaucoup d’éloges et utilise même le terme ’’esopique’’. Il l’a cité dans plusieurs de ses fables et particulièrement dans sa première intitulée « À Monseigneur le Dauphin » :

Je chante les héros dont Esope est le père
Troupe de qui l’histoire, encore que mensongère
Contient des vérités qui servent de leçons
Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons
Ce qu’ils disent s’adresse à tous tant que nous sommes
Je me sers d’animaux pour instruire les hommes.

Dans le Loup et le Renard, il écrit de lui ceci :

Ce qui m’étonne est qu’à huit ans
Un prince en fable ait mis la chose
Pendant que moi, sous mes cheveux blancs
Je fabrique à force de temps
Des vers moins sensés que sa prose.

Des temps ont passé et la fable syrienne avait continué dans sa contrefaçon à contribuer dans mon esprit à la grandeur du panarabisme. J’ai même dans mon ignorance transmise contribué à relater à toutes les occasions l’origine arabe des fables. Cela a duré jusqu’au jour où j’ai essayé de faire partager mon inculture avec un persan de Chiraz. Lui, connaissant bien l’héritage perse, avait mis fin à mon ignorance en m’apprenant avec une sorte de révolte que les fables n’ont aucune origine arabe, et s’il y a une fable réellement arabe c’est bien leur prétendu savoir. Selon lui, les fables ne sont ni grecques, ni arabes et proviennent d’un folklore indien très ancien, elles sont écrites pour la première fois en recueil au 3e siècle avant JC sous le titre de Panchatanta attribué à Vishnu Sarma. C’est la production littéraire la plus traduite de l’inde. Elle a été traduite au persan au 6e siècle après JC et ensuite au syriaque. La traduction du farsi à l’arabe a vu le jour au 8e siècle grâce au persan Ibn Almuqaffa sous le titre de « Kalila Wa Dimna ». Ibn Al Muqaffa sera considéré comme le pionnier dans l’introduction de la prose narrative dans la littérature arabe, et « Kalila Wa Dimna » comme le premier chef-d’œuvre de la littérature arabe en prose.

 Résident de Basra, Ibn Al Muqaffa était originaire de la province iranienne de Fars. Son père Al Muqaffa chargé de la collecte des impôts sous le règne Omeyyade a été accusé de fraude fiscale puis condamné à avoir une main coupée. D’où son nom Al Muqaffa qui signifie le manchot. Accusé, lui-même, de tenter d’imprégner l’Islam des idées de Zarathoustra, Ibn Al Muqaffa, sera tué vers l’an 750 sur ordre du calife abasside, Abu Jaafar Al Mansur.

Ainsi donc nous a doublement trompés notre cheikh Mansur – comme il s’était trompé d’amour, avec l’innocence en moins- sur l’origine des fables et sur la race de l’auteur de « Kalila Wa Dimna » . Une chose est, apparemment, arabe dans son message : La race de l’exécuteur de l’auteur et, de celle de celui qui a coupé la main du pére de l’auteur. Ainsi, selon mon ami perse, s’était bâti l’empire arabe, en persécutant les penseurs de toutes les races et en s’accaparant historiquement leur génie.

Si le nom Al Mansur signifie bien le vainqueur, il doit y avoir, quelque part, dans cette histoire , au moins un vaincu qui ne peut être que moi. Historiquement, en général, d’Al Mansur qui a tué Ibn Al Muqaffa à celui qui m’a enseigné à l’école, des perdants, à la pelle, il y en avait. Serait-ce par hasard que notre révolution soit faite en ce mois de printemps ? Après s’être débarrassés d’être les dindons de la farce gauloise, ne serait-elle pas, pour nous, cette révolution d’avril, une invitation providentielle à se débarrasser du poisson d’avril panarabe pour rendre aux berbères ce qui appartient aux berbères et aux arabes ce qui appartient aux arabes ? Ainsi, ça fera du bien à tout le monde, les arabes, eux-mêmes disent ma yanfa3 ghir es ssah, autrement dit, il n’ ya que la verité qui aboutit.

Rachid C

3 comments for “Le printemps berbère et le poisson d’avril panarabe

  1. May 23, 2011 at 12:29

    We really need writers badly. After looking over your website, We have got to get you on our team. We offer $35 TO $50 hourly. Our top writers are pulling in over $90K a YEAR, writing part-time.
    Please swing by and see us. http://write.ncsall.org

  2. May 25, 2011 at 14:00

    Good blog! I really love how it’s easy on my eyes as well as the data are well written. I am wondering how I could be notified whenever a new post has been made. I have subscribed to your rss feed which should do the trick! Have a nice day!

  3. ZAIDI Lakhdar
    May 2, 2012 at 00:23

    Sublime article merci au redacteur

Leave a Reply

Your email address will not be published.