Il était une fois une princesse kabyle (6)

Assis sur la terrasse, à l’endroit écrêté du grand rocher, l’eau à ses pieds, presque à ses pieds, était soyeuse, lisse comme un lac dormant ; aucun remous, à peine un bruissement imperceptible qui enjoue monotonement la rocaille que l’on a aménagé en guise de petit-port pour y atteler les barques et felouques des pécheurs, les fameux marins descendants des pirates de naguère. Moh-Ouali s’est interdit de penser à autre chose hormis de gravir la venelle qui mène à la Radieuse, l’endroit de sa jeunesse où jadis, au temps de l’Algérie française, devisaient ici, gloussaient et riaient à voix insouciantes et argentées de belles femmes de nationalités diverses que le vent marin avait le loisir, au grand bonheur des indigènes, de poser ici à l’orée de la vague, comme des bouteilles à la mer qui n’en finissent pas de féconder des rêves. Il se rappelle Monique, Fafa, Murette ; des femmes appétissantes, légères, blondes pour la plupart, les peaux blanches, presque diaphanes ; des oiseaux migrateurs de bon augure qui avaient le don de dédramatiser la condition coloniale.

Il était le premier client de la journée. Tout son dévolu de noyer son chagrin dans une ivresse qui banaliserait toute la tragédie qui se jouait dans sa maison, toute la rumeur de sa nuit cauchemardesque. D’ici, la montagne Imma Thadrath, la montagne derrière laquelle est sise Thassassth, plongeait encore l’horizon dans son auréole de nuages. Le paysage hésitait à sortir des limbes du matin. À peine si l’on pouvait lire le soleil qui lèche la méditerranée de son miroir.

Le paysan en commandant une mousse où pendent de chatoyantes dorures et dans le verre duquel suintent des gouttelettes perlées, avait déjà un soupçon de remord qui sellait sa conscience. Jamais il n’aurait pu un jour imaginer en arriver là. Sa vie était prédestinée pour couler comme un fleuve tranquille, monotone, sans grands rêves, sans grandes surprises ; un cours banal qui ne retient pas le visiteur ne serait-ce que d’un morceau de paysage, un affluent qui rejoint l’estuaire indifféremment. Ça faisait plus de trente ans depuis qu’il n’a pas bu une goutte d’alcool, ça faisait plus de trente ans depuis qu’il priait, ça faisait surtout et avant tout plus de trente ans depuis sa promesse de ne plus y toucher. Une pensée qui n’était pas sans qu’elle évoquât son acolyte de naguère, Brahim, l’ami des temps insoucieux. Ils avaient décidé, il se souvient comme s’il y en avait juste une heure, d’arrêter de boire et de prier un jour qu’ils étaient ivres et qu’ils voulaient prendre le train : ils avaient été déplumé comme des perdrix. Oh ! Aux yeux des voleurs de la gare, l’alcoolisme des deux hommes justifiait qu’on les dévalisât.

Malgré le souvenir, le souvenir de l’ami, Moh-Ouali était toutefois triste, incroyablement triste. Du reste, le paroxysme émotionnel pour ainsi dire justifiait que l’on s’adonnât au péché, s’égarât dans la prohibition, revînt sur une promesse, fût-elle aussi grave que celle que l’on prend après une tragédie. Moh-Ouali pour se justifier pensa à son insu qu’elle était injuste cette vie. Comme s’il ne suffisait pas qu’il soit pauvre, qu’il n’ait aucun male comme rejeton et qu’il soit rejeté aussi bien par les siens que par les autres. Dieu pouvait bien se tourner les pouces dans son trône, il n’avait cure, son temps est trop précieux pour le consacrer aux gens pauvres.

Il en était déjà à sa troisième mousse quand un poste-cassette se mit à ronronner un air de sa jeunesse : Le marin Kabyle. L’histoire d’un marin qui avait perdu l’espace d’une escale dans un port tout son argent en jouant aux cartes. Il avait perdu jusqu’à sa dent en or qu’on dut lui arracher à la tenaille. Il ne lui restait que le bateau pour reprendre son train-train. Le marin pleurait quand une jolie femme blonde lui demanda du feu pour sa cigarette. Pour le père d’Imane, la femme de la chanson était inévitablement blonde, tant la blondeur lui rappelait la chevelure en colliers d’or de Monique, la serveuse de la Radieuse jadis.

Trop de choses se télescopaient dans la tête du sexagénaire. Tel le troupeau effarouché qui hume la bête de mauvais augure, anticipe la rencontre, la présence inopportune, sent l’imminence de son heure, chacune de ses pensées était une brebis qui ne savait plus où donner de la tête, ni quel chemin salvateur emprunter.

–          Une mousseuse ! crie-t-il encore pensant que la future noierait à tout jamais dans le silence son brouhaha intérieur.

Mais, aucune liqueur n’était capable de noyer la tête pourtant lourde de péripéties. Rien que sa nuit d’il y avait quelques heures lui donnait l’impression de s’être évadé d’un cauchemar. Et puis… Imane, l’honneur, sa parole qui ne vaudrait plus un pesant à Thajmaath, son épouse, son secret, la SM, bref, son monde, tout son monde venait d’être violement secoué dans ses fondations et il ne savait même pas s’il y survivrait. Sa vie jusque là était une voie rectiligne, une histoire banale qu’un destin situe quelque part, une histoire qui se contente de durer, de se prolonger, et cette vie aurait pu ainsi durer, et il en aurait été contenté, s’il n’avait pas été flanquée de cette nichée de femelles.

D’abord, soliloquait le vieux avec son Demi en ne pensant qu’à sa fille qui cessa soudainement et violement d’être la fille innocente que l’on amadoue, il fallait s’y attendre, les kabyles ne disent-ils pas que sur cent femmes, quatre-vingt-dix-neuf iraient en enfer, et la centième, elle, n’est même pas foutue d’aller au paradis ! Ensuite, n’était-ce pas Ève qui a attenté à la vigilance d’Adam ! Une pomme, une misérable pomme, pensa Moh-Ouali, une débile tentation de femelle, et nous voila qui souffrons journellement pour notre pitance, alors que nous nous ébattions dans ces pommeraies odoriférantes du paradis dont l’ombre d’un seul pommier, se rappelle-t-il les délectables paroles du cheikh Oummerri, ne peut être traversée par une monture allant à vive allure des jours durant.

Moh-Ouali continuait de creuser de ses mousseuses dans tout son être tout en plongeant son regard dans les lointaines eaux bleutées maintenant quand, soudainement, se tint un vieil homme à son chevet qui le saluait déjà pour la troisième fois sans que Moh-Ouali ne branchât.

-Bonjour… Bonjour Moh-Ouali.

Le sexagénaire crut entendre quelque voix en écho indistinct égaré en s’éloignant dans les vallées de son ivresse, le naufrage qui accélérait son amnésie. Lourd de reflexe, à peine s’il pouvait lever un œil ; un œil plissé ébloui par un astre qui était déjà affront pour l’œil.

–          Bonjour l’ami, fit la voix douce.

Moh-Ouali leva un œil enfin, prit le temps pour que se dissipât sa nuée intérieure. Il essayait de deviner la personne derrière les rides et la tête derrière les cendres des cheveux. Du reste, la voix lui était familière, une voix qui alla dans les venelles dédaléennes de sa mémoire pour enfiler un sentier menant à quelque destination mémorielle.  Il crut soudainement trouver. Il trouva. Oh ! Incroyable. Était-ce vrai ? L’œil embué déjà, il pouvait enfin exhumer la jeunesse derrière la peau un tantinet flasque, il pouvait même dérider cette frimousse.

–          Brahim n’Ait Selmoune, non !

–          En chair et en os !

–          Ce n’est pas vrai… Je ne crois pas mes yeux.

Il se leva, l’étreignit dans ses bras. Il est en face du seul homme au monde avec qui il est capable d’avoir des affinités, de l’amitié sincère, une amitié sans contre partie, la seule relation au monde qui l’affranchissait de son caractère pudibond, timoré, trop à la marge. Il n’en revenait pas. Ils étaient des amis inséparables aux temps où ils travaillaient dans la ferme d’un colon, à Constantine.

–          Je t’ai tout de suite reconnu ! lui dit à son tour le vieux Brahim.

–          Mon dieu… Que le monde est petit !

–          Et bizarre !

–          Il y a à peine quelques minutes je pensais à toi.

–          À moi ou à notre promesse !

Moh-Ouali avait soudainement émergé de la jungle de ses pensées noires. Il dégrisait à chaque souvenir ressurgi de cette heureuse époque et de l’inopinée rencontre, Ô combien à temps, d’aujourd’hui. Mais, la dernière réplique de l’ami ne pouvait résister à un éclat de rire. Ils rirent franchement, décidèrent ensuite de faire une seule main pour venir à bout du péché qui fit partir en éclats la promesse trentenaire!

–          Ne me dis pas que pendant trente ans tu rêvais de ce jour où la décision serait plus forte que la conscience ?

–          Et toi alors ! raille à son tour Moh-Ouali ne croyant pas encore qu’il retrouvait son ami.

–          Je te connais, tu ne boirais pas pour peu.

–          Tu ne peux imaginer mon ami Brahim ce qui m’arrive… Tu ne peux même pas imaginer où j’ai passé la nuit dernière…

–          Où !

–          À Lekhmis… Et devine quoi… J’ai été interrogé comme un criminel… et…

–          Du calme, du calme l’ami !

Il le connaissait. Moh-Ouali voulait vite déjà se décharger du fardeau au dessous duquel il ployait. Il brûlait d’impatience. Il avait enfin son ami, le seul ami qu’il ait eu au monde jusque là, le seul à qui il pouvait raconter certaines choses et être au même temps sûr que le secret est scellé, partira avec lui dans sa tombe. Na Thamendilt, son épouse, était une femme de confiance, il n’y avait pas à en dire, mais, pour Moh-Ouali, elle était une femme, et une femme se laisse enfariner facilement.

Moh-Ouali retrouvait la mansuétude de l’ami, une épaule sur laquelle s’appuyer, un être compréhensif et déférent. Le père d’Imane le sommait déjà de l’écouter pendant que le vénérable Brahim préférait encore évoquer de vieux souvenirs. Sans doute savait-il la mesure idoine à donner à sa confession quand on est sous l’emprise d’une liqueur qui ankylose la raison.

Pourtant, la gravité du cas du vieux paysan méritait que l’on y plongeât tous ses sens. Moh-Ouali avait l’impression d’être dans une séance curative qui sans doute le déchargerait du fardeau, du secret tout au moins. Il était devant un ami, mieux, un ami qui faisait le psychiatre. Il lui relata en détails forts étayés les raisons qui ont fait qu’il s’était trouvé ici, à la Radieuse, l’endroit où ils leur arrivaient de boire il y a belle lurette avant de prendre chacun en direction de son village.

–          Mon dieu, la vie ne t’a pas épargné cher ami, ne cessait de respecter le vieux Brahim.

–          Et encore, attends la suite ! enchainait toujours Moh-Ouali.

–          Pire que ça !

–          Bien pire !

Et au sexagénaire de raconter le torrent, le fleuve tempétueux auquel il a donné naissance : Imane. Imane qui défia la tribu, ébrécha hardiment la tradition, l’accula lui-même à davantage courber l’échine, lui qui n’osait plus déjà grand-chose eu égard à sa nichée, eu égard à sa misère, à son effacement…

–          Mais ma fille est belle ! Belle et propre immaculée comme une colombe ! s’était à un moment hasardé un sentiment de fierté dans le cœur du parent.

–          Que dieu te la protège, disait l’autre.

Le père raconta le coup de feu, la cause du coup de feu, la famille rivale…

–          Non, ne me dis pas que vous en êtes encore à ces inimitiés ?

–          Of, tu veux que je te dise, si ce n’était qu’à moi, je m’en serais foutu éperdument, moi, leur honneur…!

–          Alors quoi ! Tu t’en fous, le bonhomme est bien dis-tu ?

–          Quoi, tu as perdu les pédales Brahim !

–          Pourquoi ?

–          Trop tard, même l’état, l’autorité sait… Je dois être bien célèbre et les enfants de la chienne doivent bien s’en réjouir…

–          Et ta femme, ta fille, ta famille?

–          Elle est belle ma fille, fit encore le père d’Imane avant de commander deux autres mousses.

Moh-Ouali raconta ainsi toute son histoire pendant que Brahim avait une oreille attentive, une âme compatissante, un cœur océanique capable de réceptionner tous les affluents.

Brahim avait remarqué que le même album ronronnait voila des heures et il n’était pas pour qu’il égayât l’atmosphère de la Radieuse. Il se leva, se dirigea en direction du bar et demanda une autre musique. Moh-Ouali pendant ce temps s’était réveillé à lui-même, avait compris qu’il ne s’agissait que de lui depuis l’arrivée de son ami.

–          Et toi mon ami, pourquoi tu n’as pas tenu ta promesse ? Une grande tristesse sans doute qui a justifié que tu le fasses ?

–          Je suis profondément peiné, comme toi mon ami.

–          Raconte… vite !  Un décès ?

–          Oui.

–          Un fils, une fille…

–          Une belle fille. Tu sais, tu te rappelles mon fils ainé, je l’avais emmené une fois à la ferme…

–          Ah ! oui, il devait avoir onze douze ans, comment s’appelait-il déjà.

–          Ali… Il a perdu son épouse. Elle était tout pour lui. Moi aussi, je l’aimais comme ma fille… Tu sais toutes mes filles sont mariées.

–          Tu n’aurais pas rebu sinon !

–          Ils ont des enfants ?

–          Oui, trois. D’ailleurs, j’ai appelé le plus jeune Moh-Ouali.

Jusque là, Moh-Ouali était simplement désolé, faisait de son mieux pour paraître à son tour peiné par la tragédie qui s’était abattu sur la famille de l’ami. Il en avait l’envie de pleurer, surtout si l’on conjuguait deux pareils malheurs, pour sûr, que même dieu ne trouverait à dire. Deux amis de surcroit sur lesquels s’acharnait l’impitoyable et horrifiant destin.

–          Ça fait maintenant un mois jour pour jour que je viens ici chaque jour noyer mon chagrin.

Soudain, Moh-Ouali eut dans sa tête un éclair qui lui fit l’effet d’une torche dans la nuit de son tâtonnement, dans l’opacité de l’absurdité qui en avait, en dirait, après lui personnellement. Oh ! Mon dieu, tout avait brusquement sens, tout reprenait place dans le tic tac régulateur et organisateur du temps, chaque chose reprenait l’endroit qui lui était destinée ; rien n’était prédisposée au hasard. Ça faisait plusieurs décennies depuis qu’il n’avait pas vu son ami, et les voila maintenant, après une nuit d’épouvante dans  la maison de l’ogresse qui se racontaient des choses qu’ils n’auraient jamais pu raconter à d’autres personnes. Qui aurait pu prédire la rencontre ! Tout avait soudainement une solution. Brahim, son ami, était un ange. Un ange envoyé par Dieu pour prouver son omnipotence. Une petite opération mathématique de soustraction. Onze ou douze plus trente, ça fait quarante ou quarante deux. Ali était jeune, sans doute beau comme son père, Imane était beaucoup plus jeune, mais aurait toutes les raisons d’accepter, voire de l’aimer. Qui sait, peut-être même était-il aisé.

–          Qu’est-ce qu’il fait ton fils ?

–          Il a une menuiserie. Pourquoi ?

–          Il doit penser à se remarier.

–          Toi, tu dois avoir une idée derrière ta tête.

–          Ma fille.

–          Tu sais, Ali est un menuisier, il voit des clous partout.

–          Il peut se méfier comme il veut, attends juste qu’il voie ma fille !

–          Mon dieu, c’est quoi cette journée.

–          Le destin, disait mon père, est un chameau aveugle cher ami.

–          Le destin est tout bonnement un chameau tu veux dire. Je crois que c’est à moi d’égaliser maintenant en mousses.

–          Je vous prie cher ami de faire un tour avec ton fils !

–          Tu me demandes…

–          Je te prie…

Tin-Hinan de Hocine Ziani

Les deux amis restèrent à la Radieuse toute la journée. Ça faisait longtemps pour Moh-Ouali depuis que le temps ne passait plus aussi prestement. Ils discutèrent de bien des sujets, mangèrent ensemble, se rappelèrent les heureux temps, arpentèrent maints endroits nichés dans l’oubli de leurs mémoires. Quand ils décidèrent de se séparer après qu’ils se fixèrent rendez-vous dans deux semaines, à Thassassth, chez lui, le temps qu’Ali passât les quarante jours, Brahim savait que son ami ne pouvait pas rentrer dans un bus :

–          Comment tu vas rentrer jusqu’à Thassassth ? interrogea Brahim son ami quand ils décidèrent de partir.

–          Par bus, répondit Moh-Ouali.

–          Viens ! Suis-moi !

Dehors, en file indienne frôlant le mur extérieur de la Radieuse, plusieurs voitures étaient stationnées, des cinq cents quatre jaune et vert en général, à l’extérieur desquelles épiaient des chauffeurs aux aguets du moindre dandinement qui ferait valoir davantage leurs arguments quant à la nécessité de prendre un taxi. Du reste, pour mieux convaincre Moh-Ouali, Brahim rafraichit la mémoire de son ami en lui rappelant le fameux jour à la gare ferroviaire. Par ailleurs, l’un des taxieurs semblait connaître le père d’Imane.

–          C’est moi, Saïd n’Ait Alalou.

–          …

–          Tu es Moh-Ouali. Je m’apprêtais à renter.

Le vieux Brahim paya d’avance la course. Il s’assura auprès du chauffeur que le vieux soit accompagné jusque dans le portail de sa maison.

–          À dans quinze jours cher ami !

Moh-Ouali a bredouillé quelque chose mais s’est vite tu. Brahim regardait le taxi qui s’éloignait avec un œil humecté. L’œil d’un homme qui retrouve un ami. Il se dit en son for intérieur que peut-être était-ce une chance après tout. Qui sait, le fameux chameau aveugle. Peut-être qu’Ali consentira-t-il. Son père dit comme tout père qu’elle était la plus belle. Pourvu qu’elle l’atteigne. Une chose inquiétait l’ami de Moh-Ouali cependant : comment parler à son fils ? Déjà, originellement ils se parlaient peu, mais depuis la mort de la bru ils ne se parlaient plus.

Après un petit quinze minutes de somme, Moh-Ouali se réveilla, prit son temps pour comprendre qu’est-ce qu’il faisait dans un taxi. Il regarda du côté de la mer, là où étaient déjà la brunante et l’horizon où coulait le sang et quelques nuages gorgés de vivantes couleurs.

–          Un ange m’a visité aujourd’hui !

–          Oui, Da Moh, c’est ça ! signifia le chauffeur sans brancher.

–          Tu ne me crois pas hein !

–          Si, si…

–          Enfin… Il faut que je te dise, personne ne doit savoir que…

–          Oh ! Da-Mouh, crois-tu que je suis bête pour raconter au monde à chaque fois que monte quelqu’un dans ma voiture. C’est quand même le pain de mes enfants.

Moh-Ouali pensa que l’argument était soutenu. Il décida d’emblée de lui rajouter un pourboire à son arrivée. Ça renforcerait davantage l’argument de son interlocuteur.  Pour sûr qu’il ne pipera pas mot.

Pour le reste, Thassassth au loin n’était plus que quelques lumières qui trouaient la nuit, le vieux savait les sentiers à éluder pour ne pas rencontrer les siens. Par ailleurs, passer par Bourkhen, la rivière où survivaient encore quelques flaques d’eau, était une bonne idée pour qu’il se rinçât à faire revenir le peu de conscience qui lui permettrait de rentrer chez lui sans être soupçonné.

Mais, c’était sans compter sur ses filles qui, inquiètes la journée durant, étaient, y compris Imane et les mariées d’entre elles, tassées dans la cour en attendant que le portail grince et qu’apparaisse enfin leur père. Avec l’autorité, des gendarmes de surcroit, tout est possible. Des hommes, racontait-on, ne revenaient pas facilement de leurs locaux. C’était ainsi, ils avaient tous les droits. Oh ! Les filles, Imane surtout, avaient passé la nuit dernière et ce jour-là à cogiter, à lâcher la bride aux scenarios les plus improbables et catastrophiques. Qu’adviendrait-il d’elles ? Même elles auraient souhaité maintenant avoir un frère, un male capable de prendre le relais, un homme n’était-ce que handicapé auquel elles pourraient s’identifier.

–          Père ! Père ! tout va bien ? accoururent-elles.

–          Oui, oui, tout va bien, répondit-il s’efforçant de paraître normal.

–          On a eu des visiteurs toute la journée, ils viennent voir notre mère et demandaient de tes nouvelles.

–          Oh ! votre père était en prison.

–          Père, ça va !

–          Oui, oui, mes filles.

En vérité les filles voulaient parler des visiteuses. Car, quand il n’y a pas de male pour accueillir, aucun homme n’est censé entrer. C’est dans la bienséance et c’est dans l’honneur.

Na Thamendilth était pendant ce temps à l’angle de la cour, assise sur un oreiller d’alfa aminci comme du papier à priser, elle ne pipa mot ni n’esquissa une geste d’ordre à souhaiter la bienvenue à l’époux. Elle estimait qu’on avait au moins des excuses à formuler à son égard. Mais, elle le savait, c’est sans compter sur la fierté de l’homme kabyle, sur son entêtement irraisonné. Avec sa bande un peu ensanglantée autour de la tête, elle avait beau adoucir son œil, simuler d’insupportables souffrances, l’homme kabyle, bien qu’adouci par la cuite du jour et la rencontre de l’ami, qu’il vente ou qu’il pleuve, n’a pas à demander pardon à son épouse.

C’était ainsi chez les hommes de naguère. Les Kabyles qui s’étaient hissés il y a bien longtemps sur les montagnes estimaient que la vie était trop rude pour que l’on s’adonne à ce genre de sensibleries. Et pour défier les humeurs du temps, on avait vite et bien fait de répartir les rôles. La femme, disait un adage, est la lampe du dedans, l’homme du dehors. Chacun estimait que le rôle de l’un n’avait pas à empiéter sur l’autre. Du reste, c’était souvent une raison pour que les hommes s’arrogeassent tous les droits.

Des historiens de chez nous et d’ailleurs disent que la montagne avait son pesant dans la condition faite aux femmes kabyles. Même attenants à la méditerranée, jadis les villages étaient érigés comme des forteresses qui avaient du reste le dos tourné à la mer. De là venait l’ennemi ou de la plaine en d’autres lieux, là où les villages ressemblent à s’y méprendre à des miradors érigés en sentinelles sur les cimes et ayant les plaines sous l’œil. Ces villages forteresses, toujours au qui-vive avaient si l’on veut quelque chose dans l’esprit soldatesque des hommes. Suffit de savoir que cette condition faite aux femmes n’est pas intrinsèquement berbère. En d’autres lieux, les touaregs, les berbères du désert, peuvent se targuer d’avoir une descendance matrimoniale et d’avoir leurs femmes libres et capables d’autonomie la vie durant. D’aucuns disent que leur conception territoriale singulière ainsi que leur éloignement des villes fondées par la nouvelle civilisation sont pour beaucoup dans la sauvegarde d’un mode de vie original où un semblant d’égalité homme-femme est assuré. Les coureurs du vent, le nom pittoresque, bien sûr, avant le piège de la civilisation, la ville et ses offres tentatrices dont l’école, l’hôpital, l’eau à la maison, etc., avaient donné à l’histoire la célèbre héroïne, la princesse des sables, Tin-Hinan, une femme de légende, de haute culture qui était belle comme la lune.  D’ailleurs, son nom en Targui veut dire : elle qui se déplace. L’insoumise qui avait comme toit le ciel et l’infinitude du désert comme maison. Tout le contraire du village kabyle. On peut en dire ce que l’on veut, un islam rigoureux amalgamé avec la tradition et le rite païen, un apport au pays que l’on disait être arabe pour signifier la distance, des nationalismes béats et infondés, des occupations et conquêtes successives, etc., une chose est sûre cependant, sans cet hermétisme érigé en dogmes, sans ces villages construits en remparts contre l’éventuel ennemi, la Kabylie ne serait pas aujourd’hui une région distincte, un peuple singulier, une culture qui produit de la différence dans une Algérie que l’on veut être uniformément et rigoureusement arabe et musulmane.

Moh-Ouali était encore à mille et un lieux de penser n’était-ce qu’un instant qu’il a failli tuer sa femme, qu’il se devait n’était-ce que d’arborer un sourire en sa direction même si intérieurement il pensait à la vénérable et dévouée épouse.

–          Père, le dîner est sur la table ! dit Imane les yeux baissés.

–          Non, ma fille, je n’ai pas faim.

Imane n’en revenait pas. Il l’a appelé sa fille. C’était donc qu’il n’allait pas la pendre. Oh ! Elle ne se savait pas courageuse, loin s’en fallait. C’était juste une réaction de cœur. Elle aimait Naïm et pensait être en droit de choisir.

Le père était heureux. D’une, l’ange envoyé par les cieux, de deux, personne ne soupçonna quoi que ce fût.

–          Je suis fatigué, je vais dormir.

–          Je te lave les pieds père !

Cinq minutes plus tard, Moh-Ouali ronflait comme un orgue. Le sommeil du juste qui n’avait plus rien à se reprocher.

Pourtant, son réveil fut triste. L’ange qu’il pensait être envoyé du ciel aurait pu être un ange s’il avait su se retenir un tant soi peu.  Comment a-t-il osé parler d’Imane de la sorte à son ami Brahim pour ensuite poser l’éventualité qu’elle soit sa bru, sa belle fille, l’épouse de son seul garçon ? Il est une chose, une ultime chose, où les kabyles ne lésinent jamais : l’honneur. Tout l’or du monde, toute la raison, toute la sagesse, toutes les richesses ne peuvent rien devant l’honneur. Cet honneur qui parfois conflue dans l’ordre des choses, dans la justice, mais qui, souvent, aveugle la raison. Jadis, l’on racontait que l’on héritait de la vendetta comme on héritait d’une terre revenant de droit et qu’une famille qui cessait de réclamer vengeance sortait de l’honneur, subissait conséquemment l’anathème, se devait de composer avec l’opprobre : « Mon dieu ! Où avais-je la tête ! » monologue le père d’Imane regrettant l’ivresse qui le sortit de sa raison. Car, il se rendait compte après coup qu’il n’y a pas d’ami, aucun ami, fût-il le meilleur des amis, fût-il aussi dévoué que Brahim, qui puisse prendre pour bru une femme qui a attenté à la soupente de l’honneur. Déjà, Imane aimait et c’était d’emblée suffisant pour que sa beauté ne fît pas oublier son indécence.

Soudain, comme une éclaircie dans la forêt de ses pensées noires, une pensée dissipa tout l’embrouillamini du réveil ardu : Ali, le fils de l’ami était veuf et avait des enfants. C’est l’utilité qui prime dans de telles circonstances. Du reste, il avait au moins vingt ans de plus que sa fille, la plus belle fille du village. Oh ! Il ne perdait rien à attendre celui-là, pourvu que Brahim tînt la promesse. Son fils en serait ébloui : « Mais, comment j’ose penser des choses pareilles sur ma fille. Elle peut ne pas se marier du tout si ça lui chante… Mais, as-tu vraiment le choix Moh ? » soliloque-t-il encore. Bref, comme lorsqu’on interroge les pétales d’une marguerite sur l’amour de la fictive dulcinée, il oscillait entre les deux probabilités, à tel point qu’il ne remarqua même pas son beau frère, l’oncle d’Imane, qui attendait l’autorisation d’entrer au seuil de la porte.

–          Entre ! put-il dire enfin.

Moh-Ouali se souvint qu’il devait vite s’expliquer, s’excuser, rassurer, avant qu’il le douchât d’un discours moralisateur et qu’il l’invectivât, étirant, comme à l’accoutumée, la menace de reprendre la sœur et ce, bien qu’il sût qu’il n’en serait rien en vérité. Déjà que l’on vivait comme des sardines entassées dans des masures vétustes entre plusieurs familles. Oh ! Il n’y a pas grand monde qui voudrait s’incommoder d’une sœur répudiée. C’est cruel mais c’était ainsi.

Pourtant, Arezki, le frère cadet de Na Thamendilth, un homme probe et réservé, sans doute le préféré de Moh-Ouali, n’évoqua aucunement le sujet. Il préféra le rassurer. Il savait le moment mal choisi, l’homme à fleurs de nerfs, la frénésie des évènements ayant sans doute affaibli sa raison ; il lui fallait plutôt proposer son aide et celle de sa famille.

Moh-Ouali l’en remercia, promit que son geste était de Satan, c’est-à-dire non prémédité et aucune chance qu’il le répétât, et s’apprêta à débroussailler de son mieux ses idées afin qu’il reçoive sans coup férir les visiteurs qui seraient sans doute nombreux ce jour-là.

Na-Thamendilth, comme dans la coutume, arriva avec le café et s’apprêta à s’asseoir aux côtés de l’époux et du frère pour signifier  que tout allait pour le mieux.

–          La sucrerie est là si le sucre manque ! hasarde-t-elle juste pour commencer.

–          Non, parfait ! répondit Moh-Ouali, n’est-ce pas Arezki !

–          Si, si, c’est juste !

Plus tard, Arezki entretint son beau frère sur la fête d’Iffula.

–          Mais, ce n’est pas le jour…

–          Oui, oui, c’est le cheikh Oummerri qui en a eu l’idée. J’y serais ! Vous, vous n’êtes pas obligés.

–          C’est bien, c’est une bonne chose, fit la vieille.

 

Ce jour-là, le sexagénaire passa la journée à accueillir les voisins, les cousins et les amis, chacun voulant s’enquérir de ses nouvelles et de celles surtout de son épouse. Tous maudirent Satan, dirent que les temps étaient durs et que personne n’était épargné.

–          C’était le siècle quatorze, lui dit le cheikh Oummeri, le dernier visiteur de la journée, les écritures l’avaient prédit, la foi, seule la foi ! Le reste, tout est écrit.

Mais le père d’Imane était tout impatient. Vivement la nuit pour que chacun niche chez lui. Ça faisait quelque vingt quatre heures depuis sa rencontre avec Brahim, son vieil ami, il n’avait même pas encore informé Thamendilth de la nouvelle. Il voulait vite lui dire que la malédiction était derrière eux, qu’il avait fait le rencontre de l’ange. Pour sûr, son épouse ne lui en voudrait plus.

–          Non, mon Dieu, c’est peut-être vrai, un ange, qui sait ! était incroyablement heureuse la mère d’Imane.

–          N’affirmons rien… Et puis ferme la porte, les filles ne doivent pas savoir avant qu’ils viennent voir.

–          Mais qu’est-ce qui t’as enfin pris de lui raconter tout. Oh ! C’est bien toi… Mais bon, gageons que les divinités et la bénédiction des ancêtres soient avec nous.

Superstitieuse, du reste croyant beaucoup plus à la bénédiction de Sidi Rihane qu’à Dieu, un saint que l’on disait nouer ses fagots de bois non pas avec des cordes mais avec des serpents venimeux et qui par ailleurs enfourchait non pas un quelque équidé mais un félidé, un félidé qui est tout humblement le roi de tous les animaux, un lion, Na Thamendilth se pourléchait d’ores et déjà les babines. Pour sûr, que les Ait-Ouali en auraient pour leur haine, pour leurs langues fourchues qui dégainaient le feu…

–          Combien, combien tu as dis son âge ?

–          Quarante !

–          Oh ! Quarante pour un homme c’est vingt pour une femme… Tu sais homme, mine de rien, la dernière fois qu’Imane a refusé que les Ait-Slaten, notre fille avait raison.

–          Femme, tout est dans la main de dieu ! Pour le reste, pourvu qu’elle ne nous foute pas la honte.

–          Oui, oui, notre fille est une perdrix, tous les hommes la souhaitent, de surcroit quand un homme a des enfants et est veuf…

–          Nous ne savons même pas s’ils vont venir.

–          Ils viendront. Mais que fait notre futur gendre ?

–          Ne sois pas indécente femme…

–          Oui, oui, mais que fait-il ?

–          Il a un magasin. Je te le répète, il ne faut pas que les filles sachent.

La mère d’Imane avait déjà oublié la nuit de l’épouvante. Elle en était déjà à prodiguer du conseil, à ordonner par-ci par-là, à jeter l’œil sur la marmite pansue d’où émane des senteurs suaves et sur le couscous fumant sur lequel trônent des morceaux de viande menus, elle en était à s’imaginer rechigner, pester pour un melon mal rationné, etc., elle se voyait déjà maitresse de la fête, les épousailles, comme lors du mariage de ses aînées, les youyous qui hérissent, les corps qui se dandinent et enflamment les sens. Tout Thaassasth qui la jalousait. Imane, la plus belle de toutes, qui quitterait le village où l’on médisait sur elle pendant tout ce temps… Thala, la fontaine ne serait plus la fontaine… Oh ! Sans ma fille, la fontaine sera triste.

(À suivre)

 

H. Lounes

 

3 comments for “Il était une fois une princesse kabyle (6)

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