Il tait une fois une princesse kabyle (5)

L’aurore de Thaassasth est singulière, propre aux contrées où le village est le fruit des épousailles de la mer et de la montagne. Hésitant, le soleil levant qui couronnait d’un diadème l’un des pics des Babors et derrière lequel le lac sanguinolent d’or et de sang léchait de ses réverbérations le métal laiteux de cette immense mer, celle qui grandit davantage en gravissant le village et qui maintenant donnait d’ores et déjà au jour surgissant, auquel s’grippent des farandoles de sons et de murmures, des airs de mystère : un secret qui s’ébruitait à mesure que des musiques et des sèves murmurent dans l’oreille du jour.

Vava Lvhur, la nomination de jadis, quand la mer était encore l’être craint et le ventre duquel arrivent les ennemis, quand les berbères pensaient encore cette vastitude bleue fomentatrice d’Ihouh, le dieu de la malédiction qui arrivait de ses crocs, de sa sécheresse et de sa famine pour rôdailler autour des portes, écrivait sur le rivage de sa poussière d’écume l’empreinte à donner à ce jour-là. Car, il était le jour de la prière, de l’harmonie avec l’élément; des hommes aux devants, des femmes et des enfants derrière le peloton prenaient déjà d’un pas prompt en direction d’Affalu, la grotte féerique de Thassassth. Aujourd’hui était le jour de l’apaisement. La mer qui s’extirpait de son inerte bouillon et de ses airs métalliques montait vers son bleu azur à mesure que les pas des hommes flanqués de leurs femmes et de leurs smalas s’approchent de la grotte.

–          Nous arrivons bientôt ! dit l’imam.

–          Femmes ! fit une autre voix, silence ! Un peu de respect pour Vava Lvhur !

Les hommes accélérèrent la cadence, ne restait que quelques centaines de mètres. Il fallait y arriver avant que le soleil ne noyât entièrement Thassassth. Vava Lvhur exhaussait seulement les prières de ceux qui le concernaient entre l’aube et le jour. D’autant qu’entre temps, il fallait allumer le feu, que les hommes immolent le bouc cornu en guise de sacrifice et rationnent sa viande, que les femmes préparent des crêpes milles trous, Thirkhékhine, les surnomme-t-on par ici, et que l’on prie sincèrement enfin à l’unisson le Dieu des mers.

Quand les hommes s’apprêtaient à traverser l’ultime route nationale du village pour s’assurer qu’il y en avait pas de voiture, les cœurs des femmes, pour qui la fête d’Iffula était on ne peut plus sacrée, battaient la chamade. Elles furent coites d’emblée et se munirent de tout leur sérieux. Le bouc, lui, tenu en laisse par un jeune baraqué, bêla à s’égosiller et ne voulut plus mettre un pas de plus. Sans doute, savait-il, de mémoire peut-être, que la bête qui partait de l’étable à l’aube ne revenait jamais le soir.

L’imam ouvrit la porte que l’on aménagea pour la grotte, s’affaira pour s’y engouffrer avec quelques hommes afin qu’ils y allumassent les chandelles. Bientôt, il en émana une lumière drapant les visiteurs dans une atmosphère solennelle. Des stalagmites et stalactites qui sculptaient dans le glouglou de cette eau cristalline des œuvres qui n’envient rien aux sculpteurs que l’on dit recréateurs de la nature.

C’était pour moi la première fois que j’y foule le pas. L’histoire que me racontait souvent ma mère se nourrissait soudainement d’une réalité que je voyais devant moi, tâtait de mes mains, respirait à plein poumons. Le spectacle d’il y avait longtemps, celui quand Thaguella, la déesse du pain, avait statufié les présents, outrée dans son amour propre.

–          Est-ce que c’est eux ? dis-je à ma mère.

–          Oui, me dit-elle.

–          Tu vois là-bas ! La femme avec le bébé dans sa main…

–          Mon dieu !

À croire que c’était vrai. Les femmes du village racontaient souvent que pendant que nos plus anciens ancêtres s’apprêtaient, comme nous aujourd’hui, à prier Vava Lvhur et qu’ils se hissassent jusque dans le coin élevé de la grotte, là ou l’on dépose les donations, car, ici, le clapotis de Vava Lvhur est à portée  de l’œil et de la main, d’où la trouvaille de nos ancêtres, le Cœur de Vava Lvhur, une femme qui n’avait pas trouvé un quelque tissu pour laver les sels de son bébé, s’était servie d’un mille et un trous. C’était l’affront. L’eau gicla de la cavité, les chandelles allumées s’éteignirent et Thaguella statufia à tous jamais les présents. Je pouvais effectivement deviner une femme flanqué d’un bébé qui ouvrit grande sa bouche ; c’était, nous raconte-t-on, le moment ultime de la transformation.

Je savais cependant que ce n’était pas le jour traditionnel de Vava Lvhur. Je comprenais par ailleurs que l’on pouvait y aller de temps à autre, pourvu que l’on ait eu l’argument justificateur pour ainsi dire. Aussi, ne pouvais-je demander à mon père, je préférai en interroger ma mère :

–          Mais ce n’est pas le jour d’Iffula !

–          Laisse les femmes faire leur travail ! m’interpella mon père, allez Ouste ! Va chercher du bois pour ta mère!

Mais, j’étais décidé à le savoir. Le cheikh Oummerri qui égrenait son chapelet assis sur un petit monticule à l’ombre d’une colonne, une colonne sculptée sans doute par des milliers d’années d’entassement de gouttes d’eau, dans laquelle fourmillent les lumières que faisait ondoyer une brise doucereuse qui s’était hasardée à l’intérieur de la grotte, me héla d’un signe :

–          Assis-toi mon fils. Tu veux savoir n’est-ce pas ?

Décidément, il avait une oreille qui trainait l’imam.

–          Oui, fis-je.

–          As-tu entendu le coup de feu ?

–          Non.

–          Quel coup de feu…

–          Eh bien, mon fils, c’est pour prier, demander pardon pour notre égarement.

J’ai compris tout. Le cheikh Oummerri me prenait certainement pour un mioche quelconque qui ne comprenait pas le genre d’histoires. C’était vrai, je n’avais pas entendu le coup de feu, mais je mentais en lui disant que je ne le savais pas. Il eût été embrassant que le cheikh me parlât de ces choses. Je préférai mentir bien que le dernier des enfants sût tout de l’histoire dès le matin du coup de feu. Toutefois, je venais de comprendre qu’Imane avait beaucoup plus que du caractère. Personne de la famille des Ait-Ouali ni de celle des Ait-Oumedane, pourtant, on était ici à cause de, ou grâce à, Imane. Je la félicitai d’emblée. Grâce à elle, je découvrais la fête de Vava Lvhur.

Un minute plus tard, j’entendis le bouc qui béguetait à tue-tête avant que ne s’affalât le tout dans la cacophonie du rite : les couteaux éblouissants que l’on aiguisait, les discussions à voix hautes et vantardes, le feu qui brasillait, incandescent et léchant des rameaux d’oliviers, guettant les premiers abats d’où partent des odeurs exquises et autour duquel devisent les femmes comme des pies et vrombissent aux alentours leurs rejetons.  Le bouc venait d’être immolé, son âme avait déjà enfourché un nuage céleste.

Une heure plus tard nous étions dans Le cœur de Vava Lvhur en train de chanter à l’unisson la chanson du dieu des mers :

Ô Vava Lvhur, dieu des mers !

Que ta clémence et ta sagesse

Viennent enfourcher nos cœurs

 

Ô Vava Lvhur, dieu des mers !

Que le frisson des tes eaux houleuses

Vivifie les champs arides de nos âmes

 

Ô Vava Lvhur, dieu des mers !

Pardonne-nous, nous t’avons offensé

Nous craignons de finir comme ceux d’Iffula [1]

À la fin de la chanson, il ne resta plus dans le cœur de Vava Lvhur que les hommes. L’imam exhorta le silence, leva ses mains en coupe et pria à paupières closes : « Ô dieu des mondes, une ondée de bonheur dans le cœur de la jouvencelle. Ô dieu des êtres visibles et invisibles, envoie à la fille des Ait-Ouali son destin pour fermer définitivement la porte de Satan ! Oh dieu des êtres visibles et invisibles, que ta clémence et ton omniscience éclaire la vénérable famille  pour qu’elle ne commette l’irréparable !»

– Amen ! firent les hommes.

L’imam autorisa ensuite de déposer les donations, de rationner la viande à parts égales et de nettoyer enfin les lieux avant de s’en aller. Lorsque nous quittâmes les lieux, le soleil avait déjà fait chavirer le village dans l’or  de sa méridienne. Restait juste que l’on vouât à la mer quelques empreintes sur son rivage en guise de prière pour tracer des destins chargés d’amour et de bonheur.

–          Puisse dieu effacer nos faux pas comme lave de sa vague Vava Lvhur nos empreintes !

–          Amen ! firent cette fois-ci les femmes pendant qu’elles soulevaient un tantinet leurs longues robes pour y oser le pas.

Les hommes feignirent de fureter de leurs yeux ailleurs. C’est dans la bienséance. Au loin, loin des rocailles polies par le baiser marin et qui se détachaient d’Imma Thadrarth comme coulent les larmes d’une âme sincère, quelques jeunes gens s’ébattaient, se barbotaient déjà, ici, à l’orée de la vague.

La mer arborait déjà son azur des beaux jours d’été et dans la forêt attenante, rare plage au pays qui en a ainsi une flore luxuriante qui coite avec la mer, le rideau sonore des cigales qui s’adonnaient à leur orchestre estival.

–          Pourquoi les Ait-Ouali et les Ait-Oumedane ne sont pas venus ? dis-je à ma mère.

–          Ils ne sont pas obligés…

–          Ils auraient dû.

Je feignais de ne pas y comprendre grand-chose. Mais, en vérité je comprenais déjà, je comprenais tout. Mieux, je chipais aux racontars, aux rumeurs, à tout ce qui se disait, se colportait ça et là mieux que ce qu’aurait pu entendre ma mère. Je savais jusqu’à la nuit passée par Moh-Ouali en prison. Mais, officiellement, je ne savais rien.

La nuit du coup de feu, une nuit belle que personne n’aurait pu soupçonner quant à ses aptitudes néfastes à ourdir le crime. Les gens s’étaient agglomérés tôt le matin à la place publique, les uns debout, les autres assis sur le célèbre madrier de Thajmaath. Chaque version allait son train. On s’accordait juste à dire que c’était la faute d’Imane, que si ce n’était la bénédiction de Dieu, on serait, ici, aujourd’hui à pleurer toute la famille.

Le coup de feu avait, raconte-t-on, réveillé tous les villageois. Enfin, tous hormis les enfants.

À une heure du matin et des poussières, un coup de feu comme coup violent dans la porte du diable déchira la nuit, les villageois ne pouvaient savoir d’où provint-        il, ils ne pouvaient deviner dans cette pénombre qui n’a pas son égale pour se gausser des origines. Mais, quelques minutes après, d’aucuns avaient entendu des bruits intermittents  du côté des Ait-Ouali.

Tout d’abord, les hommes s’en assurèrent davantage dans ces phares de voiture qui noyaient dans la lumière un morceau de nuit. Ensuite, des cris stridents de femmes ravalèrent à la nuit son ultime torpeur. On était d’emblée sûr que le coup de feu n’était pas pour effaroucher quelque renard, de ces renards qui ont l’habitude de flâner à la lisière des basses cours. Enfin, la voiture se devait de passer par la place. Les gens ne virent rien à l’intérieur de la camionnette bâchée qui transportait la mère d’Imane, mais parlèrent comme s’ils y avaient plus que tout vu.

Au matin, deux Land Rover débarquèrent au village. C’était la gendarmerie nationale, même les vieilles le savaient. Des hommes costauds, lourdauds, ventripotents, habillés en vert avec comme d’habitude ce métal glacial dans le regard. Du reste, nous ne leurs vouons aucune estime. Les kabyles en général ne les ont pas dans le cœur. Plus tard, je sus que c’est parce qu’ils symbolisaient la répression, protégeaient ces hommes qui s’étaient octroyés tous les droits. J’avais entendu à l’époque de la bouche d’Azzedine l’artiste qu’ils avaient tué des milliers de gens en Kabylie pour le simple fait qu’un poète avait daigné proposé une conférence sur la poésie berbère ancienne. Je sus quelque temps après qu’il s’agissait de Mouloud Mammeri lorsque j’interrogeai un jour Azzedine sur une chanson qu’il chantait sur un certain Mouloud. Mieux, je sus bien plus que ce qu’il fallait savoir : je sus par exemple que ces gens voulaient nous arabiser de force. Nous les craignions, ils ne parlaient qu’en arabe et, bien pire, des gens disparaissaient pour ne plus revenir. Somme toute, la rumeur ne leur accordait aucun répit quant à leurs inégalables capacités de nuisance.

Pourtant, c’était la norme, ils étaient là pour l’enquête. Fort heureusement, il n’y avait pas de mort. Mais ça justifiait que l’on prît Moh-Ouali pour une visite dans les locaux de la gendarmerie et que l’on confisquât conséquemment son fusil. La mère d’Imane était déjà revenue de l’hôpital, elle avait la tête bandée. Moh-Ouali n’avait sans doute jamais prié et remercié les cieux aussi sincèrement de sa vie. La blessure de Na Thamendilt était due à la violence du geste de son mari ; c’était quand il l’envoya de toutes ces forces heurter le mur pierreux. Tout le monde pouvait rendre grâce et gloire à la bonne étoile de l’ancêtre, Laânaya la surnomme-t-on jusqu’à aujourd’hui.

Oh ! L’autorité ne vit pas la chose de cet œil. Thajmaâth, qui avait l’habitude de régler les différends au village, se vit reléguée au second rôle. C’était une affaire qui dépassait ses prérogatives. Des hommes disaient que le coup de feu justifiait que débarquât l’état. C’était ainsi que nous sûmes brusquement, du moins pour ceux qui croyaient que le pays était celui délimité par, au nord, un horizon qui a les pieds dans les eaux aux crinières mousseuses, au sud, des montagnes en bras bossés quasi-suffocants de leurs cimes hissées sur lesquelles s’enorgueillissent des montées escarpées et des flancs abrupts comme des murailles infranchissables qui interdisent aux yeux de s’évader mais qui, par ailleurs, donnent à nos villages Kabyles des allures de patrie, à l’ouest un fourmillement de lumières qui est le chef-lieu de notre département et que je croyais être la France, du reste trop loin eu égard à ma définition de la distance d’alors, et à l’est enfin, un pays que d’aucuns nous disaient avoir cessé un jour d’être berbère, tant il décida que valait mieux cesser de l’être, qu’il y avait une autorité suprême qui n’avait cure de nos sensibleries, de nos dénuements, de notre amour propre. Moh-Ouali, en sus de la virée du côté de la prison de Lekhmis, était sommé de payer une amende en attendant de comparaitre devant un juge. C’était dit, le vieux ne chigna aucunement. Pourvu qu’il ne moisît pas dans l’une de ces cellules qui puent la sanie et le pipi, et que l’on dit hantées tant y avaient trépassés des poètes, des écrivains, des artistes, des berbéristes, etc.

Pourtant, c’était la norme, la populace ne savait pas encore ce que voulait dire avoir droit, l’autorité qui débarque au village, pour un coup de fusil de surcroit, se devait de justifier sa virée, de rendre compte surtout à la hiérarchie, à la Quasma suprême entre autres, organe de sinistre mémoire qui était pour les hommes ce que l’ogresse aux sept têtes pour les enfants. La Quasma était la nuit, mais contrairement à la nuit, celle-ci n’annonçait jamais le jour.

C’était ainsi que Moh-Ouali vécut la plus longue nuit de sa vie. Oh ! Même pas dans la prison communale, mais à Lekhmis, la prison départementale. Celle-ci puait vraiment la sanie et le pipi, voire le caca et le cadavre. Le vieux des Ait-Ouali, bien qu’il ait été épargné par le souhait de bienvenue commode de l’autorité qui avait, dit-on pour dédramatiser, l’habitude de le prodiguer à coups de crachats menus, de gifles magistrales, de coups de tête, de fouets aux lanières cinglantes, d’invectives qui encensent les pires grossièretés, etc., était hanté par une question qui forait et secouait dans ses tréfonds à lui faire vomir son cœur : allait-on en faire le lien ? Une peur sidérale, voila ce avec quoi il fallait en découdre, le reste était d’emblée littérature. Ces énergumènes ventripotents, chamarrés, ces seigneurs incontestés, ces ouailles aux dents longues qui sont aux qui-vive de l’oxygène qui élit un poumon pour l’en retirer, etc., pouvaient décharger toutes les toilettes du département dans sa cellule si ça leur chantait, à condition qu’on ne parlât pas sur ce qu’il croyait mériter une perpète : son secret.

Dans la nuit de sa cellule puant la mort, assis sur ce lit métallique et érodé, la tête noyée entre ses deux mains émaciées, il ne se rappelait même plus ce qu’il faisait ici. En avait-il la lucidité ? Des cris langoureux, des jérémiades, des silences pesants, des hurlements effroyables, sans doute étaient-ils ceux poussés par les prisonniers, les prisonniers politiques, ne pouvait penser le vieux à autre chose, qui trépassaient sous la torture, souffraient comme dans la fin des mondes sous la férule d’une engeance sans foi ni loi qui s’était arrogée le droit de pucelage sur toutes les pucelles du pays ! Ce dont il était sûr le père d’Imane cependant, il sait du reste que ce n’était pas à cause de sa frousse, était qu’au mieux on sortait de cette prison diminué un tantinet de sa raison. Bien entendu, si tant est que personne n’ait pu se faufiler jusque dans l’abri de son secret.

À deux heures du matin, on vint le chercher dans sa cellule, le fit entrer dans la salle des interrogatoires, le fit asseoir sur un tabouret métallique au dessus duquel une ampoule éteinte. On éteignit l’électricité, alluma l’ampoule en question qui éblouit l’humble bonhomme avant de le plonger dans une sorte de nuit mentale. Un crissement agressif. On vint mettre une table à côté du paysan. Une table sur laquelle on s’empressa de disposer un verre d’eau plein avec à l’intérieur une aspirine qui frémissait.

– Bois ! fit en arabe une voix ferme derrière la nuit.

Moh-Ouali tremblait. Ne pouvait même pas faire parvenir le verre jusque dans sa bouche. Il savait qu’il fallait tout simplement obéir. Une main l’assista pour qu’il ne versât pas le verre et qui, en vérité, accentua son désarroi. À peine s’il pouvait distinguer deux silhouettes d’hommes.

–          Ça t’aidera à te rafraichir la mémoire, bois ! dit une autre voix.

–          …

–          Sais-tu qui sommes-nous ?

–          Non…

–          La SM.

Qui ne connaissait pas la SM, la Sécurité Militaire. Ces hommes de main qui ne cillent guère à tuer un poète, pendre un opposant dans sa propre cravate faute de dépenser pour une corde, couler un intellectuel dans une poutre de béton armé qui sert dans un quelque pont symbole de réalisation nationale vantée par un ministre lourdaud à la télé, arracher les ongles d’un insurgé avec une tenaille érodée tachetée de rouge noiraud témoignant d’une histoire nantie quant à dicter les destins, brûler les cils à la chandelle, castrer les hommes en coinçant leurs intimités dans un tiroir, etc.

–          As-tu les papiers du fusil ?

–          Oui.

–          Aimes-tu ton pays ?

–          Oui.

–          L’Algérie est-elle arabe ou berbère ?

–          L’Algérie est arabe…

–          L’Algérie est-elle musulmane ou païenne ?

–          L’Algérie est musulmane…

Du reste, le pauvre était sincère dans ces réponses. L’Algérie lui était musulmane et arabe. Il se savait Kabyle mais pensait, l’un n’allant pas sans l’autre, qu’il suffisait d’être musulman pour être arabe. Du reste, les fantômes de l’interrogatoire étaient étonnés qu’un paysan Kabyle parlât aisément l’arabe.

–          Où as-tu appris ?

–          J’ai travaillé chez des arabes !

Mais, chaque question coûtait au sexagénaire un verre de sueur. Moh-Ouali tremblait, avait la bouche sèche, les mains moites.

–          As-tu des frères ?

–          Oui, quatre !

–          Des sœurs ?

–          Oui.

–          Combien ?

–          Une sœur.

–          Où habite-t-elle ?

–          À Boumâakal, à quelques kilomètres de Thaassasth.

On y était, pensait Moh-Ouali. On tournoyait autour de son secret.

–          A-t-elle des enfants ?

–          Oui, sept !

–          Elle en avait pourtant huit.

–          Son aîné est mort.

–          Que dieu ait son âme. Comment s’appelait-il ?

–          Mokrane !

–          Mokrane comment ?

–          Mokrane Imnar.

–          Comment est-il mort ?

–          Au service national, en servant la patrie…

–          En es-tu fier ?

Le cœur de Moh-Ouali cognait, manquait de le trahir, de mettre dans sa gorge des cailloux qui empêchent la langue de se mettre à son aise.

–          Pourquoi tu trembles ? Nous caches-tu  quelque chose ? dit la voix funèbre, de l’eau !

–          Je… Je pense à mon neveu ! Il manque à sa mère.

–          Il est mort pour la nation !

–          …

–          Des gens nous ont rapporté que des gens ont essayé de déterrer son corps…

Le coup de fusil, la succession effrénée des événements, l’honneur des Ait-Ouali, la destinée de la fratrie, Imane et bien d’autres choses, n’avaient plus une once de pesanteur, une brindille de poids, un soupçon d’importance devant ce qu’il guettait, devant ce que échafaudaient ces gens en face de lui, ces êtres représentants de la sinistre SM qui, disait plus tard un poète, ne communiquait avec notre monde que par le bruit des couloirs ; des couloirs de prisons inhumaines qui répercutaient l’effroi des bruits des bottes, les cris déchirants et les hululements que répercutaient les silences glaciaux des geôles où des hommes et des femmes hardis assistaient impuissants à l’abêtissement et au délogement de leur ultime intelligence.

L’espace d’un instant, Moh-Ouali en voulait presque au neveu d’avoir été ce qu’il fut, d’avoir été au service national pour qu’il y disparût et qu’il revînt dans un cercueil vide surveillé par toute une armée afin que personne n’osât la question : Mokrane y était-il vraiment ?  Pourquoi n’avait-on pas montré le corps à la famille ? Pourquoi l’armée a surveillé sa tombe même après son enterrement ?  Moh-Ouali avait réponse à toutes ces questions.

Le pauvre paysan vit se défiler toute une vie. Mokrane Imnar, le fils de la sœur aînée, frôlait la majorité quand on l’appela pour accomplir son devoir national. Un œil malicieux, comme s’il le voyait soudainement en face de lui, un nuage doré en guise de chevelure, baraqué, gentil comme tout. Il se souvient de cette nuit, la dernière avant le départ du défunt, la famille était autour de l’enfant devenu brusquement homme. Il partait s’aguerrir, se hisser à l’exercice des hommes virils, défendre s’il le fallait la patrie, la patrie que l’on disait menacée du côté de sa brunante. Car, en effet, racontaient les hommes, le Maroc avait récemment envahi une bonne partie de nos terres…

À l’aube, aux premières pertes sanguines de l’aurore, avant que ne vienne totalement le jour pour que les ténèbres s’enfuient sur les flancs et les versants de leurs loques,  mère Fatima, la mère de Mokrane et sœur de Moh-Ouali, aussi bien fière que triste, prodiguait au partant mille et un conseils avec des larmes qui finissaient de touiller tout son être. Pourtant, peut-être était-ce l’intuition des mères, Fatima avait dans le cœur un de ces nœuds que ne nouent pas juste les départs. Un nœud qui lui fit dire.

– Es-tu vraiment obligé d’y aller ?

– Oui, mère, deux années, c’est vite fait !

– Je ne suis pas tranquille mon enfant.

– Mère, ne disais-tu pas que c’est les hommes qui effectuent le service !

– Oui, mon fils…

En dévalant le sentier de Thala Nzehra, Mokrane n’avait pas le courage de regarder en arrière ; sa mère, son père, ses frères et sœurs, tous et toutes avaient leurs yeux qui finissaient de tarir la source de la tristesse. Le père était d’autant plus chagriné qu’il, lui, se devait, n’était-ce que pour l’honneur, d’intérioriser son chagrin ; à tel point qu’il manquait de s’imploser. La mère, elle, aimait tellement son aîné qu’elle croyait déjà l’image du rejeton se dissiper dans les limbes de l’amour fou. Mokrane n’a pas daigné  se retourner mais pensait pareillement à la probabilité du retour. Oh ! Pour sûr, il compterait minutes par minutes, guetterait ce sablier du temps qui sans doute puiserait dans les jarres de l’éternité eu égard à l’impatience ! Vivement l’oubli, l’oubli libérateur de la tâche ardue et de la passion qui se gausse de la paresse des jours…

Mokrane avait été appelé dans une caserne au sud, à la frontière de l’ouest algérien, du côté de Tindouf. Il était vrai que le pays n’était pas au beau fixe avec son voisin, le royaume alaouite, mais les hostilités ne s’exprimaient plus depuis quelque temps que par une surdose de discours nationalistes tout bonnement polichinellesques.

Pourtant, six mois après, des rumeurs colportèrent, puisque la télévision nationale, celle censée être la notre mais qui est muette comme une tombe,  ne juge pas utile que le peuple sache, qu’une partie du sud Algérien avait été envahie et qu’une caserne complète avait été décimée.

Quelques jours après, les gens surent, ou crurent savoir, que Mokrane y avait trépassé. La vaticination du cœur de la mère avait vu juste. Ni mort, ni vivant, elle n’allait plus revoir son fils, la prunelle de ses yeux. Mokrane était parti à tout jamais. Pire, personne n’avait le droit d’ouvrir son cercueil, d’y jeter l’ultime œil. Les militaires qui le transportèrent jusque dans sa demeure natale dirent qu’il s’était sacrifié héroïquement pour la nation, discoururent que c’était grâce à des hommes comme lui que le pays continuait à braver l’adversité, assurèrent les membres de la famille qu’une pension leur revenait de droit, mais, dirent que la dépouille était tellement en mauvais état qu’ils avaient reçu l’ordre de veiller à ce que personne n’ouvrît le cercueil.

On raconte que l’armée demeura au village des jours durant. Elle faisait toujours des rondes du côté du cimetière, elle voulait s’assurer que personne ne flânât du côté de ce qui devenait dans la tête des villageois un mystère. Personne n’avait vu le défunt, et pour en rajouter, on aiguisait davantage le secret. Du reste, les villageois auraient crû l’information, si l’état s’était contenté de juste de dire que, faute de violenter les âmes sensibles, valait mieux ne pas ouvrir le cercueil.

Mais, l’état avait sans doute jugé que valait mieux annihiler toute velléité tentatrice, que l’on écimât à la racine toute curiosité en imposant aux gens le paysage dissuasif des vrombissements de Land River autour du cimetière. Même après leur départ, la rumeur courut que la SM avait placé ses sentinelles pour assurer ses arrières. C’était ainsi que pendant des années, les gens allèrent au cimetière avec la conviction qu’un quelque regard surveillait leurs faits et gestes.

Un jour, de longues années plus tard, Moh-Ouali fut pressé par sa sœur, la mère de Mokrane, de la rejoindre illico presto dans sa maison. Elle lui fit part de la visite étrange. Un voisin était venu dans sa maison et lui fit part de ce qu’il a entendu de la bouche d’un homme qui connaissait Mokrane. Ils étaient emprisonnés dans la même cellule au Maroc. L’armée alaouite pendant son raid avait fait prisonniers une centaine de militaires, des militaires contingents pour la plupart dont faisait partie le neveu de Moh-Ouali. La nouvelle s’abattit sur la mère comme une foudre dans son cœur. Évanouie, elle dut être transportée à une heure  reculée de la nuit à l’hôpital.

Na Fatima en était sûre ; une seule idée trottait dans sa tête et celle de son mari d’emblée : déterrer le cercueil nonobstant ce que l’on disait être les délateurs qui veillaient au grain même si depuis le temps on n’était plus aussi vigilants.

Quelques jours après, profitant de l’une de ces nuits sans étoiles, le père et les oncles de Mokrane déterrèrent le cercueil et l’ouvrirent. Oh ! Ils savaient déjà qu’il n’y en avait personne, mais entre le savoir et le vérifier ça faisait deux choses. Ils venaient brusquement de comprendre que cette engeance de sultans qui épiaient la moindre once rebelle, ces thuriféraires qui rationnaient l’air au compte goutte, ces énergumènes qui bafouaient et violaient journellement le dernier de leurs droits, ces prêchi-prêcha que l’on caquetait sur les plateaux, tous ces gens n’avaient cure de l’amour d’une mère, de la souffrance des hommes et des femmes, de la vie réelle des ge, etc.

Moh-Ouali  était le premier à le savoir. En effet, le cercueil était vide. Il y en avait juste un morceau de bois couvert dans de tissus pour calfeutrer le vide restant.

Voila, Moh-Ouali détenait désormais un secret, un lourd secret que l’on dit jusqu’à nos jours coûter des vies. Pourvu que l’on ne déterrât pas son secret maintenant :

–          Quelqu’un a déterré le cercueil, non !

Le cœur de Moh-Ouali manqua de s’arrêter. Mais, il pensa soudainement à l’honneur. Il se ragaillardit, trouva un tantinet de raison au fond de lui. Ces gens qui ont tué doublement son neveu. Le simulacre de l’enterrement et, maintenant, pire, l’effacement de son identité, de son histoire. Il n’est de mort pire que celle qui biffe de l’histoire, qui annihile une appartenance.

–          Bois ! ordonne encore la voix.

–          Je n’ai pas soif, dit sereinement le paysan.

–          Bois, je te dis !

Moh-Ouali but. Mais sa main ne le trahit pas cette fois. Ni sa bouche. Il en a senti le mot qui fulminait, s’impatientait, brûlait sa langue.

–          Que dieu ait l’âme de Mokrane !

Moh-Ouali le dit sincèrement. Bien entendu, il le pensa à cette manière qu’ont ces gens de tuer en laissant vivant. Son neveu, peut-être était-il maintenant mort ou vivant, avait été assassiné plusieurs fois dans le cœur de sa sœur. Son neveu se devait s’il était encore vivant de continuer à être mort et sa sœur de continuer à faire son deuil avec la certitude que son fils n’était pas mort.

–          Que dieu ait l’âme de mon neveu !

L’officier a eu un tremblement léger dans son cœur. Les yeux du sexagénaire accouchaient d’un feu dans l’eau de ses yeux. Il était d’emblée sûr que le paysan en face de lui ne savait rien de cette rumeur du déterrement.

Moh-Ouali fut relâché tôt le matin. Il n’était pas encore revenu entièrement à lui-même. Il ne savait pas que les mots de la chanson dans sa bouche étaient d’Azzedine l’artiste qui était un ami, dit-on, de Mokrane :

 

Ta mère insomniaque te pleure

Mokrane perle de l’œil

Célèbre la mort deux fois dans le cœur

Son cœur où la vie a fignolé son cercueil

 

À suivre

 

H. Lounes

 

 

 

 

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