Il était une fois une princesse kabyle (7)

La nuit dernière, toutes les filles se sont endormies tôt sauf Imane qui rêvait de pâturages infinis à traverser, de ciels inédits où y jeter le dévolu ; libre, indocile, riant aux éclats, parlant à haute voix, les cheveux au vent, l’œil humecté d’un feu vorace, le feu que l’on a envie d’éteindre dans l’océan de l’amour, la soif insondable qui dévore de ses épines de vingt ans, bardant le corps de mille et une îles d’envies comme un champ de mines qui, lui, menace de s’exploser chaque fois que l’on y foule le baiser.

Le roseau de Naim qu’amadouait la mandoline d’Azzedine l’artiste, la nuit dernière,  était à l’affût de l’ultime parcelle de sentiment survivant encore dans le cœur d’Imane. Oh ! L’orchestre des caroubiers devait bien jeter de ces rigoles vivifiantes dans le désert de la tribu échafaudée dans les tréfonds des nubiles.

Fatiha et Thassaadith avaient fait de leur mieux pour apaiser le cœur de la sœur cadette. Mais, il n’en était rien, Imane savait que la chanson était pour elle dans une certaine mesure:

 

Nous nous sommes séparés sans nous entendre

Nous nous sommes séparés sans notre volonté

Ô combien de jours ai-je souffert pour… et de toi

Ô dulcinée tu es loin, si loin que je suis aussi, voire plus loin

 

Quand je pense à toi, que je me remémore tes cambrures

Je chavire, me noie dans la pensée de ton souvenir

Charme, secrets, âme, énigme tu es, corps et arcures

Ô dulcinée tu es loin, si loin que je suis aussi, voire plu loin

 

Je ne pense pas exagérer qu’il est toute une génération de Thaassasth qui en a saigné du cœur et qui s’est reconnu un certain moment dans la chanson. Azzedine l’artiste en avait fait le titre de son premier album. Oh ! Le critère essentiel de la réussite d’une œuvre artistique en Algérie n’est pas tant la qualité, mais bien d’autres facteurs souvent exogènes. Azzedine l’artiste en d’autres lieux et temps où l’on reconnaît et apprécie l’art y aurait certainement réussi.

À Thaassasth, nous savons l’origine de la chanson : un amour qui avait failli emporter Azzedine et toute sa raison. Mais, Nous nous sommes séparés sans nous entendre, comme il nous plait encore de surnommer sa chanson bien qu’elle ait un autre nom, tant elle fait partie intégrante de la mémoire collective de la région, car, petits et grands connaissent le texte simple, beau et surtout osé eu égard à la tribu d’alors, nous est un refrain gravé dans la roche de notre mémoire. La chanson, même simple, voire banale pour certains, nous, nous savons qu’elle raconte un pan de notre histoire intime, et ça suffit d’emblée pour que l’on vibre chaque fois qu’elle parvienne à nos oreilles.

Déjà, notre village s’appelle Thaassasth, la gardienne, l’endroit hissé d’où l’on surveille. Même si à l’origine l’appellation désigne la charmante maisonnée en pierres de l’ancêtre. Une maisonnée surélevée, tant et si bien qu’elle domine tout le village, de sorte à ce que puissent y revenir les âmes de nos ancêtres pour veiller sur les vivants.

En effet, les revenants, les habitants de l’au-delà ou de l’autre-monde, ont une présence enracinée dans notre culture. Surtout dans le pensé de nos vieilles femmes. Des lieux, d’innombrables lieux, nous rappellent souvent notre proximité du monde invisible. Les maisons désertées, les fontaines abandonnées, les sentiers qui enjambent les ruisseaux, etc., tant d’endroits que nous n’arpentons pas sans ne serait-ce qu’un soupçon d’appréhension, surtout là où le sentier près duquel gazouille le ruisseau ; nous en avons, surtout quand la nuit est une mer de ténèbres, le souvenir de la joue d’un tel ou d’une telle sur laquelle s’était abattue la gifle magistrale d’un fantôme maléfique. Oh ! La trace noirâtre sur le visage, s’empressent les superstitieux à argumenter, ne peut être causée par une main d’homme !

Pour les vieux, il en était pareillement ainsi pour la musique qui émanait des caroubiers : elle encensait Satan quoique l’on s’entendît tacitement sur l’inutilité que pèse à nouveau une quelque vieille rixe sur le conflit entre cette nouvelle génération qui ne respectait plus rien et l’ancienne génération qui aurait bien aimé régner de sa main de fer encore.

J’avais entendu un jour cette discussion entre le cheikh Oummeri et Mohamed Oumedane, le grand-père de Naim, un octogénaire ou septuagénaire tout au moins alors :

–          Jamais on aurait crû en arriver là. De la musique à tue-tête à réveiller ceux d’outre-tombe et que l’on tolère comme si de rien n’était. L’on y parle d’amour, que dieu honnisse. Décidément, vénérable cheikh, le siècle quatorze augure pour la fin du monde. L’apparition de Hadjouj Oua Madjouj, Gog et Magog, le retour de Jésus et d’El Mahdi Al-Mountathar, Le Mahdi Tant attendu…

–          Non, je ne suis pas d’accord Da-Mohamed, que y a-t-il de mal à respirer un peu. Sais-tu, la rose n’a pas besoin juste d’eau et de lumière pour vivre, elle a besoin aussi d’oxygène, un élément sans lequel elle mourrait. Eh bien, elle en est ainsi pour nos jeunes ; la musique est pour nos enfants ce que l’oxygène pour la rose.

Le vieillard était contrarié ; il acéra et haussa le ton :

–          Ton père ne disait pas cela. Il en aurait été choqué. Des jeunes filles qui s’amourachent, ne respectent plus ni vertu ni honneur. Oh ! je peux te dire une chose mon fils, je suis bien aise, j’en remercie dieu, il ne me reste plus grand temps à vivre. Dieu que je n’assiste plus à l’innommable !

–          Tout est entre ses mains, que dieu allonge la vie de ses serviteurs, mais, dis-tu Da-Mohamed, répond un tantinet agacé le cheikh, mon père ne serait pas d’accord. Oh, je n’en doute pas. Sauf que pour chaque temps ses peines et ses réflexions. Je crois sincèrement que la musique est de Dieu.

–          Que dieu honnisse, que dieu bannisse Satan.

–          Que dieu le bannisse jusqu’à la fin des temps.

Le cheikh Oummeri devait se dire qu’il était bizarre ce monde. Qui ne connaissait pas Mohamed Oumedane ! Naguère, raconte-t-on, il était un buveur d’alcool  indécrottable et il s’emmenait au village souvent avec une femme de mœurs légères qu’il ramassait dieu savait où et qu’il mettait sur un âne qui avait, soit dit en passant, eu droit au surnom d’Aghyoul Boulkhalath, ce que l’on peut traduire par l’âne aux femmes !

On raconte que l’arrière grand-père avait déshérité son fils et, pire, avait intimé l’ordre que personne ne devait plus appeler un enfant de sa descendance Mohamed. Même si le nom était celui du prophète. Pour le père, son fils venait de franchir la limite du permis : non seulement il ne savait plus l’emplacement de son cerveau, mais, bien pire, il s’était marié avec une arabe et vivait avec elle pendant quelques mois. Oh ! En ces temps, on ne pouvait faire revenir un vieux sur sa décision, encore moins quand il s’agit du pays étranger qui lui était l’ogre de l’aliénation.

Mais, l’adage dit toujours : suis mes mots, ne suis pas mes actes !

–          Tout ce raffut à cause de la fille des Ait-Ouali.

Le cheikh Oummeri partait déjà. Il savait les positions campées du vieillard et qu’il ne servait à rien de vouloir changer le monde avec pareille engeance. Aussi, une mise au point était-elle de mise. Il se retourna, héla son vis-à-vis qui se retourna et appréhenda:

–          Da-Mohamed ! Mon père me répétait souvent que s’il était une situation où il ne faut pas en rajouter, ce serait celle pour moutonner la masse quand elle décide d’accabler un tel pour évidence et multiples preuves. Il disait de sa voix qui s’adoucissait soudainement : quand tombe le bœuf, les couteaux se font nombreux !

Mohamed Oumedane resta sur place, penaud, sans doute attendant de plus amples explications. Il devait se dire qu’il aurait mieux fait de ne pas provoquer la ruche. Mais, le cheikh de notre village en continuant son chemin ne daigna même pas patienter pour l’éventuel commentaire. Il alla son chemin avec un renfrognement sur le front.

Plus loin, il leva un œil au ciel et marmotta quelque phrase inaudible. Ce devait-être pour que la vie reprenne son cours dans l’affluent qui lui revenait de droit.

Il était loin de deviner la paille qui fumaillait et menaçait de se muer en un feu inextinguible. Déjà, Imane l’avait bien signifié à Naim dans sa dernière lettre, seul quelque chose de profondément bouleversant pouvait ainsi faire retrouver le sourire à son père et à sa mère si vite. Oh ! Ce n’était pas normal que son père ne la réprimandât plus, elle, qui s’attendait à des représailles qui outrepassent de loin le confinement : « Peut-être, soliloquait-elle ces jours-là souvent devant la bonne humeur des parents, est-ce un parti, une nouvelle proposition. Mais, ils ne voudraient pas que je leur refasse le coup et que je leur foute une autre fois la honte. Ou alors que je m’enquiquine et que les choses paraissent être bizarres pour ce qu’elles sont. Mais… Mais, mon père n’a pas l’habitude de parler à ses beaux frères de la sorte quand c’est le départ de ma mère qui est en jeu. Là, il leur parle sur un autre ton… Oui, oui, mon oncle Arezki est le préféré de mon père mais tout de même… le lendemain du coup de feu, pire, du coup de feu et blessure, la grave blessure, et les revoilà qui papotaient comme si rien ne s’était passé, pendant  qu’ailleurs, on s’échine à leur organiser une fête qui n’est pas des moindres : Iffula, mieux, dans un jour qui n’était même pas le jour d’Iffula… ». Pourtant, Imane n’avait rien pu soutirer de sa mère. La réponse de cette dernière était toujours la même :

–          Sotte ! Connais-tu une famille qui n’a pas de problèmes ?

–          Non, mais…

–          Ne t’inquiète, ton père fait de son mieux. Tu sais, ce n’est pas facile…

Après qu’Imane avait veillé une bonne partie de la nuit, elle ne s’endormit qu’à l’aurore, ce vendredi-là, sa mère pensant qu’elle méritait qu’on la laissât à son aise pour une fois, Imane se réveilla aux alentours de la presque mi-journée. C’était sa sœur cadette qui la prévint de l’arrivée de son père du souk.

Imane se leva prestement, fit sa toilette, s’apprêta à donner de la main et du pied ça et là afin qu’on la crût en plein dans le ménage. Sa Mère, Na-Thamendilth, la lorgnait d’un œil enjoué. Les deux autres sœurs accoururent pour décharger leur père qui avait le couffin, une fois n’est pas coutume, anormalement plein.

–          Tu ne peux imaginer, vieille, qui ai-je vu aujourd’hui ?

–          Non, comment le pourrais-je !

–          Brahim.

–          Brahim !

–          Brahim n’Ait Selmoune.

–          …

–          Tu le fais exprès… on travaillait ensemble à Constantine.

Les filles regardaient leur mère. Ne se souvenait-elle vraiment pas ? Leur père paraissait être heureux, très heureux, elle se devait en tant qu’épouse de partager son bonheur.

–          Ah ! Brahim…

–          Ça fait trente ans.

–          Ô mon dieu, je me souviens maintenant, tu me parlais de lui souvent.

–          Et devine quoi !

–          Quoi !

–          Je les ai invités pour venir nous voir.

–          Qui… tu les as invités, qui, eux…

–          Ah ! J’ai oublié. Il était au souk avec son fils. Oh ! Il devait avoir à l’époque neuf ou dix ans. Ne t’inquiète pour le reste, j’ai acheté de quoi faire manger un village.

La mise en scène était une réussite. Imane regardait d’un œil crédule. Elle devait penser ses parents incapables d’un tel simulacre. Du reste, elle était heureuse pour son père ; il retrouvait son ami, son seul ami au monde comme expliqua plus tard son père.

Na Thamendilth n’omit pas de demander pardon à dieu pour le mensonge. La mise en scène avait été préparée la nuit d’avant. Le vieux et la vieille avaient convenu que faute de dire quoi que ce fût à leur cadette et de tenter le diable, ils se devaient d’improviser une histoire. Du reste, le vieux n’avait vu personne, ni son ami Brahim ni son fils, au marché. Pourvu que l’ami n’ait pas oublié l’invitation et qu’il ait surtout convaincu son fils.

Dés la soi-disant nouvelle, la maitresse de céans intima à ses filles l’ordre de s’affairer et répartit les tâches. Imane, excellente cuisinière, se devait d’allumer un feu, de nettoyer les abats, de couper les légumes, de rationner la viande, etc.  Les sœurs avaient la charge de nettoyer, de laver et  de dépoussiérer. Oui, la maison était somme toute simple, voire un tantinet lépreuse, mais son emplacement et sa propreté rachetait amplement sa vétusté.

Dés que les filles eurent fini leurs tâches, la mère les pressa de s’habiller, de se parer et de mettre leurs meilleurs atours. Ce qui n’était pas sans qu’il suscitât leur curiosité : allait-on accueillir vraiment un ami du père ?

Une heure plus tard, Moh-Ouali assis sur son tabouret, à l’ombre du pêcher de la courette, Mo-Ouali surveillait d’ici le sentier presque-tunnel, Azergh, le sentier aux galets qui chavire dans des futaies de grenadiers et où la vigne s’enchevêtre comme une fratrie de serpents vaniteux. Plus bas, il avait le bonheur de curer ses yeux de cette vastitude de mer qui se mêle à l’horizon. Rien qui semblait troubler ce destin tracé au cordeau, enfin ce dessin à qui il avait un tant soi peu forcé la main.

À quinze heures sonnantes, une voiture stationna dans l’arène, là où trône jusqu’à nos jour un olivier séculaire avec une échancrure ventrale noire causée par une foudre il y avait plusieurs années. Les parents d’Imane guettèrent :

–    C’est eux ! confirma Moh-Ouali.

–    Allez, fais vite, descends les accueillir !

Moh-Ouali en s’affairant faillit renverser une amphore qui lui était précieuse.  Elle était de sa défunte mère.

–          Brahim ! cria-t-il d’ici.

L’ami de Moh-Ouali qui s’apprêtait à héler un enfant pour l’interroger sur l’adresse de son ami entendit l’appel de son ami qui déjà descendait sur le sentier presque-tunnel.

Dès l’entrée des amis, Moh-Ouali signifia à haute voix à ses filles qu’elles n’avaient pas à s’incommoder pour ses hôtes :

–          Brahim est mon frère et son fils est mon fils.

–          Que Dieu te garde ! répétaient les convives.

La mère d’Imane n’en revenait pas. Elle chevauchait d’ores et déjà le nuage ; le nuage duquel elle toisait les médisants, les jaloux, les haineux, ceux qui, pensait-elle, étaient capables de retirer la terre sous ses pieds. Mon dieu ! Non seulement Ali était jeune, mais il était beau, imposant, musclé, doux des yeux : « Oh ! Le vieux devait se tromper ; il doit être un trentenaire tout au plus. La promptitude de son geste, la fermeté mêlée à une certaine légèreté, la légèreté de la jeunesse, en témoigne. Tout bien considéré, Imane résisterait-elle ? Toute l’histoire, tout le scandale ourdi par les mauvaises langues. Pauvre fille ! Et puis, attends, toi, que tu la voies ; toi, je te sais homme d’honneur. Depuis tout à l’heure que tu baisses l’œil, bienséance oblige. Oh ! Tout de même, tu dois tôt ou tard lever l’œil. Tu verras ma perdrix ; celle qui fracasse les remparts du cœur. Oh ! Ils la veulent tous, rêvent d’elles, ne pensent qu’à elle, mais ils ne la méritent pas. Sais-tu ami du bien, n’était la bonne parole de Moh-Ouali, n’était son plaidoyer en ta faveur, je ne te la donnerais pas pour tout l’or du monde. C’est juste que…  ».

–          Tu penses à quoi mère ? Tu parais pensive, la secoua sa fille Thassaadith.

–          Hein !

Thassaadith et Fatiha éclatèrent de rire devant le marbre du visage arboré par leur sœur cadette. Car, Imane croyait enfin comprendre : son père et sa mère n’échafaudaient-ils pas quelque plan ? Elle décida d’emblée de jouer le jeu pour vérifier.

Passées les salamalecs d’usage,  Moh-Ouali installa ses hôtes dans la chambre des convives. Oh ! Bien que la maison ne soit pas des plus plantureuses au village, elle disposait, néanmoins, comme chaque maison kabyle en général, d’une chambre pour invités.

J’ai toujours été fasciné par cette chambre. Du reste, elle est souvent la plus belle et la plus spacieuse dans toute la maison. Sociologiquement parlant pour ainsi dire, la question est d’autant plus intéressante que rares sont les architectures ou les habitations qui réfléchissent ainsi, et naturellement, la possibilité de l’autre. Oh ! La chose n’existe pas de nos jours, du moins aussi intensément, notre passage à la société de consommation, a emporté avec lui, comme partout ailleurs, bien des vertus. Mais, naguère, fait aussi bien singulier qu’étonnant, le Kabyle ne construit pas sa maison sans penser à l’étranger, l’éventuel étranger de passage que l’on se doit de restaurer et d’abriter des humeurs des éléments. L’étranger qui de ce point de vue cesse d’en être un puisque accueilli chez lui, dans sa chambre, une chambre pensée et conçue pour lui, une chambre pour laquelle les jeunes kabyles vouent par ailleurs des pensées faites d’odeurs exquises, de plats copieux et imaginés, de discussions chaudes et animées.

Bien mieux, je me souviens de notre chambre de convives comme d’un espace qui offrait à l’autre ce que nous n’avions pas et ne pouvions pas nous permettre. Aussi, était-elle bien souvent notre prétexte pour que l’on eût un morceau de poulet à notre couscous ou une tranche de melon, quoique fine comme une lame, comme dessert.

Les Kabyles pensaient secrètement que les gens aisés qui n’avaient pas cette chambre avaient beau être riches, ils seraient toujours pauvres. Ils ne comprendraient jamais la richesse que l’on acquiert dans le partage. D’ailleurs, les maisons qui accueillaient souvent et d’où partent plus souvent des perles d’éclats de rires suscitaient aussi bien de l’admiration que de la jalousie. Les villageois se souviennent toujours d’un arrière cousin connu jusqu’en des villages lointains ; il immolait, raconte-t-on, un bouc ou un bélier chaque fois qu’un invité foulât le pied dans sa demeure, à tel point que bientôt il n’en resta plus que quelques maigrelettes brebis.

Il faut le dire, la possibilité de l’autre dans l’imaginaire de nos ancêtres était intrinsèquement liée à leur souci d’être en symbiose avec la terre et l’élément. Ainsi, dans notre subconscient, pour ne citer que quelques fléaux, l’infertilité, la famine, les hostilités, le célibat, le divorce, etc., sont-ils justifiés et expliqués par notre ingratitude envers l’autre ; l’autre qui pouvait être l’étranger, le pauvre, le malade, le handicapé, l’arbre, la bête domestique, etc.

Quand un homme refusait par exemple que son figuier sis à la lisière d’une venelle, d’une rue ou d’un sentier, soit élevé au statut de figuier des routiers, ou des piétons, c’est selon, Thagrurth Imsbridhen, il perdait naturellement l’estime des gens. Déjà, pensait-on, comment ne peut-il savoir qu’un figuier dédié à la communauté est une bénédiction qui retombe de ses bienfaits tout de suite aussi bien sur tous les autres figuiers que sur toute sa vie ? Puis, il faut que chacun cède, n’est-ce pas, un peu de soi pour le bien être commun ; tel a laissé passé un sentier sur sa terre, une telle a son figuier de tout le monde, l’autre a dédié un morceau de terrain entier pour l’endroit de Thajmaath ou de la mosquée, etc.

Moh-Ouali, par exemple, quoique pauvre, a dédié un figuier et un prunier à la communauté. Oh ! Il n’y a pratiquement pas un homme aujourd’hui qui ne se souvient pas de son figuier rutilant de figues pleines, dorées et mûres que nous traquions sur les cimes de nos gaules de frêne. Nous disions que son figuier était chaque nuit fécondé par des anges. Il faisait manger tout le village. Nous le surnommions Thalzairith, l’Algérienne en français, puisque le figuier en Kabyle est féminin, ne peut à notre sens être que féminin pour être aussi tendre, aussi généreux. Le surnom d’Algérienne, lui, était pour célébrer notre amour à la patrie. Bien entendu, celle pour laquelle sont morts nos ancêtres pas celle pour qui le peuple est troupeau sans cervelle.

Par ailleurs, le prunier de Moh-Ouali, était d’une espèce rare. Au village, nous disions qu’il y en avait quatre en tout. Mais, seule Moh-Ouali tôlerait que son arbre fût gaulé. Il estimait qu’il y en avait pour tout le monde. C’est pour cette raison que nous lui gardons un morceau de mémoire précieux dans nos cœurs même si d’aucuns lui gardent rancune d’essence. Car, selon eux, les plus vieux surtout, la famille des Ait-Ouali est symbole de déshonneur. Point.

Mais, il faut le dire, notre petit monde de naguère, un monde un petit peu le même partout en Kabyle, voire dans toute l’Algérie berbère, à des différences prêts, n’était pas qu’enchanteur, loin s’en faut. Oh ! Il nous est facile de puiser dans les temps de l’insouciance, des escapades au milieu des hautes herbes, nos traques effrénés pour les oiseaux, les rivières et lacs que nous bombardions, les fontaines où nous nous barbotions, nos veillées nocturnes autour du feu et du conte de grand-mère, nos virées en mer à l’insu des parents, etc., ça nous rend fiers par ailleurs que l’on nous parle de la chambre des convives, du figuier des routiers, de l’olivier des pauvres, etc., mais nous avons du mal à parler sur la condition faite aux femmes, aux enfants, aux artistes, aux érudits, aux musiciens. Il faut le dire, rencontrer en ces temps au marché hebdomadaire, un vendredi, une femme relevait du mirifique. Oh ! Si par hasard il y en avait une, eh bien, pour sûr, elle était une étrangère : une française, une immigrante, ou, disait-on, une touriste arabe. Car, dans notre imaginaire, nonobstant l’état central qui s’ingénie à nous dire arabes, le pays arabe nous a toujours été le pays étranger, le pays de l’aliénation qui menaçait de nous arabiser.

D’ailleurs, hormis en des cas rares, les kabyles ne donnaient pas leurs filles au mariage pour le pays question, bien que la désignation soit évidemment erronée, ni n’en prenaient de femmes pour leurs garçons par ailleurs.

Peuplant les montagnes, des villages hissés comme des forteresses qui supposent toujours l’arrivée d’un ennemi, les Kabyles, mêmes ceux près de la mer, ont toujours poussé leur singularité, conscients que l’originalité culturelle s’effrite en se mesurant à l’autre, en se mélangeant à lui. Est-ce qu’ils ont réussi ? Oui, et comment ! C’est aujourd’hui la seule région en Algérie, voire en Afrique du Nord, qui soit entièrement berbère. C’est dire que l’on a beau reprocher à nos ancêtres leur rudesse, leur intransigeance, voire leur définition de la race puisqu’ils pensaient en être une, une race qui soit de surcroit distincte, il n’en demeure pas moins que s’ils ne s’étaient pas définis dans cette conscience de l’exception, et donc dans cette haute idée de soi,  nous aurions, ni plus ni moins, disparu ou, à tout le moins, serions devenus un espace incapable d’aspirer à une originalité culturelle et à accueillir subséquemment un peuple. Puisque, même si on nous refuse le nom de peuple, de toute évidence nous le sommes et l’avons été depuis des lustres. L’histoire a ceci d’objectif : elle s’en fout de ce que pensent les politiques comme on s’en fout, nous les hommes, de l’an quarante !

Mohamed Oumedane, le grand-père de Naim, que l’on dit être banni par son père pour s’être marié avec une femme arabophone est un fait de l’histoire. Et les faits, dit-on, sont têtus. Maintenant, que l’on se pose la question pourquoi le père a agi de la sorte, eh bien, là est une autre question qui mériterait bien plus qu’une réflexion en anthropologie, sociologie ou en quelque autre spécialité.

Moh-Ouali, lui-même, aurait pu avoir sa fille aînée habitant aujourd’hui du côté de Constantine, si sa famille n’avait pas fait pression sur lui pour qu’il revînt sur sa décision. C’était encore ainsi ; les hommes estimaient qu’ils n’avaient pas à se mélanger s’ils voulaient durer. C’était comme une loi tacite que l’on se transmettait de génération en génération.

C’est dire qu’aujourd’hui, sur ce plan au moins, le sexagénaire n’avait pas à s’en faire. C’était son ami et le fils de son ami qui se présentaient chez lui. Pourvu qu’Imane pénétrât dans le cœur du jeune convive. Car, s’il ne fallait pas pousser l’irrévérence jusqu’à paraître vouloir se débarrasser de sa fille comme de l’objet du scandale, et donc compromettre la bonne intention, voire un tant soi peu transactionnelle, il était néanmoins sûr que la beauté de sa fille pèserait aussitôt qu’Ali la zyeutât.

Assis à leur aise dans la chambre des invités, les amis évoquèrent ces temps précieux qu’ils passèrent ensemble dans la ferme coloniale. Ils en vinrent à dire et à argumenter que l’agriculture au pays était abandonnée depuis le départ des français. Ils se souvinrent de ces figueraies, de ces pommeraies, de ces vignobles, de ces palissades de platanes, de ces orangeraies, bref, de cette luxuriance de faune et de flore qui s’étirait devant leur yeux à perte de vue et ce, tout au long de la rue qui menait de Constantine jusqu’à Bejaia.

–          Tu sais, Constantine était le grenier de Rome, dit Brahim un peu au fait de l’histoire.

–          Oui, oui… Tu te souviens. Mon dieu ! Tu pouvais passer l’après midi à manger une grappe de raisins.

–          J’ai été récemment à Constantine. Tu verrais la désolation ! Constantine était une forêt de fruits, d’arbres et de légumes. Elle est maintenant un désert ; de la pierraille qui s’agrippe à ses mille ponts pestilentiels.

–          Nous ne sommes pas faits pour le travail. Nous sommes des bras cassés.

–          Oh ! Tu te souviens de Maurice. À l’aube, il mettait toujours un outil de moins, une pelle, une binette, une pioche, une faux, une massue, un râteau,  de telle sorte à ce que tout le monde veuille arriver en premier pour qu’il ne se retrouve pas sans travail le jour en question.

–          Ah ! Oui, tu sais vieille, expliqua Moh-Ouali à son épouse, même à trois heures du matin tu risquais d’arriver dernier.

Sans lever l’œil. Ali, le fils de Brahim, ne voulait pas laisser passer l’énormité de la discussion.

–          Heureusement qu’il y a eu des hommes qui ont dit stop à l’exploitation, dit-il la tête à ses pieds.

–          Oui, oui, s’empressa Moh-Ouali à acquisser.

–          Oh ! rétorqua Brahim content enfin que son fils ait pris la parole, tu sais, ce n’est pas si simple.

–          En ce qui me concerne, je crois que c’est simple, me vaut mieux vivre dans un gourbi fruit de ma dignité que dans un château fruit de mon indignité.

–          Tu as tout à fait raison mon fils, haussa fièrement la voix Na Thamendilth, rien ne vaut la liberté.

–          Oui, s’enhardit davantage Ali encouragé par la vieille, des gens disent que les français ont construit des villes, notre chemin de fer, nos routes, trouvé notre pétrole… Mais, ils l’ont fait pour eux croyant qu’ils y demeureraient pour toujours. Au détriment de quoi ? de millions de morts.

–          Mon fils, renchérit son père, au train où vont les choses, je crois que mon père aurait préféré vivre au lieu de mourir pour ces fripouilles.

–          Je suis d’accord… Boumedienne  a fait de la question berbère une question sioniste et de la question palestinienne une question plus qu’algérienne…

–          Mon fils, dit Moh-Ouali, il ne faut pas parler de ces sujets de nos jours…

–          Oui, la question palestinienne est une question plus que juste… mais une question pas plus juste que la question berbère.

–          Mon fils, accentue fièrement le vieux Brahim, s’intéresse à la chose politique. Il a même fait la marche des Imazighens le 20 avril 1980. Il y avait beaucoup de morts.

–          À non, mon fils, dit la mère d’Imane, fais attention, de nos jours même les murs ont des oreilles…

La discussion allait son rythme à bâtons rompus quand la vieille héla Imane pour servir le café. Ali, l’homme le plus intéressant en ce moment pour le vieux couple, quoique libéré un tantinet, égara son regard dans quelque morceau sur le sol, bienséance oblige, en attendant le passage de la nubile.

Pourtant, il est de ces femmes qui encensent les cœurs, forcent le recours à l’homme, mettent à nu nos appréhensions, nos abstinences, voire nos retenues. Imane, était de cette engeance, même si l’œil refuse de la regarder, le cœur gigote, s’impatiente, piaffe à la voir. Na Tamendilth savait cela, elle savait sa fille irrésistible, elle savait surtout ce qu’échafaudent les belles femmes dans le cœur des hommes. Elle épia, sûre de l’œil à la dérobée, un œil décent qui chipe au tabou un interdit, mais qui dira toutefois ce que ne pourrait jamais énoncer les mots.

Imane était une métropole de chimères. Elle fracassait les remparts des cœurs des hommes, ceux habituellement aptes à raisonner les élans. Au moment où Imane se pencha pour déposer le plateau sur la basse table, Ali vit le ralenti exquis de ce corps délié de jeunesse première… et c’était déjà trop tard. Un cognement du cœur tellement fort qu’il manqua de lui couper le souffle au même temps qu’il charria un surplus de sang qui s’engorgea à l’orée de ses yeux pour s’exprimer en un feu inextinguible. Le feu de notre animalité première. Le veuvage qui datait de quelques semaines et qu’il pensait secrètement eternel pour honorer la mémoire de sa défunte épouse ne pouvait se penser qu’en dehors de cette femme devant lui.  Na-Thamendilth avait tout vu, avait vu jusqu’à la zébrure lumineuse dans les yeux ; le moment fugace quand chavire totalement la culture dans l’instinct. Et la vieille sourit d’emblée. Elle était sûre de la suite.

La jeune femme sortit comme elle entra ; telle une apparition qui s’évanouit dans les limbes de notre imagination. Comment n’était-elle pas mariée ? La question ne pouvait pas s’interdire un espace dans l’interrogation du veuf quarantenaire.

Plus tard, avant le dîner, Moh-Ouali proposa à ses hôtes de leur présenter Thaassasth, fier que les villageois puissent le voir en si bonne compagnie. Comme si ces derniers savaient d’emblée, rien qu’à l’allure, que les amis de Moh-Ouali étaient d’une certaine classe sociale.

En gambadant dans le village, Moh-Ouali avait tout le bonheur de les emmener dans ses endroits préférés : Boudhmimen, l’endroit du stade de football, d’où l’on peut mieux dominer sa majesté Vava Lvhur, avec ces oliveraies, ces lauriers-roses, ces frênes, ces micocouliers, ces figueraies s’agrippant à son flanc ; Bourkhen, là où enfant il chassait les anguilles, il s’en souvenait comme s’il y avait quelques heures ;  Acheritt,  la forêt qui embrasse la mer et que l’on devine dans ses entrailles d’ici, les venelles, les sentiers qui l’échancraient en faisaient d’ici une carte géographique aux contours bien dessinés. La forêt qu’allait effacer de notre géographie visuel quelques années plus tard un état qui a la haine du beau et de l’attrayant.

Au retour de la virée, avant d’arriver dans sa maison, Moh-Ouali crut bon de s’attarder un tantinet avec un cousin qu’il a eu le bonheur de croiser, histoire qu’il laissât ses hôtes quelques minutes seuls. Du reste, il ne s’empêcha pas de lorgner des yeux : le père et le fils parlaient. Peut-être étaient-ils en train de fignoler le discours de tout à l’heure.

Imane avait compris que l’on tournait comme, dit l’adage, autour de sa tête. Elle savait qu’elle n’en sortirait rien de bon. L’œil malicieux de la mère n’était pas pour la rassurer, ni encore moins le regard admiratif de son père qui semblait fier d’elle plus qu’à l’accoutumée. Au reste, la jeune femme n’eut même pas l’idée de considérer les convives individuellement. Elles ne lui étaient ni plus ni moins que les amis du père.

Le taxi attendait déjà à l’orée de l’olivier échancré, le même qui avait déposé l’autre jour Moh-Ouali, alors que le vieux Brahim n’avait pas encore formulé la demande d’usage. Lui-même était ébloui par la beauté de l’éventuelle future bru et avait par ailleurs soudainement pris conscience que seule une femme comme elle pouvait désacraliser le veuvage de son fils. La femme était affairée,  ses mets étaient délicieux ; en sus de sa discrétion, elle était une femme qui fait rêver. Oh ! Il fallait vite formuler la demande, et les klaxons insistants du taxi n’étaient pas pour l’aider ni encore moins les mots qui stationnaient, inertes, décence des hommes déférents et vertueux, à l’orée de sa bouche.

Moh-Ouali accompagna ses hôtes jusque dans  le taxi. Brahim n’Ait Selmoune avait le cœur qui battait anormalement. Il aurait aimé que s’allégeât davantage le chemin vers le taxi. Bref, il n’en pouvait plus. L’ordre insinué à son insu avait l’air d’être un reproche :

–          Vas-y ! Ordonna-t-il à son fils, attends-moi dans la voiture !

Le fils salua le vieux Moh-Ouali, ensuite accéléra le pas, laissant son père à son aise avec son ami.

Le père d’Ali hésita, préféra d’abord inviter son ami à s’enfoncer davantage dans la nuit. Il lui dit en termes choisis mais Ô combien difficiles à enchainer :

–          Je ne sais par où commencer cher ami…

–          Parle ami du bien ! le pressa Moh-Ouali.

–          Mon fils Ali comme tu sais est veuf ; je m’inquiète pour lui et ses enfants ; et je ne puis assez vous dire combien serions-nous honorés à avoir la main de ta fille…

Brahim crut tous les éléments êtres aux aguets. Même quelque part encouragé par son ami, quelque que fût la réponse, il ne la voulait pas tout de suite.

–          Comme tu sais cher ami les temps ont changé, mais ton ami est sur ses vieux principes campé, la fille est à ton fils si dieu et les saints consentaient ! D’ailleurs, tu m’en vois honoré…

–          Non, ami, rien ne presse, faut que la fille ait son opinion sur la chose ; j’attends la réponse pour le vendredi prochain au souk.

–          Comme il sied à l’ami ; vendredi si dieu le voulait.

–          Si dieu le voulait !

Moh-Ouali accompagna son ami jusque dans la voiture. À son retour dans la maison, tout ce qu’il pensait être chose aisée jusque-là lui semblait on ne pouvait plus invraisemblable. Chaque pas lui était un pied dans les œufs de son âme. Il pensait sans doute que les choses allaient se faire d’elles-mêmes. Imane qui pèserait le pour et le contre et  qui se déciderait enfin que valait mieux ne plus tenter le diable. La tribu, cette microsociété, payait cher l’insoumission.

–          Alors ! accourut son épouse au seuil de la porte.

–          Il l’a fait.

Imane entendit, comprit. Son cœur était déjà déchiré, elle ne pouvait plus se retenir ; son âme lâchait déjà ses écluses dans ses yeux. Fatiha et Thassadith, ses sœurs, accoururent l’apaiser. Na Thamendilt pensa que les larmes étaient la preuve concrète que sa fille battait en retraite.

(À suivre)

 

H. Lounes

 

2 comments for “Il était une fois une princesse kabyle (7)

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