Il était une fois une princesse kabyle (8)

Dans la pénombre de cette nuit grêlée d’un milliard d’étoiles avec un croissant qui hésitait à se détacher de sa nuée céleste, une brise légère murmurait dans l’oreille des arbres de doux silences entrecoupés d’évanescentes présences. La nuit était reculée, ça faisait un temps depuis que l’orchestre des caroubiers avait arrêté de peupler la nuit, pourtant, Naim, lui, allongé à ras le sol sur une natte d’alfa à côté d’Azzedine l’artiste et d’Amichi le percussionniste qui ronflaient du reste, n’arrivait pas à fermer l’œil. Il avait encore l’oreille au qui-vive qui déchiffrait le bruissement que sculptait le bruit dans le mystère de la nuit. Il était sous la férule de mille pensées qui empêchaient qu’il ordonnât dans sa tête n’était-ce que deux idées.

Il ne faisait ni chaud ni froid, mais le jeune homme ne cessait d’onduler, le venin de ses pensées tisonnant son insomnie. Il n’arrivait pas à s’imaginer loin d’Imane ni encore moins qu’il l’imaginât entre les mains d’un autre. Mais, il ne savait pas quoi faire.

Naim, prenant son roseau, préféra se lever, prendre dans la forêt des caroubiers, savait-on jamais, la nuit, dit-on, porte conseil. Il marcha jusqu’à l’endroit du frêne de Slimane ; le frêne où avait-on pendu le célèbre Harki et au dessous duquel il prit place.

D’habitude, quand il y venait, de nuit comme de jour, il ne pouvait ne pas admirer le ruisseau qui chante en dévalant de ses réverbérations la colline du Traitre. Mais, en avait-il seulement le cœur ? Le cœur était chargé, bâté par le chagrin, insonorisé par l’absurdité, emmuré par la tribu.

D’un geste naturel, machinal, la flûte de roseau était prête à émettre, à sculpter le silence. Seule, elle, pouvait le décharger du chagrin qui puisait dans un fleuve de douleur. Bientôt, il en émana un air éthéré, une mélodie suave, sciante de sincérité, limpide comme un liquide qui pleure sous la rocaille, déchargeant la montagne de ses affluents de malheur. Oh ! La meute de chacals qui jappait presque chaque nuit ne jappait plus ; elle pleurait, ululait, épousait le sanglot affligeant.

Il se souvenait de ce jour là, il y avait bien longtemps, à la fontaine, il n’y en avait personne. Il pouvait boire à son aise, s’y barboter si l’envie lui prenait. Naim en effet s’y gargarisait, conscient qu’il y était seul, quand il entendit un éclat de rire. Il se retourna, il était en face d’Imane. Il le sut d’emblée ; cette fille que l’on disait être belle comme la lune, franche comme l’azur. Mon dieu ! Il pouvait passer la vie durant à se délecter de ce visage, de ces yeux où rage le feu, de cette bouche suave où crâne l’invitation au rapt, ce cou sensuel, cette chevelure d’amazone, ce corps ferme criant de cambrures, bref, le paysage émane d’un quelque conte magique.

–    Bonjour vénérable Naim n’Ait-Oumedane! fit-elle gênée de ce regard insistant en réprimant son rire.

À peine le plouf imperceptible de la pierre qui échoue dans un puits insondable. Il n’entendit rien, lui, qui d’habitude ne regardait jamais les femmes dans leurs yeux ni dans leurs visages. Il se savait timide, timorée, voire pudibond, et ce, même si des cousines et des proches le disaient beau comme une fille.

Trop tard, le geste pour dissiper son désarroi, le cœur piégé dans le rets du regard, il baissa aussitôt les yeux pour s’engouffrer au dessous du figuier du Roumi. La nubile avait baissé aussi les yeux, mais le regardait qui s’en allait, devinant ce que disaient d’aucunes sur le jeunot. Il était effectivement beau. Mais, elle, elle avait aimé plus que tout ses yeux. Jamais, elle n’avait senti cela ; la muraille infranchissable de son cœur venait d’être ébranlée par un regard.

L’amoureux se souvint qu’il n’avait pas dormi cette nuit-là. L’apparition trônait dans l’écran de sa mémoire. Son cœur flottait dans des hauteurs zénithales. Imane était désormais sa chandelle, son îlot de lumière dans l’océan de la nuit tribale.  Personne à la maison n’avait compris son engouement soudain pour désherber le champ d’oliviers sis près de la fontaine. Car, le lendemain, tôt le matin, il y labourait déjà de son antique araire.

Trois jours après, un temps qui coulait des jarres de l’éternité, voulant récupérer les figues opulentes qu’il a plongées des heures durant pour les rafraichir dans la cuvette à la lisière de la fontaine, il entendit soudainement des pas. Il se retourna, c’était Imane. Elle en chair et en os. Désarçonné, le paysage qui l’éblouissait, il ne savait que faire hormis de proposer :

–          Tu veux une figue Imane ?

–          Oui, fit-elle timidement.

Pourtant, il les lui donna toutes sans se rendre compte. Il n’avait même pas compris que la jeune femme insistait pour qu’elle lui en prenne juste une. Il était au détour de la route carrossable ; il célébrait déjà la rencontre.

Toutefois, personne ne devait savoir. Il savait le lien qui liait sa famille à celle d’Imane, il savait la pesanteur des us et coutumes sur le pensé commun. Fort heureusement, il n’était pas incontinent de mots, pourvu qu’il puisse enchainer deux de suite, le restant, pour sûr, c’était un puits d’où ne ressort jamais le secret que l’on y a jeté n’était-ce qu’inconséquemment l’espace d’une rancune ou d’une colère.

Oh ! Comment pouvait-il oublier ! Son baiser, le premier, celui que l’on n’oublie jamais, d’ailleurs le premier de sa vie, le premier aussi de la dulcinée ; un baiser maladroit qui s’était perdu dans l’indécision du corps et le regard vigile de la tribu. Il s’était souvenu de la lèvre nectarine, une figue mûre, rouge vermeil, qui s’était échancré en deux pots de miels distillant des philtres transporteurs. À peine avait-il effleuré le verbe être de l’amour qu’il en était déjà sous le fouet de l’auxiliaire avoir à soi, uniquement à soi, et à tout jamais. L’être et l’avoir que conjuguait un baiser chipé à la nuit assourdissante des miradors de l’honneur et aux guérites de la tribu. Il en avait encore et aurait jusqu’à la fin de ses jours le son cristallin qui s’égouttait dans l’exquis saliveux de la bouche ravisseuse. Il se souvint de sa main au menton d’Imane pour empêcher la retenue de retenir l’élan de la nature. Rien dans sa tête, il en avait déjà dépoussiéré toute l’arène, à peine s’il y en avait un baiser théorique chipé de ses livres, car, Naim lisait beaucoup ; il aimait beaucoup la littérature et la philosophie.

Le lendemain, il attendit. Comment serait son regard ? Était-elle déçue ? Oh ! Le sourire luné avait tout l’air d’ovationner sa victoire. Il n’en revenait pas. Comment pouvait-il aujourd’hui la perdre ? Eux qui s’étaient jurés amour et fidélité toute leur vie. Oh ! Le serment il le connaît par cœur depuis le temps. Les amoureux se le rappellent pratiquement à chaque rencontre.

–          Dis, Naim, tu m’aimes? Lui dirait Imane.

–          Je te déteste, répondrait Naim.

–          Jure-le-moi!

–          Je te le jure.

–          Et que tu me détesteras comme cela jusqu’à la fin de nos jours!

–          Et que je te détesterai comme cela jusqu’à la fin de nos jours.

–          Et que l’on aura un tas d’enfants!

–          Des cons de Naim et des idiotes d’Imane.

–          Et on les détestera comme ça ?

–          Et ils boiront dans la coupe de nos mains à la fontaine de la source… et des roseaux.

–          Ils mangeront quoi?

–          De la dignité!

–          Et quand ils grandiront ?

–          On leur racontera notre histoire…

–          Je te déteste Naim.

–          Moi aussi Imane!

Pourtant, pensa le jeune homme au milieu de sa flûte qui pleurait, le serment ne résista même pas à la première réprimande. Mais, que faire? La ravir? L’aimait-elle jusqu’à vouloir défier le monde qui l’entourait? Il l’aimait ça oui, mais jusqu’à quel point…

Depuis sa virée à la fontaine et sa rencontre avec Aicha, son cœur manquait de s’arrêter à tout instant. Il y avait deux jours, lui raconta Imane dans sa lettre, des amis à son père étaient venus chez eux. Bien qu’elle ait signifié à son père son refus, son père rétorqua imperturbablement que c’était ou Ali, le fils de Brahim son ami, ou la corde comme la fille du village attenant. Elle lui dit que sa réponse était pour le vendredi, une réponse où bien évidement elle ne ferait qu’acquiescer de son silence approbateur, et son père comptait bien la lui soutirer. Imane lui dit qu’elle ne savait plus que faire, qu’elle pleurait tout le temps mais que somme toute valait mieux ainsi, elle ne voulait pas lui causer plus de problèmes, pas plus qu’elle ne voulait davantage attirer l’anathème sur elle et sa famille. D’ailleurs, écrivit-elle, ils auraient dû savoir que leur histoire était sans issue, pourquoi s’obstiner à vouloir défier le monde tel qu’il était fait. À la fin, elle lui dit qu’elle l’aimait et qu’elle ne l’oublierait jamais. Adieu! Était son dernier mot. Imane ne lui avait pas raconté la correction du père. C’est Aicha qui daigna le lui raconter. Moh-Ouali avait battu sa fille jusqu’à ce qu’elle lui dît qu’elle en avait pour son compte.

Naim trembla tout d’abord, ensuite hurla comme un forcené, puis pleura à chaude voix devant Aicha, Aicha de la fontaine, sans qu’il daignât penser qu’il était en présence d’une femme. Oh! Pouvait-il y penser seulement? Son monde s’écroulait et l’adieu de la dulcinée était l’arme dévastatrice qui l’atteignait au plus profond de son être à le réduire en champ de ruines sur lequel n’opère plus que la désolation, la solitude, l’amertume.

Au matin, le soleil surprit l’amant endormi au dessous du frêne. Il ne pouvait pas se souvenir vers quelle pensée le sommeil l’avait ravi. Il savait juste qu’il avait la tête lourde, le corps endolori, comme s’il en avait les os brisés. Mais, il savait que c’était le rouleau compresseur de ses pensées vénéneuses, en particulier celle qui aurait pu le délivrer définitivement de son cauchemar… S’il s’était donné la mort, l’aurait-il su seulement?

Ce jour-là, il n’avait pas goût pour travailler. La paye était pour le lendemain, mais, il était décidé à aller voir son patron pour la lui demander aujourd’hui. Il ne savait même pas encore pourquoi cette pensée lui était venue maintenant. Ne pouvait-il attendre un jour de plus? Non, il devait le faire maintenant.

Sur le rue arboricole, le tunnel des platanes, aime-t-on qualifier la virée avec sa panoplie de brises, le jeune homme, la mine défaite, le cœur quasi-mort, pensait qu’il était invivable ce monde, que l’on devait faire quelque chose pour changer cette condition. Pourquoi en d’autres lointains pays, les gens aiment, sortent ensemble, vivent pleinement leur vie sans que quiconque ne s’y sente outrageant les divinités? Oh! Même nos séniles, d’anciens mineurs et ouvriers en France, aiment toujours raconter l’histoire d’une untelle, l’insouciance d’une telle autre ou encore l’irrévérence d’une telle autre femme. Suffit pourtant qu’ils foulent le pas dans leur pays pour qu’ils arborent, dès la frontière, leurs œillères qui n’ont pas leurs égales pour uniformiser le paysage. Sans doute, sommes-nous obnubilés, conditionnés, amoindris dans nos facultés à juger, par ces religions qui situent l’honneur entre les jambes d’une femme et qui ne célèbrent que l’outre-tombe.

Naim est irréligieux. Il refuse qu’on le dise athée. Parce qu’il ne l’est pas. Il croit en Dieu mais certainement, dit-il souvent, pas à celui des religions. Pour lui, la question ne se pose pas de la sorte. D’ailleurs, pour lui, elle ne se pose tout simplement pas. Par exemple, il ne fait pas carême. Il sait juste que c’est parce que la majorité des gens le fait, il ne doit pas manger publiquement. Il ne veut pas tenter les croyants. Autrement, il dit qu’il a le même droit que celui qui fait carême. Ce dernier, ne devrait-il pas le déranger en observant le jeûne devant lui?

L’argument irréfragable de Naim quand il lui arrivait de discuter sur le sujet était cette question : « Crois-tu sincèrement que tu serais musulman si tu étais du Tibet ou de l’Amazonie?». Mais, c’était rare et c’était tant mieux; pour le reste, sa timidité lui épargnait le genre de discussions.

Pourtant, pensait-il, était-ce seulement de la faute à la religion? Il savait que l’observance stricte des préceptes religieux n’a jamais été le facteur déterminant pour le père Kabyle. La famille Kabyle a toujours maintenu une sorte de laïcité pour que ne se déchire pas la fratrie; à chacun le dieu et la croyance qui lui seyait. Mais, ça n’empêchait pas pour autant que l’on s’entende, cohabite naturellement. Non, c’était parce qu’il était un Oumedane. Son mariage avec Imane était condamné d’emblée.

Tout bien pensé, pensa-t-il encore, Imane avait quelque part raison. Nous aurions dû le savoir dès le départ. Nous nous serions épargné bien des tracas. Mais, à cette pensée quelque chose s’était révolté dans son cœur. S’il avait à recommencer, le ferait-il cette fois-ci? La réponse était évidemment oui. Oui, oui, mille fois, quitte à affronter le diable en personne : « Mais, puisque tu le penses, pourquoi pleures-tu, se parla-t-il à lui-même, ne dois-tu pas faire quelque chose avant au lieu de pleurer comme une minette. Mais que dois-je faire? Que… C’est moi que l’on pendra dans le frêne de Slimane… Oui, c’est moi. Mais, mais, l’aimes-tu au point de vouloir… de vouloir quoi?… Comme si tu ne le savais pas! Non, je n’en ai aucune idée. Tu n’en as aucune, poltron! Lâche illuminé, tu es sûr que tu n’en as aucune? Oui… Je l’aime au point de vouloir m’enfouir avec elle!».

C’était dit. C’était ce qu’il craignait. Il devait commettre l’irréparable. La vie était une chose précieuse, un chameau aveugle, dit-on en quelque pays, qui ne prend pas le même chemin deux fois, une histoire que l’on ne peut raconter qu’une seule et unique fois. Voudrait-il le regretter pour le restant de ces jours, penser qu’il aurait dû ou pu?

À midi, la paye dans la poche, quelques bières pour se curer la conscience n’ont jamais tué personne, Naim murissait son projet, évaluait le pour et le contre de ce que tramait l’homme osé en lui. Il savait seulement qu’Imane n’hésiterait pas une seconde à lui dire oui. Pour le reste, comment, où, quand… Il n’en savait rien. Mais, il le saurait, oui, il le saurait, il en était sûr.

À côté, attablés autour de deux bières Abu-Nawas, deux hommes enturbannés, des commerçants sétifiens, pensa Naim, sans doute qui leur était plus facile de boire en terre kabyle eu égard à la nature séculaire de la région qu’en quelque autre contrée algérienne, ils devisaient sur un sujet fort délicat : le mariage forcé d’un couple illégitime surpris qui s’embrassait dans un parc, derrière un buisson. Naim, quoique piètre arabophone, pouvait comprendre le grosso modo de l’histoire :

–          Oh! En ont-ils vraiment le droit? Qu’y a-t-il de mal à cela? questionna l’un.

–          C’est la police des mœurs, répondit l’autre, comme si les mœurs ne relevaient que de l’intimité des gens. Dieu sait pourtant que ceux qu’il faut traquer ne sont pas ces jeunes qui n’aspirent qu’à un peu d’oxygène…

–          Tu rêves cher ami. Veux-tu qu’ils traquent les corrompus, les hommes politiques, les hommes puissants, la pègre, la mafia, les généraux…? Nos temples d’injustice sont édifiés pour brimer les pauvres, réprimer l’ultime velléité, éteindre l’étincelle apte à allumer le feu… La justice institutionnelle n’est que le bâton embaumé dans la modernité pour que continuent les puissants à nous asservir la conscience tranquille. 1980, en Kabylie, les étudiants sont descendus dans la rue; ils ont commis quel crime entre nous? Aucun, ils ont juste demandé le droit de parler et d’écrire leur langue; et devine quoi! La sinistre presse du pouvoir les a accusés de comploter contre la nation, donc passibles de châtiments suprêmes : en sus des centaines de morts, des milliers d’hommes et de femmes condamnés, torturés, réprimés…

–          Tu veux que je te dise, je crois que nous aurions dû faire pareil.

–          Tout à fait…

–          Les ont-ils donc mariés?

Voila ce que voulait écouter Naim. La politique pour le moment, il n’en avait cure, et ce, bien qu’il en soit passionné. Ne lui importait que le sort des amoureux.

–          Ils les ont présentés au juge qui les maria bon gré mal gré. 

–          Et leurs parents, ont-ils approuvé? 

–          Oh! Rêves-tu? La tribu entière est sortie à leurs trousses. On raconte qu’ils ont fui dans le village des musiciens.

–          Ils ne sont pas les seuls à avoir été accueillis par le village en question. J’aimerai bien m’y rendre un de ses quatre. Ce doit être beau pour y vivre.  

Naim n’en revenait pas. Les deux hommes parlaient du fameux village comme s’ils y avaient habité. Il ne pouvait croire déjà que des noms pareils existent, encore moins que le village existe tangiblement. Jamais il n’avait entendu avant ce jour prononcer ce nom. Et si le village existait vraiment! Un village à la marge et qui célèbre hardiment sa différence; une sorte d’exutoire que la patrie feint d’ignorer…

Les deux hommes en étaient maintenant au droit : a-t-on le droit de laisser faire la chose? Étions-nous descendus si bas en termes de gouvernance? Le pays ne méritait-il pas mieux? Si on se laissait faire, ils en viendraient bientôt aux débits de boissons, à l’alcool, aux tenues vestimentaires, à la longueur des barbes… Pourquoi ces choses sont-elles permises dans certains lieux et non dans d’autres?

Pourtant, Naim ne voulait rien entendre hormis que l’on réponde à sa question : il est sis où ce village? Il avait tellement envie de le savoir qu’il pensa que valait mieux poser la question une bonne fois pour toutes. Dès lors, il se leva, s’approcha des deux compères, s’excusa, leur expliqua qu’il avait besoin de savoir l’emplacement du village. Oh! Naim ne pouvait mieux souhaiter; il fut convié par les deux étrangers qui insistèrent pour qu’ils partagent un pot avec eux; bref, il avait tout le bonheur de poser la question qui lui seyait, de s’informer comme bon lui semblait.

Dans le tunnel des platanes, marchant à pas véloces et serrés, comme pour rattraper quelque diligence, Naim affichait ingénument un sourire triomphal où il essayait d’enfuir toutes ses appréhensions, sa lâcheté, ses hésitations : « C’est depuis la nuit des temps, se rappelait Naim les mots de l’un des deux hommes rencontrés dans le bar, que le village est celui des musiciens. L’on raconte que l’on y cultive une société singulière, libre, tolérante, un monde à la marge du temps et de l’espace. Les premiers ancêtres étaient des artisans d’instruments de musique; ils y avaient niché après avoir fui une Andalousie à feu et à sang où l’on se délectait à démembrer une communauté faite de juifs, de berbères, d’arabes qui s’était élevée alors jusque dans les cimes de l’humanisme… Les fabricants de musique, ou les sculpteurs du silence comme on les nomme avaient compris qu’il leur fallait, eu égard à un islam belliqueux qui avait le vent aux voiles dans le monde musulman d’alors, un endroit à la marge, une terre qui ne serait jamais convoitée, un endroit comme un lit dans une terre que cernent deux montagnes hissées et escarpées… Ainsi, de fabricants d’ouds, de violons, de kamanjas, de qânuns, de bendirs, de derboukas, de mandoles, de harpes, ils devinrent bientôt un village aussi bien d’artisans que de musiciens… Et la musique fit ce que font les printemps sur les prairies…Elle éleva les hommes et les femmes à l’harmonie dans la différence».

Naim se délectait des paroles de l’étranger; tout semblait soudainement aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. À peine si l’idée qu’Imane refuse de le suivre lui effleurait la tête.

–          Et c’est où? revenait encore et encore la discussion dans sa tête.

–          À l’ouest, plus à l’ouest, tout le monde connaît le village…

–          Mais comment a-t-il survécu… c’est quoi au juste!

–          Le lieu est préservé comme un no man’s land de la pensée.

–          Les autorités, la gendarmerie, la répression quoi!

–          Il y a un accord tacite entre les hommes depuis des siècles; on les laisse à leur aise, pourvu qu’ils fournissent les musiciens du pays. Du reste, l’artisanat fait de ce village l’un des villages les plus riches au pays; il exporte son art dans les quatre recoins du monde.

–          Est-il un village libertin?

–          Un village libertaire plutôt. Ou même pas; on va dire qu’ils sont tout simplement un espace d’exil pour les opprimés; ils y pratiquent un islam comme on en rêverait; y vivent aussi biens des juifs, des chrétiens que des musulmans sans que l’on se sente ennemis; ils sont sous l’autorité du pays mais persistent à être des Averroèssiens…

–          Des Averrro… quoi!

–          Les survivants d’Ibn Rochd, Averroès! Car, c’est un lieu continuité spatiale et historique de l’Andalousie des lumières… Tu dois savoir par exemple que jamais les juifs n’avaient coexisté aussi harmonieusement et pendant des siècles avec un autre peuple qu’avec les musulmans de l’Espagne d’alors. Eh bien, le village est cet espace qui continue la gloire musulmane; quand on pouvait être différent sans outrager dieu!

Mon dieu ce que pouvait un homme bien dire, se disait le jeune homme la tête auréolée de nuages voletants, il est des paroles qui sont plus onctueuses que le miel. Déjà à son entrée dans le débit, il en a eu pour son préjugée; deux enturbannés qui pouvaient prendre une bière sans penser que le ciel puisse décocher une de ces flèches célestes qui effrangent la voute céleste pour corriger l’irrémissible. Faux, tout faux, il se rappela une phrase qu’il avait lue quelque part: le jugement lentement, les préjugés accourent en foule. Ensuite, que les deux têtes aux trente trois tours, comme on aime qualifier le turban, discourent d’une voix aussi sage et inspiratrice, ça oui, tout au plus s’il pouvait leur imaginer une voix criarde et revêche de commerçants de foin qui s’égosillent un vendredi de marché à Thaassasth pour qu’ils vendent leur marchandise de pacotille.

–          Bonne chance, puisse dieu venir à ton aide! lui dirent-ils à la fin, se rappela encore Naim.

Comme s’ils savaient qu’il échafaudait quelque projet osé. Pourtant, ils ne cédèrent à aucun moment à l’envie d’en savoir un peu plus, de percer le secret du jeune homme; les deux hommes étaient de cette race d’hommes nobles, qui pense que communiquer le bonheur était un travail à temps plein. ( A suivre)

Lounes. H 

5 comments for “Il était une fois une princesse kabyle (8)

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