Aokas la Western

Quand il avait tourné son film Byrd sur la vie du Jazzman Charlie Parker, Clint Eastwood a répondu à un journaliste qui lui avait posé la question sur le choix de ce thème que “le Jazz et le Western sont les 2 seules cultures dont l’Amérique peut se revendiquer la paternité”.

Si durant les années du FIS beaucoup de villes algériennes étaient branchées au Jazz du La Yadjouz, Aokas était plutôt branchée Western à tel point que  certains aokassiens avaient affirmé avoir vu le film Le Bon La Brute Et Le Truand plus d’une vingtaine de fois. Un tel impact cinématographique a été observé dans certaines villes du pays avec le film Rissala, starring Abdellah Ghaith dans le rôle de Hamza, le messager du prophète, autrement-dit, le messager du Messager de Dieu. A la sortie de ce film, j’étais dans une ville de l’intérieur du pays, la projection du film prévue pour une semaine a été prolongée de 2 autres semaines sous l’insistance acharnée de la population. Les habitants de cette ville qui n’ont pas été voir le film seraient, dira-t-on, moins nombreux que ceux qui ont raté le fameux match de coupe du monde 82, Algérie-RFA. A peu prés la même chose mais de moindre ampleur, a été observée aux Etats-Unis avec la projection du film de Mel Gibson, La Passion Du Christ où hommes et femmes sortaient du cinéma avec des larmes aux yeux. Il est admis en Amérique que Hollywood peut créer une émotion religieuse beaucoup plus grande que celle que pourraient créer toutes les églises américaines réunies.

En Amérique puritaine aussi bien que dans l’Algérie de bien-avant- le-FIS, l’intérêt pour le cinéma religieux se portait aussi bien que celui pour le western à Aokas. A Aokas, on était, plutôt, plus fasciné par la Vallée de la Mort que par le désert d’Arabie. Bien avant le point com, on était branché WWW qui désignait à  l’origine, the Wild Wild West. On n’avait nullement l’intention d’adopter le chameau-vapeur comme unité de puissance. Avec l’arabisation forcenée des sciences et des habitudes, le problème de conversion des unités compliquera nos cours déjà compliqués de math et de physique, ces matières casse-têtes, le plus souvent, enseignées par des professeurs, involontairement, casse-couilles. Loin des classes, la physique des particuliers, quant à elle, avait crée des particules de richesse et des amas galactiques de laissés-pour-comptes.La dynamique sociale manipulée, la volonté des hommes de bonne volonté s’effondre devant la loi stimulée de la moindre résistance générée par ce qu’on appelle en physique politique, la corruption nucléaire. Pas de Mustapha Akkad ou de Sergio Leone pour élever notre Super Maachou de Slim au rang de Hamza ou de justiciers de l’Ouest. Faute de génie humain, dans notre vaste Sahara vide et aride, il ne se passera rien, en surface, en dehors des tempêtes pour briser le silence lunaire. Même le dromadaire, notre vaisseau du désert, on a tendance à l’assimiler contre le gré de la nature, à un chameau. C’est comme appeler un cousin par le nom de son voisin. Au nord, notre super héros de la bande dessinée avait du mal à mettre la main sur les chasseurs de prime. On l’avait enfermé dans sa Qabsa Chemma comme un génie dans une bouteille.

A Aokas, les personnages Western sont tellement ancrés dans l’imaginaire des hommes qu’ils ont élu domicile de façon quasi naturelle dans la culture profondément locale. Le Far West avec tous ses serpents à sonnette et les règlements de compte sans merci est devenu une sorte de paradis des braves. N’entre là-bas qui ne soit homme au sens propre du terme, diront les virils. Au nom du Père, du Fils et du Colt, chacun pour soi et le désert pour tous. Si, vivant, vous n’avez servi à rien ou tuer des innocents, le metteur en scène fera en sorte que votre cadavre aille servir de très bon festin aux vautours et autres charognards en tout genre. La vengeance au bout de l’innocence. Le Far West, un paradis plein d’action que tout le monde vante mais que personne n’oserait entrer. Un paradis infernal qui interpelle à la bravoure à travers ses justiciers à l’allure de prophètes sans intérêts célestes et qui fait rêver les aokassiens beaucoup plus que celui facile et monotone proposé par les écritures saintes où le ventre et le bas-ventre nous y tiennent  lieu de maîtres. Des avatars de plaisirs qu’on n’a pas consommés sur notre planète Terre nous poursuivent jusqu’à l’au-delà pour nous soumettre aux lois de “la queue” et de l’estomac, cet organe gros et grossier qui, j’excuse  « l’incontournabilité » de l’expression, n’a pas cessé de nous faire chier, tout le long de notre séjour sur la belle Planète Bleue.

Cette fascination par les héros du Far West, a pousse certains à s’adonner à une séduisante rêverie assimilatrice de cowboys au point de s’imaginer au village d’Aliouene dans le Haut Aokas, assister à des parties de dominos qui opposeraient, au quotidien ,Boudjemaa à Antony Quinn, ou… un Lee Van Clef qui posséderait des figuiers que personne n’oserait toucher. Quelqu’un disait, à ce propos, que même si ces figuiers donnaient des figues enrobées dans du miel, je n’oserais pas les toucher ni même les regarder. Comme dans l’ancienne Grèce, certaines choses sont exclusivement réservées aux dieux de l’Olympe. Chez les hommes comme chez les dieux, la peur a toujours été un moyen de dissuasion majeur. Une sorte de moyen très court pour court-circuiter les esprits.

Lors d’une discussion accidentelle au café le Berbère, un copain de table s’est questionné sur la capacité de riposte de la Libye à une éventuelle agression américaine. Quelle est, au fait, sa population ? Questionna un autre. -4 millions répondît quelqu’un.-4 millions reprît notre ami Clint, Lee Van Clef à lui seul peut les exterminer.

Commentant la mort de Mouloud Mammeri, quelqu’un, autour de la même table, avait eu “la maladresse” de croire à la version officielle que la mort de l’écrivain ait été causée par un tronc d’arbre qui s’était posé, sous la disgrâce d’Eole, en plein milieu de la route nationale du coté de Ain Defla. Clint, déçu par “la naïveté” de notre copain, lui lança : Gawal Eli Walach, tu n’as rien compris. Dans ce café fréquenté par les plus nihilistes vis-à-vis du pouvoir, une telle naïveté peut nous faire sentir qu’on est dans la Kasma du FLN ,ce bureau fréquenté par une certaine catégorie d’aokassiens, plutôt paisible, et qui a développé ,à l’ombre du platane, une espèce d’ amour « platanique » avec le pouvoir.

Clint était plutôt fasciné par ces cactus cierges élancés qui se dressent comme des sentinelles dans le plat désert de l’ouest. Si jamais un jour, a-t-il dit, je mettrais les pieds là-bas en Arizona, je caresserais ce végétal et ses épines avec. Il adorait aussi les chevauchées terribles livrées par les cow-boys aux voleurs de chevaux mexicains qu’ils devaient rattraper avant de traverser le Rio Grande(La Grande rivière), la frontière naturelle entre les Etats-Unis et le Mexique ou, à défaut, trouver une station télégraphique pour avertir par télégraphe les autorités d’El Paso.

Notre ami Z.Aomar, lui, était plutôt fasciné par l’image de cette Chevrolet pick-up qui abordait son entrée dans un ranch laissant derrière elle un épais nuage de poussière, et, à  l’arrière trois bottes de foin se remuaient chaotiquement au gré des défauts de planitude du désert. Regarde-moi cet homme qui se prend pour un acteur, disait-il un jour, il ressemble à ces figurants qu’on tue, pour les besoins de l’histoire, durant les défilements des génériques dans les films western. Un jour Z.Aomar et moi étions entrain d’attendre le train à la gare d’El-Harrach. Fidele à ses promesses non tenues, notre train était déjà à sa 45eme minute de retard. Mais, habitués au pire que nous étions, on était loin de se considérer comme mal servis. Un algérois plus nerveux s’est approché de nous et nous lança ya L’khawa(mes frères) quand est-ce-que ce maudit train arrivera ? Spontanément, Aomar lui répondit :”Il arrivera demain à l’aube”.

Un certain Amara, lui, disait que si jamais il entendait que Lee Van Clef était entrain de le rechercher, il se rendrait à lui, avant même qu’il le trouvasse. Car, tôt ou tard, disait-il, il aura ma peau. Autant, donc, se rendre de moi-même pour solliciter par repentance une possible forme de clémence. Notre Amara s’oubliait à raconter les choses tellement sérieusement qu’on avait tendance à oublier que c’était du cinéma. Il nous donnait cette impression que Lee Van Clef vivait quelque part dans les parages, que les frontières étaient tout prés d’ici et que de l’autre coté, c’était le Mexique. Il était tellement absorbé par les aventures western qu’il s’était esquissé, dans son cerveau, une géographie aménagée où le monde virtuel se substitue à ce monde qui ne vaut pas la peine d’être réel, un monde où la lâcheté comme la bravoure n’ont presque jamais les sanctions qu’elles méritent.

Un ami avec qui j’ai vécu une bonne partie de mon enfance, était un gars beau et gentil avec des rêves et des habitudes qui étaient à peu prés celles de tout le monde. Vers la fin de son adolescence, le monsieur, de nature romantique, s’était déjà abreuvé suffisamment de films cowboy qu’il en est devenu un. De plus en plus, il présentait des symptômes de changement dont il était important d’en tenir compte du fait que ça inquiétait sa famille. Déjà dans sa première nature, il s’était toujours avéré plus efficace dans ses décisions en solitaire que dans le cadre d’un groupe. Il était plutôt vague et incertain en théorie, bref et incisif en pratique. D’inexplicables résultats ont souvent parlé pour lui. Normalement bavard qu’il était, il a fini par réduire sa participation dans les discussions, au minimum perceptible. Il guettait les moments opportuns pour signaler sa présence par des phrases qui ne dépassaient guère 3 mots. Loin d’être un inadapté social, il lui arrivait par sa non participation d’ennuyer ou de produire chez les autres des sentiments désagréables genre… « parlez- que- je- vous-juge ». Il lui arrive aussi que ses interventions fassent fausse-note avec son silence, ce qui lui faisait gâcher le scenario. Dans ses gestes et sa démarche Il avait adopté, conformément à sa discrétion, loin de tout cliché vestimentaire, une allure caractéristique de la nonchalance des héros western. Sans être pressé, par chance ou par synchronisation, il n’avait pas, apparemment, raté les grands rendez-vous. Sa relative réussite, à la fois dans les domaines professionnel, matériel et, plus tard, conjugal, lui avait assuré, comme dans le cadre d’un cortège de responsabilités assumées, une certaine stabilité qui lui aurait, en quelque sorte, épargné la pression sociale. Au niveau de sa famille il était de ces exemples typiques d’un gars qui s’est frayé le chemin de la stabilité à travers les couloirs de la débauche. Sans être d’un quelconque génie, son instinct forgé dans sa nouvelle harmonie le guidait à se retrouver aux bon moments aux bons endroits. Dans sa revanche prise à l’encontre de l’éducation « standard », il s’est permis une seconde nature que la société traditionnelle n’osait pas lui négocier. Se sentant à l’étroit dans un milieu géographique qui n’était pas psychologiquement le sien, Il avait limité ses fréquentations au strict minimum pour se reconstituer la solitude du désert qui manquait à son décor idéal de Pale Rider, le Cavalier Solitaire. Les fleurs (el ward) chantées par son poète préféré Ait Menguellet, lui rentraient en conflit avec le cactus du désert au point de faire de lui un dur au cœur tendre.

Sa façon de marcher avait changé, sa façon de fumer avait changé, tout, dans ses gestes, avait changé .Quand vous lui demandez une cigarette, il vous la tire directement de sa poche sans faire sortir le paquet et vous la tend avec une indifférence version gentleman western. Comme outil d’allumage, il avait souvent préféré les allumettes au briquet. Dans son adolescence, il s’amusait à essayer d’allumer l’allumette en la frottant directement à un mur, à un poteau électrique ou carrément à sa ceinture en cuir, mais il n’y parvenait que rarement. Hélas, les allumettes algériennes n’étaient pas adaptées à de telles cowboyeries.A l’ âge adulte, quand il allumait sa propre cigarette, il fronçait les sourcils, façon de garder le moindre contact avec ce qui se passait autour de lui à la manière de quelqu’un qui vivait dans une société où l’on n’avait pas intérêt à s’oublier un instant. Autant naïf qu’éveillé, il regardait les choses sans les voir en quelque sorte. La société de l’Eeasy Living où il avait toujours vécu, communautaire et populaire, ne l’avait pas suffisamment mis à rude épreuve au point de lui apprendre à tout scanner en un clin d’œil. La nature n’avait pas trouvé nécessaire de le doter d’une photographic memory. En effet la solidarité et le silence désarmants de nos paisibles villages endormis n’ont rien à voir avec le vice et la violence des saloons de l’ouest, sans loi ni foi.

Oui. Ces fameux saloons qui ont donné à la longue un type de société avec des principes forgés sur du fer et qui se traduisent, comme on peut le constater aujourd’hui, par le caractère inébranlable de la constitution américaine où l’on ne change pas les articles de la constitution comme on changerait ses articles de ménage. Sur 10.000 projets de loi proposés depuis la création de la constitution américaine, seulement 27 ont atteint le statut d’amendement. Les lois y sont tellement fortes qu’elles touchent même ceux qui les font. Ce n’est pas comme chez nous ou le président, premier garant de la constitution, n’hésite pas à diluer celle-ci dans un verre d’eau pour étancher sa soif du pouvoir.

10 ans, 15 ans passées, père de famille, mon ami d’enfance est devenu, définitivement, un cow-boy intérieur secret qui a su, bon gré, mal gré, décorer sa vie de mirages sans pour autant perdre les rênes de la réalité. Du moins, la sienne.

Mais au fait, qui sont les cow-boys? Pourquoi nous fascinent-ils autant, de si loin ? Le nom cow-boy vient en effet de la traduction directe du nom mexicain Vaquero qui vient de Vacca qui signifie vache (en espagnol). Leur golden âge n’avait duré qu’une vingtaine d’années, on le situe généralement vers la 2eme moitié du 19eme siècle. Embauchés pour un revenu dérisoire ils avaient pour tâche  de gérer les ranchs et d’acheminer le bétail du Texas vers l’Illinois à travers de vastes territoires, sièges des  hostilités indiennes et de toute sorte  d’animaux sauvages tels que les loups et les serpents à sonnette. On dit que les avènements  du train et du  fil barbelé avaient mis fin à la belle erra des cowboys.  Notre histoire, aussi, ne manque pas de héros, genre, John Appleseed ou Davy Crockett. Elle manque plutôt de narrateurs pour raconter les exploits de nos héros. Des écrivains et des cinéastes de talent pour faire porter au loin le degré de susceptibilité de notre société à enfanter de la bravoure. Au fait que serait l’Amérique, aux yeux de la planète, sans les talents de Hollywood ? Un pays avec des héros anonymes, un pays comme tous les autres.

2 comments for “Aokas la Western

  1. October 2, 2011 at 21:29

    Hey webmaster, commenters and everyone else !!! blog was absolutely wonderful!

  2. Mourad
    May 10, 2012 at 20:07

    Un style de rédaction digne d’un grand romancier de la renaissance.
    Je me permets de faire un petite critique, je pense qu’il manque un peu l’aspect méditerranéen sur le western que nous les Aokassiens on aime.
    En effet nous nous reconnaissons parfaitement à la fois dans les acteurs majoritairement siciliens de Sergio Leone.
    Nous nous reconnaissons dans les mélodies baroques et méditerranéenne, mélancolique et revancharde.
    Mais on aucun cas nous nous reconnaissons dans les westerns américains.
    On aime le Western Spaghetti purement Italien 😉

    Merci encore pour ce texte magique dans lequel,vous permettez à certains personnages d’Aokas de briller…

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