Entretien avec le sculpteur Zizi Smaïl: aucun régime totalitaire ne peut bloquer l’expression artistique

Zizi Smail dans son atelier à Carrara, en Italie centrale

Je trouve son téléphone sur le site. Le grand sculpteur, me dis-je, est à portée d’un simple coup de fil. Fallait pas trop tergiverser. Je compose, le téléphone retentit, une voix gentille de dame répond de l’autre côté en Italien : «hello ! Can I speak with mister Smail?», trouvai-je à dire. « Yes! One minute please ! » dit-elle. Quelques secondes plus tard, j’avais le sculpteur. Oui ! Il n’en fallait pas plus pour deviner une voix chaude, limpide, une voix qui transpire le ressac de la vague méditerranéenne et la brise nuptiale des Babors. Je me présente. Tout de suite les salamalecs familiales, à croire que l’on se connaissait depuis toujours. Parce qu’en vérité je ne le connaissais que de ses sculptures à Bejaia et au musée de l’armée à Alger.  « Comment va Aokas ? » me dit-il, elle lui manque pour sûr. La tête farcie de légendes à son sujet, normal, les sculpteurs sont chez nous une race à part, une engeance qui rivalise avec la création divine, nous parlâmes de tout et de rien, histoire de le mettre à l’aise quant au caractère strictement culturel, voire intellectuel de l’interview que j’avais l’honneur de solliciter. Il me dit que l’honneur était pour lui, comme quoi… le Kabyle qui survit encore en lui après quarante ans d’exil à Carrara en Italie ! Carrara et les innombrables voyages pour exposer son savoir faire aux quatre coins du monde. Comment allons-nous faire, par écrit ou au téléphone ? me dit-il. Les deux, lui répondis-je. Faudrait, me dit-il, que je dépoussière mon français, cela fait bientôt quarante ans que je n’utilise pas la langue de Molière, railla-t-il encore. Du reste, rajouta-t-il, mon clavier est allergique aux accents circonflexes. Ne t’inquiète, lui dis-je, si tu as sculpté le Boudha en Jade de Bangkok, le reste est enveloppe à la poste. Je préparai les questions, j’avais envie de lui en poser mille, mais quelques unes s’imposèrent d’elles-mêmes, et puis fallait pas en abuser. Pourvu que le grand sculpteur algérien nous plonge un tant soit peu dans son monde. Voici donc l’interview, je vous la livre dans sa succulence la plus naturelle, je veux dire dans les mots mêmes du sculpteur.

 

Hassani Louenas : Tout d’abord, Z. Smaïl, si je peux me permettre de te tutoyer, peux-tu te présenter en tant que personne, en tant que parcours, qui a cheminé vers le sculpteur que l’on connaît, à savoir sans doute l’un des plus grands sculpteurs algériens et africains?

Zizi Smaïl : Ce n’est pas facile de commencer à résumer un parcours qui, tout de même, dure depuis plus d’une quarantaine d’années. Sportif, je l’ai été effectivement, mais pour  quelque temps. Mais bon, essayons d’y mettre quelques dates,  je sui né à Aokas, en Basse Kabylie, le 24 novembre 1946. J’ai fait mes études primaires normalement, puis le collège de Bejaia jusqu’en juin 1964 et ensuite  un année au C.R.E.P.S de Ben-Aknoun à Alger, cours accélérés de préparation pour la formation de maitre en éducation physique. Après ça, j’ai quand même enseigné pendant quatre ans à Jijel et à Bejaia. Je voudrais préciser, avant de rentrer dans le vif du sujet, que j’étais conscient de mes aptitudes artistiques, depuis déjà mes premières années d’école, mais j’ignorais, jusqu’en octobre 1969, l’existence d’une école des beaux-arts.

 H.L : Comment tu t’es découvert cette passion, voire cette manie, à vouloir sculpter tout ce qui te tombe entre les mains? D’autant plus, parait-il, que l’on te prédestinait plutôt à une carrière sportive.

Z. S :Franchement parlant, je me suis toujours dit que les cinq années (stage et enseignement) furent pour moi un énorme temps

Un marbre et un marteau comme une muse et une parole pour un poète

perdu, surtout  après avoir découvert la merveilleuse école des beaux-arts d’Alger où, sans grande difficulté, j’y fus admis par concours et où j’avais passé quatre années inoubliables. L’enseignement était appréciable,  toutes les matières étaient intéressantes, mais le modelage, qui est la meilleure expression pour un sculpteur, me plaisait particulièrement, donc une année de spécialité en sculpture était inévitable. Enfin, arriva la bourse d’études pour l’Italie, ce fut vraiment comme un rêve!  La découverte de Carrara, en janvier 1974, fut la grande récompense finale. C’est dire que c’est à Carrara que j’ai réellement appris la technique de la taille directe. À partir de là, ma passion pour la sculpture s’est “quintuplée”.  Je n’ai eu aucune difficulté à suivre les cours à l’académie des beaux-arts de Carrara. Cela prouve, par ailleurs, la validité de l’école d’Alger. Je parle bien sûr des matières artistiques, à savoir le dessin et le modelage en sculpture, et théoriques comme l’anatomie artistique et l’histoire de l’art. C’est ici que je pris contact, pour la première fois, avec cette noble matière qui est le marbre ; il y en avait partout, il suffisait d’avoir la bonne volonté et surtout une grande passion pour se perfectionner. C’est donc, avec enthousiasme que je me suis mis à tailler. Au début, les coups de marteau visaient plus le dos de ma main que le burin. Pour conclure, il m’a fallu quatre ans d’académie et surtout la “gavette” dans un atelier privé pour apprendre tous les secrets de la taille et surtout me perfectionner en la matière.

 H.L : Sais-tu que l’une de tes sculptures, celle des combattants enchainés dans le rond point, à Bejaia, près de Nacéria je crois, a été défruite pendant les événements noirs de Kabylie en 2001? Qu’en penses-tu?

Z.S : La statue, les Combattants enchainés dis-tu du rond-point, prés de Nacéria, ne m’appartient pas, tu la  confonds sûrement avec celle qui était au centre ville, détruite aussi, je crois. Quoique j’y pense, je crois que c’est dommage tout de même, considérant  ne serait-ce que le côté symbolique de la représentation. Mais, vu du point de vue des jeunes en révolte, c’est difficile de condamner leur action et leur rage de tout casser après avoir subi autant d’injustice.

H.L : Penses-tu monsieur Zizi que ton départ en occident, notamment avec les innombrables succès et prix mondiaux que l’on te connaît, a redéfini ton rapport au corps, à la nudité, à la sculpture en général?

Z.S : Tous les artistes, de prés ou de loin, se sont intéressés depuis la nuit des temps au corps humain. Je voudrais te rappeler que même à l académie des Beaux Arts d’Alger, durant mes années d’études, on dessinait et on modelait le nu. Mais, il faut le dire, l’arrivée très rétrograde des intégristes a tout bloqué. Je t’avoue que faire le métier de sculpteur est difficile et ce, partout dans le monde, mais, en Algérie,  c’est tout de même plus risqué, à cause de la montée  incontrôlable du fanatisme religieux. La statue est considérée comme “Tabou” en Islam. Tout a commencé quand les prophètes détruisirent les idoles. Je pense qu’à l’aube du troisième millénaire, se prosterner aux pieds d’une statue risque de devenir ridicule. Enfin, ce serait trop long de rentrer dans les détails. Je conclue, donc,  ce passage de cette manière si tu me le permets: là où n’existe pas la totale liberté d’expression, c’est tout simplement un grand malheur pour  le pays en question. La Culture universelle est indispensable et l’Art, entre autres, en fait partie. Je voudrais te donner un simple exemple concret, c’est grâce aux artistes qu’on a pu avoir un témoignage précis des civilisations (us et costumes) de nos antécédents, de nos ancêtres si tu veux, enfin de toutes les anciennes civilisations. En somme, ils nous ont “Illuminé” en quelque sorte  le passé, ils l’ont mis à la disposition de nos sciences, mieux, nous en avons grâce à ça un témoignage visuel, et ça depuis la préhistoire. Aussi, il ne faut pas, en aucune manière que ce soit, interrompre le cheminement historique de l’art et de ses innombrables expressions, ou alors c’est le noir total, l’obscurantisme, l’ignorance.  Depuis trop longtemps, l’Algérie ne pense  qu’à remplir son  ventre, et de ce point de vue elle prend le grand risque de se retrouver un jour dans l’oubli, surtout en ne donnant pas  un grand espace pour la culture, dans toutes ses formes comme le  théâtre, le cinéma, la littérature, etc.

Z. Smail dans le monde qu’il maîtrise le mieux!

H.L : J’ai l’impression, je me trompe peut-être, que la présence du tissu dans la plupart de tes sculptures nues énonce en non-dit les traces de ton rapport idéologique au corps, tu places le tissu au centre de la féminité. L’Algérien, le Kabyle, voire le musulman s’il en est en toi…  Je ne sais pas si j’ai le droit de te poser la question!   

Z.S : Mes figures féminines, représentées de cette manière, me permettent d’illustrer un message de critique et surtout de provocation. Ce mélange de sacré et de profane est plus que jamais d’actualité. La sculpture à toujours quelque chose de subversif. Cela me permet, ici, de créer, en toute liberté et en toute fantaisie, ce que je n’aurais pas pu faire en Algérie, pays malheureusement de plus en plus moyenâgeux. Je voudrais rappeler que les artistes  de l’Europe médiévale ont eu les mêmes difficultés : le nu était banni. L’exemple le plus connu fut la couverture des parties intimes, pour un certaine période du moins, des figures peintes par Michel Ange dans la fameuse Chapelle Sixtine à Rome, et c’était déjà le début de la renaissance. Dans des certaines de mes pièces,  j’utilise le voile comme support tout en tenant compte de l’équilibre et de la légèreté de l’œuvre. Ici, les vides sont aussi importants que les pleins.  Le marbre, à la différence du bronze,  est quand même fragile et il conditionne l’artiste à trouver un “compromis” entre la solidité et l’harmonie. Et puis, il y a aussi, dans ce cas là, un grand défi à relever avec la matière.

H.L : Qu’est-ce qu’offre l’occident au sculpteur et que n’offre pas l’Algérie ou le monde musulman? Dans le site qui consacre tes œuvres, quelques unes au moins, les nus féminins s’entend, il en ressort tout de suite un regard mythologique que symbolise le voile, le morceau de tissu, un œil dé-érotisée si je puis me permette l’expression, bref, il y en a souvent, j’ai l’impression,  la trace d’une origine culturelle… 

Z.S : Je ne pourrais pas nier, certes, mes origines  ou effacer d’un trait mes années passées en Algérie, les plus importantes au moins, enfin, celles qui  ont marqué ma vie. Ceci porte certainement les personnes qui découvrent mes œuvres à se poser la même question. De toutes les façons, je laisse à chacun sa libre imagination.

Pour revenir à ta question, je dirais que de manière générale, la liberté d’expression offerte par tous les pays démocratiques  est d’une importance vitale pour le développement d’une société saine. À mon humble avis, la répression et la censure sont la  ruine d’une nation.  La sculpture, “maillon” d’un longue chaîne que représente la culture, n’a pas  une place très “confortable” dans la plupart des pays musulmans. Je voudrais rappeler la mémorable et triste destruction des bouddhas géants en Afghanistan. Ceci explique suffisamment l’exil de toute personne éprise de liberté.

H.L : Es-tu au courant de la condition faite aux artistes en général en Algérie? Qu’est-ce qu’il faut faire à ton avis

Le corps dans les limites de son expression sculpturale

pour que l’artiste soit au centre de la société?  Car, si la musique éduque l’émotion, l’art, disait voltaire, corrige la nature. Il n’est de doute que plus d’art dans l’espace public œuvre pour la diminution de la production de la violence? 

Z.S : Il m’est difficile de donner un avis  sur le l’art en Algérie, pour ma trop longue absence, malheureusement. Je peux dire quand même, sans risquer d’exagérer, que le pays est plein d’artistes vraiment  talentueux. C’est ce système politique éternel, médiocre et réactionnaire qui freine toute liberté d’expression  culturelle, et ceci a pour conséquence que les jeunes talents s’autocensurent ou cherchent l’exil. Je pense qu’aucun régime totalitaire ne peut  conditionner ou bloquer complètement  la nécessité de l’homme de s’exprimer librement, pour rappel, je prends à témoin sa longue histoire tumultueuse, mais très riche en art. Je garde, donc, l’espoir d’un changement, chez nous aussi.

H. L : As-tu eu déjà l’envie de jeter ta palette ou ton marteau pour te consacrer à autre chose?

Z.S : Non, l’idée de changer de métier ne m’effleure même pas. La sculpture est pour moi une passion trop forte pour l’abandonner.  Il m’exprime au plus haut point, la magie de faire s’exprimer un morceau de marbre avec quelques simples outils, d’y mettre mon capital culturel et historique n’a pas son égale dans l’expression de la vie pour moi.  

 H.L : Quelles sont tes plus grandes sculptures dans le monde et en Algérie?

Comme grandes sculptures en Algérie, outre le “Moujahid” de Bejaia, j’ai réalisé différents monuments  à Kherrata, à Guelma et à Ifri. Je ne sais pas si je dois y mettre Aokas, dont l’œuvre est inachevée. Puis, il y a aussi les trois statuts au “Musée de l’Armée” d’Alger. Je voudrais quand même préciser que je regrette énormément de n’avoir eu aucune opportunité d’utiliser  le marbre ou le bronze, techniques que je maitrisais déjà très bien à l’époque. Ailleurs, dans d’autres pays, il y a pour ne citer que ça le grand Bouddha en jade à Bangkok, et un monument en marbre dans la région de Massa-Carrara.

H.L : Quelle est la sculpture devant laquelle tu te dis : j’aimerais bien sculpter une œuvre du genre.

Le tissu au centre de la féminité

Z.S : Je n’ai pas en  mémoire quelque sculpture particulière, mais j’espère avoir un jour la possibilité de réaliser une  œuvre monumentale en marbre pour l’Algérie. Autrement, j’ai toujours la tête en ”effervescence” quand il s’agit  de la créativité artistique et les idées ne manquent pas.

H.L :  La rumeur colporte que tu as été reçu par l’ancien président algérien, Chadli Ben Jedid en l’occurrence, est-ce vrai? Raconte-nous… 

Z.S : Je n’ai jamais été reçu par Chadli et je ne l’avais jamais souhaité de toute façon. J’ai toujours critiqué le système politique imposé par cette junte.

H.L : Personne ne passe par Aokas, en Kabylie méditerranéenne, sans qu’il remarque la sculpture que l’on a consacrée comme monument aux martyrs Aokassiens de la guerre d’Algérie. Il est indéniable que l’on y sent la minutie de l’orfèvre et le talent grandiose de l’ouvrier. Cela étant dit, tout le monde s’accorde a dire que la sculpture est inachevée. D’aucuns disent même qu’ils y en a eu un différend qui t’opposait aux autorités d’alors… Bref, peux-tu nous en éclairer davantage?

Z.S : Parlons de nouveau de la statue d’Aokas. J’étais “armé”, alors, d’une grande  volonté pour faire  du beau travail. Le modelage, il faut en convenir, était bien fait, le moulage aussi, mais la phase finale fut décevante. Le béton qu’on devait couler n’était pas assez fluide, ceci avait donc donné cet aspect de non fini. Je suis définitivement persuadé que le béton n’est pas très approprié  pour la sculpture. Je garde, tout de même, l’espoir, utopique peut-être, de réaliser un monument à Aokas, en marbre, cette fois.

Le Bouddha réalisé par Zizi Smail et Paolo Viaggi à Bangkok, en 

ThaïlandeH.L : Disons que l’appel est lancé, à bon entendeur donc ! Puisse nos autorités daigné penser que rentrer dans l’histoire est plus important que se remplir les poches! J’ai envie maintenant de te raconter  une rumeur. Du reste, peut-être que ce n’en est pas une. On raconte qu’après avoir terminé le Bouddha de Jade, à Bangkok, en Thaïlande, des gens se sont mis à se prosterner devant toi… Enfin, voila, c’est quoi cette histoire avec ce fameux Bouddha? 

Z.S : Bangkok fut une expérience unique en tout genre. J’y ai passé dix mois, le temps qu’il a fallu pour tailler le Bouddha d’un bloc de jade, lequel, au départ, pesait trente cinq (35) tonnes environ. Je considère que la statue, du point de vu artistique, n’a  rien d’extraordinaire, puisqu’il y a des milliers de Bouddha, de toutes dimensions, dans le monde. La différence est dans la matière dans laquelle il a été sculpté. Je m’explique, le jade en question (ou néphrite) est une pierre semi-précieuse, très dure, dont il est presque impossible de trouver un bloc pur d’une telle dimension. Ceci est donc la raison de son importance. Les Thaïlandais vouent, pour la plupart, un grand respect pour le Bouddha. L’épreuve était assez “spectaculaire” et innombrables furent les visites journalières ainsi que les inévitables commentaires, compliments et admirations.

La statue Le Moudjahid au centre ville de Bejaïa

H.L : Tu es né en basse Kabylie, à Aokas plus précisément, en quoi cet espace a contribué au cheminement du sculpteur, de l’artiste en général, en toi? Une région splendide où  les montagnes embrassent l’azur et le ressac de la mer, Vava Lvhur, comme disaient nos lointains ancêtres…

Z.S : Cela fait plus de cinq ans que je ne suis pas renter au pays. Aokas a sûrement changé depuis le temps, mais pour ma part, je veux garder en mémoire le fantastique paysage qui m’a vu grandir. Je ne saurais dire si le site magnifique, les montagnes, la mer, toutes ces magnificences, ont eu leur importance dans  mon choix de vie,  voire leur influence, peut-être bien que oui. Disons, sans doute que tout cela aide les personnes extrêmement sensibles à être plus créatives et plus rêveuses.

H.L : Être sculpteur en Algérie c’est immanquablement être aux prises avec le tabou, le sacré, l’impensable et l’impensé, pour reprendre l’expression d’un penseur connu, ce qui m’amène à te poser la question inévitable : quelle est la part de l’engagement politique dans ton œuvre? 

Z.S : Dans mon parcours artistique, il y a eu différentes étapes. Tout au début, ma recherche fut orientée vers l’art sur la résistance”, ce qui par ailleurs explique un peu mes différentes réalisations en Algérie. Malheureusement, le thème et le temps de consigne étaient de rigueur. P our moi, ce n’était pas réellement le maximum de mon inspiration artistique.

Comme la liberté d’expression était nulle dans notre pays, il faut l’admettre, concevoir un quelconque engagement politique de l’art, à ma guise, m’aurait créé, peut-être, quelques problèmes.  Mais ce qui me révoltait surtout, c’était le terrible abus de pouvoir et d’injustice que faisait subir ce système à tout un peuple. Ma décision de retourner en  Italie, en avril 1988, fut  prise au juste moment, car, j’avais flairé, depuis quelque temps déjà, l’imminente révolte.

H.L : Comment vis-tu ton exil en Italie?

Z.S : Ce ne fut pas facile de redémarrer, à Carrara. J’avais perdu  le contact  et je ne pouvais pas faire l’artiste tout en ayant une famille à charge. Il me fallait, rapidement,  un travail payant. Je fis, donc, l’artisan de marbre (art funéraire surtout), et ce, pendant plusieurs années. Cependant, durant mes journées de repos, je me suis attelé à faire mes propres sculptures. Je dois dire que ce ne fut pas un sacrifice, j’avais besoin de ces moments-là. C’était comme un exutoire. C’était l’étape suivante, donc. Je m’étais libéré de mon obsession  de l’art du monument à la résistance pour faire des recherches de formes sculpturales, expressives ou allégoriques, étudiant différents phénomènes sociaux d’actualité. À Carrara, de nombreux sculpteurs,  du monde entier, se côtoient, se confrontent, se copient  aussi  et c’était  le lieu idéal pour se mesurer.

H.L : Aurais-tu affronté la nudité et en avoir autant créé si tu étais en Algérie? 

Z.S : Le nu artistique a toujours  existé, et ça, depuis la préhistoire.  Je ne sais pas si, en Algérie, j’aurais pu  créer ce genre de sculptures. Vu d’ici, surtout maintenant, je ne crois vraiment pas.  De toutes les façons, à Carrara, j’ai affronté le nu sans aucun “tabou”, titre que j’ai d’ailleurs donné à certaines de mes figures.

H.L : Quels conseils donnerais-tu aux jeunes sculpteurs algériens, aux artistes en général?  

Z.S : Comme l’art est un mouvement continu, le premier conseil qui me vient à l’esprit est de dire aux jeunes artistes algériens  d’essayer de suivre de près ces évolutions,  de manière  à rester toujours “moderne”.  Le progrès technologique a toujours conditionné  le monde artistique et, à  l’ère du digital, du numérique et du computer,  nous, ceux de la vieille génération, on est un peu dépassé.  De toute manière,  beaucoup de choses bougent dans l’expression artistique planétaire, aujourd’hui. Alors,  laissons les jeunes et donnons-leur les moyens de s’exprimer librement.

H.L : Quelle est la chose qui te manque le plus en exil?

Z.S : À part quelques interruptions, cela fait quand-même presque quarante ans que je vis en Italie. De réflexe, maintenant, je refoule toute nostalgie, sinon je devrais dire adieu à  ma tranquillité. L’Algérie et la Kabylie me manquent. Mais, Aokas me manque particulièrement, c’est une évidence. Je sais toutefois qu’une fois là-bas, j’aurai sûrement et inversement la nostalgie de Carrara. Le déracinement est de toutes les manières, inévitable. Cela dit, si j’ai à répondre à ta question, je te répondrai facilement, c’est trop facile je veux dire, que ma mère me manque, la famille, les frères et sœurs,  les amis. Je dois dire toutefois que l’Algérie que j’ai surtout dans ma tête est celle des années soixante et soixante dix.

H.L : Un mets particulier, ou un quelque goût, je ne sais pas, une tomate du potager de la maman que tu aurais envie de cueillir, d’ouvrir et d’accompagner d’un morceau de galette berbère au feu tout fumant! 

Z.S :Tu as raison, je ne sais pas, je viens de manger, mais tu sais, Carrara et Aokas ne sont pas si différentes que cela, mais si j’ai à te

Le bronze et le marbre: les matières préférées du sculpteur

dire un plat particulier, je penserai inévitablement aux poivrons cuits au feu de braises, Iflefel G lkhanoune, ça oui, personne au monde ne le prépare comme nos mamans.

H.L : Un souhait?

Z.S : Le seul souhait  que je fais, tout le temps,  jusqu’à épuisement, est que l’Algérie devienne très vite un pays normal, avec une vraie démocratie. Enfin, un pays de paix surtout où toutes les idées se confrontent  avec une grande liberté.

Entretien réalisé par: Hassani Louenas

 

 

Lire aussi:

Zizi Smail: le sculpteur qui fracasse notre rapport au corps.

Le site: Zizi Smail le sculpteur.

 

 

 

 

4 comments for “Entretien avec le sculpteur Zizi Smaïl: aucun régime totalitaire ne peut bloquer l’expression artistique

  1. October 2, 2011 at 22:47

    Hey webmaster, commenters and everyone else !!! website was absolutely wonderful!

  2. achour abdelmoumene
    December 23, 2011 at 13:36

    bravo louenas il faut continuer d’écrire j’ai l’impression la plume c ‘est comme un café, que tu prend chaque matin un grand bravo

  3. January 2, 2012 at 08:13

    You are a very clever individual!

  4. chenit
    April 27, 2012 at 15:41

    ça me fais un grand plaisir de te voir dans ce site cher smail
    et que cette interview nous fait découvrir ton amour à l’art
    sans oublié le jour ou on s’est rencontré la dernière fois au resto
    la renaissance à alger ,il y a longtemps…
    sincerement un ancien ami des beaux arts chenit

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