La laïcité est une fête!

 

La femme au centre de la construction sociale

«Hanat Ammi Amar Tnehi el ghach wa demmar», (le bar du cousin amar fait partir de vous la haine et l’angoisse), c’est par cette formule qu’accueille la sentence placardée sur un monticule près d’un bar à l’entrée d’un village de basse Kabylie le touriste vaquant à ses vacances. Toute une sociologie de la lecture qui énonce tant bien que mal le caractère séculaire, voire millénaire, d’une appartenance : l’appartenance à un monde qui fait de la liberté de conscience et de culte un piédestal, une soupente que ne vermoule pas les âges. Plus loin, tout en haut, assise sur une colline singulière et hissée, une mosquée qui ne semble pas outrée du paysage attenant, toute aussi fardée, enroulée dans ses vignes qui serpentent au gré de la muse estivale; bien davantage, il arrive souvent que deux frères se séparent à la croisée des chemins, l’un pour gravir la colline à la quête du sens qu’il pense trouver dans la charmante demeure de Dieu, l’autre pour noyer le poids des jours sur son échine en se curant la conscience dans l’estaminet du cousin Amar, dans l’espoir d’y ourdir quelque discussion d’ordre à atteindre le souvenir précieux.

C’est sans doute de cette Algérie qu’ont rêvé Mammeri, Kateb, Djaout, Matoub, Bakhti Ben Ouda, Alloula, etc.; une Algérie où il fait bon et beau vivre est où la parole et la diversité sont pour la terre des hommes ce que la différence pour la nature. Spinoza disait que le système le plus proche de la nature est la démocratie, tant et si bien qu’un sage avait trouvé des paroles plus accessibles pour définir le déséquilibre qu’encourrait le monde s’il venait a décréter la singularité et l’uniformité des êtres : « si les gens étaient du même côté, avait-il dit, la terre basculerait!».

Le soir, quand la nuit s’habille de ses meilleures torpeurs, que le silence sculpte dans le silence des musiques inspiratrices et que grand-mère se racle la gorge pour qu’il en coule un conte qui ira puiser sa trame dans une jarre de mémoire millénaire, l’ourdisseuse de mots attendait depuis quelque temps le toc de l’enfant malveillant, le cœur pincé, elle le sait prompt à la faute, mais elle lui épargne un morceau chère de son cœur, elle le sait aussi fauteur que généreux, arrivera-t-il enfin pour que commence le festin? Le frère veillant, aîné comme souvent, lui, est là, à peine s’il pousse sa nuit jusqu’à la dernière prière du jour. Soudain, trois tocs dans la porte du cœur de la mère qu’il s’ouvre comme la porte de Sésame sur l’or, l’amour et le rêve. Le morceau de viande, le meilleur pour sûr, est dissimulé dans le coin que le cadet se plait à surnommer le coin d’amour. Car, il a beau tarder et que le père peste et invective à l’envi, son morceau de cœur est là, toujours, infailliblement, Mère, le cœur où ondule mille océans de tendresse et d’amours, n’a cure de l’ultime avertissement patriarcal. Du reste, elle sait l’époux avare de mots, incapable de dire comme elle en mots, mais elle sait l’indulgence et la tendresse des pères taciturnes, silencieux comme les aurores qui annoncent les meilleurs jours. Le frère, peut-il s’en empêcher, investi de son lot de paternité, aîné est-il, lorgne l’imprudent, sans piper mot pourtant, il piaffe, quémande l’explication du retardataire, mais, Dieu merci, il ne chancèle pas, c’est donc qu’il ne soit pas ivre, pourvu que le conte commence :

–          As-tu mangé! dit inévitablement  la mère.

–          Oui. Avec des amis.

Soulagée, elle  sait ses amis, tant mieux. Et puis, la jeunesse a son droit à l’interdit. Elle en grandit  davantage, disent les érudits.  

Le feu crépite, Ô la nuit, de préférence hiémale, quand le feu est or et idylles, même une Abu Nawas n’a pas pu empêcher le pas véloce du jeunot en direction de la chaumière, la maison vétuste mais Ô combien riche. Mère a déjà puisé dans la quintessence de sa mémoire un conte magique qui fera atterrir immanquablement des perles d’eau et des chandelles dansantes dans les yeux.  C’est l’histoire de la vache des orphelins, du frère et de la sœur qu’aucune tempête n’a pu séparer.

Le frère, le frère aîné, a d’ores et déjà une lune de sourire qui escalade sa frimousse. Aucun ouragan n’échevèlera sa relation avec le petit frérot, fût-il ivrogne toute sa vie. Du reste, il le sait bon, généreux, ouvert comme une mer aux quatre vents, mais jamais il a pensé son frère candidat par excellence aux feux de la géhenne. Il sait la quête du sens affaire complexe, aussi complexe que les éléments qui se disputent le firmament, aussi féconde que les couleurs qui se disputent les prairies et les champs, aussi diverse que les empreintes qui énoncent la mémoire.

Le père est couché voilà un temps, il le fait exprès pour ne pas avoir à dégainer sa parole fourchue,  prompte à invectiver, reprocher et à tempêter. Par décence sûrement, les pères de chez nous disent en non-dit. Par ailleurs, il sait le canal de l’épouse; elle, elle sait élire les mots idoines, capables d’atteindre le fiston.

La mosquée, l’estaminet, l’église, sans coup férir, ont toujours cohabité. Les hommes, les hommes vaillants, savent, n’était le vent fétide venu d’orient, que l’on est fait pour s’entendre. Bien mieux, d’aucuns, des érudits ceux-là, nous ont toujours expliqué que tout est affaire de sociétés, que l’on est le fruit de nos expériences, que si l’on était tibétains, on serait sans doute à ovationner l’ultime tentative du Dalai Lama pour avoir son pays et que, contrairement, si l’on était chinois, on s’outrerait des manœuvres du septuagénaire à vouloir délester un milliard et demi de bonhommes d’un quart de leur patrie. Ils nous disaient que le tout est histoire de piédestal duquel on regarde.

Ainsi, la culture orale et profane des grands-mères, des grands-pères s’est mêlée à celle, savante et écrite, des Mammeri, Kateb, Rahmani Slimane,  Djaout, Feraoun, Malek Ouari, Nabil Farès, etc., bref, des Amusnaws, les nomme-t-on. Nous estimâmes d’emblée, comme depuis toujours, que les forgerons forgent aussi bien le métal que le mot et nous comprîmes désormais ceci :  l’histoire, l’appartenance, la mémoire, l’identité, toutes ces choses sont forgées par le conte de grand-mère qui surplombe un feu de veillée nocturne, par un paysan qui magnifie sa faucille avec dextérité pour féconder le champ d’une moisson prochaine pour avoir à y revenir,  par la bru agile derrière son métier à tisser pour défier les sautes d’humeurs hivernales à venir, par le peintre qui met indélébilement dans notre mémoire visuel des sites graciles menacés par l’urbanité de l’absurde qui veut araser le souvenir, par une potière qui s’ingénie à reproduire ses «Z» berbères pour que chaque buveur dans sa cruchette boive non pas dans de l’argile mais dans l’intimité de sa patrie…

 

J’ai bu dans la cruche

J’y ai noyé toute ma mémoire

En plus de ma bouche

J’y ai bu un chant d’éther

Extrait par l’humble paysan

De son potager

Pendant qu’il y semait des pans de sa chair

Et les meilleurs plants qui cultivent son éternité

Je me suis désaltéré

En délestant la cruche

De la belle puiseuse à la fontaine

D’un souvenir de Dihya la devineresse

J’ai entendu dans ses yeux

Le galop assourdissant de l’amazone

Qui partait galvaniser les hommes

 

Grand père, lui, que dieu ait son âme, appelle les femmes les reines, toutes les femmes. Sans doute était-il travailloté par un quelque souvenir de la guerre; il en disait que seules les femmes pouvaient toutes se targuer d’avoir défendu la patrie; elles faisaient face à l’opprobre, se salissaient de toutes les puanteurs, le mari ou parti dans l’ailleurs ou était au maquis, mine de rien il était plus en sécurité pendant qu’elle était guettée par le viol, voire le viol collectif. Elles risquaient tout, se mettaient bon gré mal gré à la merci et au service de la révolution. Pourtant, seules quelques unes ont aujourd’hui le droit à la pension du combattant pendant que deux mensonges de soi-disant témoins suffisent pour hisser de nos jours un homme de la traitrise à la vaillance.

Un érudit du village, lui, savamment si l’on peut dire, explique que les Èves étaient des reines parce qu’elles ont fait que nous avons duré, nous avons duré et debout, disait encore Jean Sénac. Le temps sur l’échine, le patriarcat comme un mirador qui épie le murmure inconvenant, elles n’en ont cure pourtant, elles continuent de tisser le temps pour qu’elles nous fassent appartenir à l’histoire. Celle-là ourdit le conte, celle-ci répète une coutume séculaire, l’autre cultive un mets exquis pour perpétuer une mémoire, Nana Melaaz jalouse son olivier et le pouponne comme un être cher, Khalti Fatma ronronne un air fêtard hérité de sa grand-mère, vivement les épousailles pour qu’elle se gargarise de son poème…

Depuis quelque temps, un bruit court, une rumeur colportée par la brise, un imam, venu dieu sait d’où, prend la place, dans le Minbar, du cheikh Messaoud. Il explique, raconte-on, que les rites sacrificiels étaient prohibés, que les cheveux des femmes au vent était un péché, que l’on devait s’attaquer aux lieux de débauche et de perdition, les bars en l’occurrence, et qu’il était du devoir de chaque musulman, faute d’un feu eternel tout feu tout flamme, d’extirper le mal à sa racine avant qu’il ne prenne dans tout l’arbre. Le Djihad, la guerre sainte! Disait-il. Parait-il qu’il y peste, la larme à l’œil, pleurant presque, que l’islam de nos ancêtres était faux, tout faux et qu’un seul Islam était digne, l’islam vrai et juste, celui qui aspire à la Oumma suprême, à la fin des temps, quand l’arbre dénoncera le juif dissimulé derrière son tronc, que le Mehdi tant attendu fasse régner la justice du ciel  et que ne se sauvera l’homme que par la balance qui  fera mieux de pencher du côté de la quantité des Hassanates (la quantité de bien).

un village Kabyle

Les gens parlent, le frère aîné est chamboulé dans ses certitudes, les certitudes qui lui faisaient croire que pour chacun le chemin qu’il trouve idéal pour atteindre le sens de sa vie, jamais le cheikh Messaoud ne parla ainsi. Il ferait mieux de comprendre auprès du savant. L’érudit du village lui explique en termes savants :

–          C’est la conjugaison de l’islam idéologique, de la mytho-histoire et du parti-nation[1].

–          Quoi! a-t-il dit.

–          Ils se sont entendus sur notre tête je te dis.

–          Comment!  

–          La laïcité leur interdit d’avoir des avantages aussi bien matériels que cléricaux… 

–          Et que doit-on faire!

–          Empêcher l’opprobre!

–          Mais, il y a combien d’islams!

–          Un seul.

–          Mais celui que nous avons n’est-il pas l’islam pour qu’il dise l’islam vrai.

–          Il n’y a pas d’islam vrai, ni d’islam juste et l’autre faux, il y a l’islam dans l’histoire, l’islam dans la société, l’islam dans la communauté….

–          Alors-là, je ne comprends rien!

–          L’islam qu’ils veulent nous imposer maintenant est l’islam wahhabite et salafiste, l’islam orthodoxe, inchangeable dans l’histoire, et qui est en vérité la vision d’une société que l’on veut maintenant imposer aux autres à coups de milliards de pétrodollars.

–          La laïcité dis-tu?

–          Ce que nous avons toujours vécu. Ton frère boit n’est-ce pas, as-tu jamais daigné le lui interdire?

–          Non, ce n’est pas mes oignons.

 

Le frère aîné comprend tant bien que mal. Il prend juste la décision de ne plus prier dans cette mosquée. Du reste, le soir même il touche un mot à son frère cadet qu’il trouve étonnamment au fait de toute l’histoire. Il lui dit que des gens s’accoutraient bizarrement, que des barbus s’attaquaient à des femmes quand elles n’étaient pas voilées, qu’ils brûlaient des endroits où l’on buvait, bref, qu’ils avaient du mal à comprendre que l’on pouvait être différents sans s’entretuer et que la liberté de conscience ainsi que la laïcité leur était ni plus ni moins qu’un traquenard de Satan. La faute, continue le frère cadet, était à l’école, elle est la lampe magique des idéologues; il en sort des adultes bardés de certitudes incapables de penser l’autre dans une perspective sociologique…

Le frère ainé abasourdi, sans doute étaient-ils les livres, le jeunot ne fait que veiller et lire, il comprend d’emblée que le frère égaré peut être un rempart pour protéger la laïcité de la maisonnée : « notre maison est une fête et doit le demeurer! conclue le jeunot».

–          Je t’en donne la promesse! répond solennellement le frérot.

Ce soir-là, il n’a pas dormi le frérot; sa tête tisonnait son insomnie. Aussi, sortit-il se ventiler quelque peu. Du balcon vétuste de sa chambre, la voute céleste était à portée de ses rêveries, la brise renvoyait des missives qui faisaient se frissonner les collines, et la mer, l’enchanteresse, faisait parcourir l’écho qui embaumait le massage de l’ancêtre dans des mystères d’enveloppes. Ma Kabylie, se dit-il, mon Algérie, qui étaient plus que jamais siennes,  résisteront-elles à cette tempête soufflée de la bouche des forces du mal?

La nuit tirait au sang, les eaux rougeoyantes et aurorales, elle annonçait un nouveau jour, l’accouchement était visible de là, le lac de sang penchait déjà vers l’or de la naissance. Il se rappela soudainement un vieil adage : «La nuit a beau être ténébreuse, elle annoncera le jour inexorablement».   

La mère se lève déjà, le fils ferait mieux de la rejoindre, vivement le café odorant au feu pendant que les premiers murmures lèchent le silence de l’insomnie de la nuit; mère a fait ce qu’il fallait faire, c’est à nous maintenant…

Le frère qui roupille encore rêve de sa dulcinée, la dulcinée flanquée par un frère qui veut rationner son oxygène, lui, il est déjà dans l’idéologie qui ne produit que de la négation, mais le frère rêve quand même au dernier baiser chipé aux guérites et sentinelles de la tribu. 

 

 

 

 H. Lounes

 

    



[1]– Définitions de Mohammed Arkoun.

1 comment for “La laïcité est une fête!

  1. samir
    August 4, 2011 at 17:03

    merci Louenes, c’est trop beau.

Leave a Reply

Your email address will not be published.