Anzar: le dieu berbère de la pluie

Le conte a toujours été l’outil oral par excellence de la transmission culturelle chez les berbères, dans toute l’Afrique du Nord. Léo Frobenius, l’anthropologue et penseur allemand, a dit dans l’un de ses Contes Kabyles, que la force qu’ont les berbères à raconter est inégalable dans aucune autre culture. Cependant, eu égard à la culture savante prise en charge par l’idéologie de l’état-nation et des islamistes aujourd’hui, eu égard, pareillement, au désintérêt magistral des berbères en général, et sur ce point on peut énumérer une foultitude de raisons sociologiques, historiques et culturelles, le conte est aujourd’hui un être culturel  en voie de disparition. À tel point que chaque vieille ou vieux qui meurt est de nos jours une tragédie quintuplée, car, il ou elle emporte avec lui ou avec elle un grand morceau de notre mémoire collective. Voyez par exemple comment les islamistes militants massifient leur propagande; pour ne citer qu’un exemple, ils envoient, via la toile du web, des messages à tout le monde tout en demandant que les destinataires fassent de même avec leurs cercles proches. Pourquoi, nous, on ne ferait pas comme ça pour empêcher notre culture de disparaître. Il y en a certainement une histoire de conviction.

Nos enfants doivent connaître leur histoire, leurs contes par conséquent.  Parce que le conte, comme genre littéraire qui cimente une mémoire, une appartenance, une identité, contribue davantage à cimenter un imaginaire commun, à remonter jusque dans les sources premières d’où nous sommes partis, à retracer toutes les influences, aussi bien monothéistes que polythéistes, aussi bien religieuses que positives, qui ont parcouru notre cheminement historique.

Leo Frobenius parle de plusieurs thèmes qui reviennent souvent dans nos contes, comme le mystère,  la malice, la misère, l’ennemi, l’érotisme pour n’en citer que quelques exemples. Même notre cheminement sexuel pour ainsi dire peut trouver explication dans nos contes : notre tendance à diviniser la femme, à déifier ses attributs, à la surprotéger, bref, à la mythifier. Le beau, la vie, le mystère, le dedans, l’intérieur, la maison, des thèmes qui sont souvent féminins dans nos contes; le viril, le nif, la famille, le dehors, l’extérieur, le champ, la violence, etc., eux, des thèmes souvent masculins. Un vieil adage résume : «la femme est la lampe du dedans, l’homme la lampe du dehors».

Mammeri avait compris la valeur de l'écrit

On peut facilement puiser dans le conte notre rapport au corps, notre rapport à l’ailleurs, à l’exil, à l’inconnu, aux éléments, bref, la culture, ou le conte en ce qui nous concerne, agit en symboles, en référents, en mémoire… Le même conte qui est raconté au sud, au nord, à l’est ou à l’ouest, même si la transmission subit la microsociété, les soubresauts d’une ville ou d’un village, l’impact d’un espace rural ou urbain, etc., il n’en demeure pas moins que c’est un outil cohésif, unificateur dans une certaine mesure tout en maintenant la diversité, puisque chaque histoire passe par un canal sociologique, historique…

La bataille de Poitiers est un lieu de mémoire pour les français, mais un lieu qui a subi le mythe ou la mythification, surtout après qu’ils avaient honni les musulmans qui y sont arrivées, en proclamant le lieu espace chrétien, et donc délimité socialement et religieusement.

Ce que je veux dire par là est que Poitiers, de l’histoire jusqu’au mythe, est un lieu travaillé par la production intellectuelle française depuis le temps pour cimenter l’appartenance à un pays, à un espace, à une singularité culturelle.

De même pour Jeanne D’arc, était-elle vraiment cette femme qui galvanisait les foules et qui maniait les armes incroyablement? Pour sûr que le mythe, la légende y ont rajouté un tantinet : elle est une surfemme!  

Notre pays au lieu de s’atteler à alimenter les authentiques lieux de mémoire, nous propose à la place des lieux inexistants dans notre histoire, pire, n’existant même pas dans l’histoire tout court. L’exemple le plus concret est que les arabes nous ont conquis avec des roses et des sérénades. Comment peut-on enseigner à un enfant que son père à été spolié de sa terre après avoir entendu une formule du genre : Aslim Taslam?

L’islam est un fait en Algérie, la question n’est pas là, pour chacun le droit d’être ce qu’il croit être le mieux pour lui, mais l’histoire qui enseigne le mythe au lieu du fait entêté de l’histoire est dangereuse, néfaste, incroyablement régressive.

Dans tous nos manuels scolaires, du moins dans ceux que j’ai eu l’occasion de consulter, les contes rapportés sont ou orientaux ou occidentaux. Aucune trace pour notre Vache des orphelins, pour notre Demi-Amer, pour nos Sept frères et l’Ogresse… On nous impose un imaginaire, une mémoire, on nous substitue une histoire.

Combien d’entre nous connaissent l’histoire d’Anzar? Y en a-t-il un livre-jeunesse qui la raconte? Je ne le pense pas. Je m’arrête ici, je voulais juste relancer un débat que nous avons toujours eu dans nos veillées nocturnes, dans nos cafés…

     

 

Anzar : le dieu de la pluie.

 

 

«Autrefois, il y a bien longtemps, aux temps où les dieux prenaient la forme des hommes, vivait dans un village perché une belle jeune femme pubère qui brillait de sa beauté sur terre comme brille la lune dans une nuit palpitant d’étoiles. La belle fille avait l’habitude de se baigner dans la rivière à l’extérieur du village comme elle était née. Elle devenait encore plus belle grâce à l’eau qui coulait sur ses rondeurs. Elle était tellement belle qu’Anzar, le dieu des eaux, tout en haut, dans son trône, ne pouvait plus se retenir; il se métamorphosa en un beau jeune homme.  Des envies  indomptables étaient nées dans son cœur. Un jour, n’en pouvant plus d’ainsi se dissimuler toujours au lointain dans un immense arc-en-ciel dont le premier pied est dans la montagne lointaine et le deuxième plongé à l’endroit où s’embrassent l’horizon avec la mer, il chuchota ses plus beaux friselis dans l’oreille de la pubère, fit couler une mousse soyeuse sur son corps voluptueux, s’ébattit comme jamais de ses eaux frissonnantes au contact de son corps, mais en vain, la pubère ne pouvait savoir ni n’y prêtait une quelque attention. Alors, le lendemain, Anzar, en maitre incontesté des eaux, prenant la forme d’un homme, apparut à la fille qui, surprise et épouvantée, enfouit son corps  sous l’eau. Anzar s’excusa de l’intrusion mais ne put s’empêcher de lui dire :

 

Anzar lorsqu'il apparut à la nubile

Que n’ai-je effrangé comme nuages

Que n’ai-je arpenté comme univers

Que n’ai-je fendu comme cieux

Pour venir enfin quémander ta fortune

Ou alors de la terre des hommes

Je retirerai mes perles et mes eaux

Comme on retire le jour de la nuit

Me reconnais-tu enfin ma déesse?

Je suis Anzar le dieu de la pluie. »

 

«La jeune nubile, intimidée et confuse, répondit en éludant le regard d’Anzar où baignait un arc en ciel  et brillait une bruine dorée :

 

Ô maitre et dieu qui règne sur les eaux,

Toi qui fais le beau et le mauvais temps

Je ne puis que succomber à ton désir

Mais, sais-tu, j’ai peur des «Qu’en dira-t-on! »

Et puis, je ne puis avoir le ciel comme demeure »

 

«Sur ce, penaud, interdit, chagriné, Anzar, le dieu des eaux, fondit dans les eaux; il venait de se retirer dans son trône, là haut, tout en haut, dans un quelque ciel inatteignable. La jeune fille était loin de savoir que c’était en effet l’ultime manifestation du dieu des eaux. Elle a pourtant prié pour qu’il revienne sur sa décision; elle le supplia tant et tant de fois, mais en vain… Avant même qu’elle ne se rhabille, la rivière où il se baignait n’était déjà que galets et poussières.»

«Le lendemain, les hommes se réveillèrent sur les fontaines qui tarirent, les rivières qui n’émirent plus un murmure; il n’en restait plus que des galets qui on dirait n’avaient jamais bu une goutte de pluie;  une sécheresse jaune vint de ses crocs à bout des prairies verdoyantes et des forêts luxuriantes; les arbres s’échinèrent, le blé fana, les maisons n’abritèrent plus que des mines sombres qui auguraient de pires temps à venir. Bientôt, il ne resta plus rien dans le silo pour le mettre sous la dent. La malédiction rôdait partout de son visage émacié, de ses loques noires et haillonneuses. C’est ainsi que la jeune nubile, n’en pouvant plus de taire le pesant secret, alla tout raconter à sa mère qui fit vite à son tour de raconter à son époux la visite d’Anzar pour sa fille.

La nouvelle se répandit dans tout le pays. Dès le lendemain arrivèrent de tous les villages des processions d’hommes et de femmes chargés de biens et de présents pour  supplier la belle jeune femme d’accéder à la demande d’Anzar afin que coule la vie à nouveau et que ne rôdaille plus la terrible malédiction. »

«La jeune fille fut parée par la matrone du village, une vieille dame chaste et respectée. Elle l’habilla d’une robe de soie chatoyante, la parfuma  de l’eau de fleurs rares et lui apprit la prière d’Anzar. »

 

Ô Anzar, ¸Ô Anzar dieux de la pluie

Fruits mûrs es-tu sur notre olivier

Printemps  exubérant dans la branche de notre figuier

Ne peux-tu à nouveau faire chanter le ruisseau

Qu’en ta bénédiction les rivières hurlent

Les fontaines glougloutent les forêts ululent

Viens à présent que je te dédie ma jeunesse! »   

 

 «La jeune femme suivie d’un grand cortège, où l’on entendait les rires des enfants, des youyous, des chants nuptiaux, le sourire rayonnant sur sa son visage, fut élevée sur la crête d’où l’on pouvait surplomber l’arc-en-ciel. Soudain, quand la jeune femme finit de réciter la prière, un magnifique arc-en-ciel se dessina au lointain et la happa soudainement. On sut alors qu’Anzar, ainsi que dû, était revenu prendre sa fiancée qui habitait désormais dans sa demeure au ciel. Aussitôt après, les nuages s’assombrirent, les rivières firent couler leurs serpents repus qui chatoient en dévalant la montagne, la verdure habilla à nouveau les collines, le duvet escalada les arbres d’où émanèrent bientôt de doux ramages et de tendres gazouillis; la malédiction fut chassée loin de la terre des hommes et des bêtes.»

H. Lounes

3 comments for “Anzar: le dieu berbère de la pluie

  1. August 15, 2011 at 15:13

    Bonsoir !
    …Et les enfants,garçons et filles,quand il y a une sécheresse,sortent dans les ruelles des villages et scandent :” Anzar,Anzar,arabbi essuits arazar”…Et juste après,la pluie se remet à tomber…
    C’est ce que nous racontait nos vieux parents…

  2. December 8, 2011 at 10:10

    very good

  3. zidane
    March 7, 2017 at 02:33

    DEMI-AMER essayez de transcrire correctement, afin que le lecteur eventuel puisse vous suivre DEMI MER
    ( sang = Dem amer = mer , de amertume)

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