Le kamikaze, le chauffard et le romancier

La conférence tenue hier par le ministre des affaires religieuses devait porter sur “les activités du secteur” et “divers points de l’actualité nationale”. Mais, si le dernier livre de Mohamed Benchicou a occupé une partie du sermon de Ghlamallah, l’attentat terroriste de Tizi Ouzou, qui a fait trente-trois blessés dont de graves, n’a pas eu droit au commentaire du ministre du culte.
En revanche, le dernier livre de Mohamed Benchicou est toujours “d’actualité” chez le ministre du culte qui le qualifie de “nauséabond”. Depuis l’avènement du régime de la “réconciliation”, une partie des institutions de cette République est cédée à des forces de régression. Celles-ci utilisent leur position pour défendre leur camp idéologique et mener des offensives contre les esprits réfractaires à l’uniformisation.
“En bas”, l’infanterie use d’institutions de masses comme cette “association” des commerçants de Bab El-Oued qui s’est fixé le projet d’empêcher une séance de dédicace de l’auteur ; “en haut”, l’artillerie lourde utilise les hautes instances de la République pour pilonner les positions qui résistent aux assauts de leurs troupes de vigiles.
C’est donc bon signe que Ghlamallah s’en offusque ; c’est que le roman fait son chemin. Comme il ne pouvait s’offusquer d’un carnage comme ceux de Bordj Ménaïel ou de Tizi Ouzou, pourtant commis au nom de l’islam, il s’en prend à son ennemi prioritaire : le libre exercice de l’esprit.
Puisque c’est d’actualité qu’il s’agissait, le ministre aurait pu faire plus que de préconiser d’étrangler les moteurs de toutes les voitures, s’agissant des vingt-cinq victimes d’accidents de la route de ce week-end. Ce sont des morts provoqués par des jeûneurs trop pressés de rompre le jeûne. Quatre-vingt-dix accidents en deux jours ! Et “tous les sinistres enregistrés avant le f’tour sont dus à l’excès de vitesse”, comme le précise la gendarmerie.
Il suffit, en effet, de regarder la route dans l’heure qui précède la rupture du jeûne : toutes les voies sont transformées en circuits de rallye et tous les usagers de cette heure de la mort sont mis en danger.
Roulant à tombeau ouvert, ces “pieux” jeûneurs bousculent les rares automobilistes sereins à coups de phare et de klaxons ; on a même vu sur la route de Dar El-Beïda un fonctionnaire, sûrement retenu par le service, un policier si l’on se fiait à son type de véhicule, se frayer un chemin à toute allure, en usant de son gyrophare !
C’est le signe d’un carême sans consistance spirituelle où des jeûneurs se torturent à attendre l’heure sacrée de prendre leur revanche sur une journée de privation.
Les terroristes trouvent prétexte à redoubler de barbarie en ce mois de ramadhan ; et les jeûneurs de principe y trouvent l’excuse à leurs comportements les plus préjudiciables à la sécurité de leurs concitoyens. Il y a, dans le funeste regain de férocité des premiers et dans le dommageable accès d’avidité des seconds, matière à commenter “l’actualité”, Monsieur Ghlamallah.
Mais au lieu de cela, le ministre préfère s’employer à veiller à ce que nous respections le puritanisme littéraire dont les normes nous seraient dictées par la fourberie intégriste.
Alors que la sauvegarde de vies humaines ne semble pas empêcher grand monde de dormir, la pieuse vigilance officielle est tout investie dans l’œuvre nationale de censure qui, justement, ne manque déjà pas de sentinelles.

Mustapaha Hammouche.
musthammouche@yahoo.fr         

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