Autour d’Akhuni Laid, le mystique (part II)

Retour au Saint ( Sidna yajma3na)

Mausolée de Sidi Abderrahmane à Alger. Existerait-il un lien entre ce marabout et celui d'Aliouene, dans la commune d' Aokas ?

Ils étaient partis, les I3ayachènes, s’établir dans leur village d’Aliouène autour de leur Saint Sidi Abderahmane, à la recherche d’une protection spirituelle contre l’agressivité de la compétition commerciale, aussi moribonde soit-elle. Par respect pour les mollusques, la course entre escargots est une course aussi. La mosquée ou le mausolée du « marabout » Sidi Abderhamane était bâti-e sur un terrain relativement élevé pour délivrer sa bénédiction à chaque foyer via les ondes directes émises dans une bande providentielle de fréquence qui n’interfère en rien  avec le bruit du branchage. Plus élevé que lui était le cimetière. Plus élevé que le cimetière, était un café exposé au loin à la brise de mer avec une vue à  360 degrés, et qui jouissait de toutes les conditions pour s’épanouir. Il a dû disparaitre pour, probablement, avoir défié les morts. Ce café a eu aussi l’inapproprié privilège d’être, à vue d’œil, d’une dizaine de mètres plus centré par rapport à cette ceinture de monts et de collines qui bornait, au loin, le mausolée de Sidi Abderahmane.

Le café de Boujamaa ou le café beni du saint

A l’autre bout de la destinée, le vieux Boujamaa avait construit plus bas que le cimetière et plus bas que la mosquée de Sidi Abderrahmane, un modeste café en briques, avec seulement une vue ouverte sur le nord. Comme sous la protection de ce saint et loin du châtiment des morts, ce café fleurira sans vraiment  beaucoup d’efforts. Le vieux Boujamaa était un vrai phénomène qui faisait avec le sérieux ou les choses programmées de la vie deux entités parallèles qui ne se rencontraient jamais. A chaque fois, disait-on, qu’il tentait de mettre un peu de sérieux dans une entreprise quelconque, aussi banale soit-elle, l’échec le rappelait à l’ordre comme pour faire de lui l’apôtre des choses- qui- roulent- au- petit- bonheur -la- chance. Dans ce café géré par ses fils, il arrivait à Boujamaa d’échapper à l’attention de sa progéniture et de céder à l’invitation au bar par les hommes du village, de moitié son âge, tout aux frais de la bonne ambiance. Le soir, il rentrait au café, à la limite de l’ivresse et se mettait  à chercher la petite bête à tout le monde, au hasard, à la tête du client.  Des jeunes, des vieux, des hadj, des éléments de sa propre famille, des inconnus, des bergers, des cadres, des médecins, des enseignants, des petits, des grands,… il ne ratait personne. A la moindre réplique contre lui, à cœur-joie, c’est la réaction en chaîne. Tout le monde se dechaine. Tous contre Boujamaa et Boujamaa contre tous. Se voyant seul contre tous, et trop contrarié, il passait à l’expéditive : quittez mon café si vous êtes des hommes, quittez mon café et ne revenez plus espèce de peuple menteur, maudit par tous les prophètes du monde,  j’irai en France et je leur parlerai de vous.

Cette insolite rancune de Boujamaa envers la société datait, parait-il, de  l’époque où il vivait en France, heureux, disait-il, avec sa famille. Sa famille, ses amis et ses proches avaient, disait-on, usé de quelques arguments ou plutôt subterfuges pour le convaincre de rentrer définitivement en Algérie. Ayant trouvé que « la terre promise » n’avait rien de prometteur à lui offrir, il se retourna contre tout le monde dans un dénigrement radical de la société, qui durera jusqu’à sa mort. La société le lui rendît bien par des éclats de rire à la hauteur de son irrésistible sens de l’humour, indissociablement collé à sa nature, à tel point qu’il s’était involontairement retrouvé privé de cette aptitude à blesser  par le propos  même dans des situations où il lui  arrivait de le souhaiter. Hélas, la vie peut s’avérer  ne pas être  toujours facile quand il sied à la société de mettre nos éloges et nos critiques dans le même sac, y compris quand c’est de bon sentiment. D’un point de vue  pertes et profits, la société et Boujamaa ont toujours évolué dans une espèce, de  « win-win situation », comme disent les anglo-saxons. Par rapport au miroir propagandiste qui nous renvoyait des images narcissistes de « peuple le plus beau de la terre », il était l’anti miroir social destiné à nous  installer dans un monde réel en corrigeant, généralement, à la baisse,  nos images reçues de notre dispositif trompeur de miroir aux alouettes installé par le pouvoir.

A chaque fois, dans son café, que de telles bienvenues « altercations » avec le public se produisirent, ses fils gênés, le mirent  dans la voiture et le conduisirent, forcé, à la maison, au grand regret d’une clientèle qui aurait bien aimé voir durer dans les éclats de rire ce one-man-show hautement improvisé. Le lendemain, les clients reviennent plus nombreux qu’hier pour commenter les réactions de Boujamaa comme on le faisaitt après un grand match de football.

Un patron qui lave  sa clientèle qui lui reste, malgré tout, fidele à plus d’un titre, ça ne se passe nulle part ailleurs. Cela défie la grande règle commerciale qui proscrit à tout commerçant le respect absolu de la clientèle. En l’absence  évidente d’un savoir-faire en marketing, ce seraient, serait-on tenté de croire, les étoiles qui gèreraient un commerce.  Sidi Abderrahmane, était-il pour quelque chose ? Y’a-t-il un lien de descendance entre ce saint et les tribus  alentours ? Pour moi c’est mystère et boule de gomme. Est-ce le même Sidi Abderrahmane que celui à qui le chanteur Matoub Lounès demandait dans l’une de ses chansons de punir les sociétés lâches et ingrates en leur faisant aboutir leur rêve à l’envers ? Là aussi, Sidi Abderrahmane semble être mort et enterré en plusieurs endroits à la fois, il avait un don d’ubiquité bien avant la particule EPR.

Un point d’eau, un  « marabout » et une communauté.

Ici, c’est l’Aokas des vieilles familles. Ici, étaient nés Akhuni Laid, les deux frères Felkai ainsi que les ancêtres de leurs ancêtres. Les familles qui ne s’étaient pas installées ça et là depuis au moins deux siècles sont considérées sans fâcheux stéréotypes comme des arrivistes. Plus loin, à l’est de Sidi Abderrahmane, se trouve un point d’eau unique en son genre : Une fontaine publique de laquelle coulait une eau d’une fraicheur telle à vous couper les incisives, avec une force telle à vous briser la cruche. Cette fontaine répondait au besoin en eau de quelques dizaines de foyers en utilisant, coté cour, coté jardin, un système d’irrigation des plus primitifs. Seuls l’effet de la descente et le passage par les zones d’ombre permettaient de pallier au problème de l’évaporation de l’eau qui coulait suivant un système d’irrigation à ciel ouvert. C’était seulement, 50 ans après l’hypothèse de la tectonique des plaques. Ici, la mémoire historique se limite, physiquement, aux oliviers plantés par les ancêtres et, l’avenir nous attend avec la patience des haricots qui grimpent. La splendeur du printemps se prolonge dans les jardins à la barbe d’un été vain qui n’affecte en rien le débit de la fontaine. Ces fruits qu’on a tant attendus pour mûrir, le bonheur de les cueillir ne dure finalement que le temps que dure la floraison des plants de tomates. Plus bas, à Aokas, l’aventure courageuse du printemps s’essouffle au pied de l’automne et la nature retrouve, entre le tapis de feuilles mortes et le ciel gris d’automne avec ses lucarnes toutes bleues, le même Akhuni Laid, toujours égal à sa marche avec, seulement, à peine perceptibles, quelques poils gris en plus dans sa barbe soumise aux vents.

La CAPS ou le syndrome d’une société qui ne produit plus ce qu’elle consomme.

Là- haut, à Aliouene, à coté, de la fontaine, c’est les deux moulins. Ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Ils ont depuis quelque temps fermé leurs portes parce qu’ils n’ont quasiment plus rien à moudre. La révolution agraire avait bureaucratisé l’agriculture au point de lui faire quitter les champs. Le petit paysan qui, jadis, travaillait comme une fourmi a été appelé à grossir le rang des cigales pour chanter aussi bruyamment que possible les éloges du système, afin de permettre aux putschistes de dissoudre, dans le vacarme social, leur sale moyen de s’être emparés du pouvoir. Ce petit paysan, qui, jadis, nourrissait la Rome Antique et qui, plus récemment encore, faisait de l’Algérie le grenier de l’Europe, est réduit comme tout le monde à attendre à la CAPS son quota de semoule toute prête venue du lointain paysan du Nebraska, pendant que dans la chaine, il se cultivait à discuter des heures sur les problèmes sandinistes en Amérique centrale. Nos politiciens ont fait de lui un citoyen modèle qui est réglé à se mêler de tout sauf de ce qui le concerne en premier lieu. Si le bateau arrive à temps, l’éloge va aux politiciens pour avoir tenu leur promesse. Ainsi, c’était, dans cet ordre de relations entre gouvernants et gouvernés que c’était établi notre système politique. Un système politique qui portait en lui les malheurs symptomatiques d’un peuple appelé dès lors à se nourrir de ce qu’il ne produit plus et à se vêtir de ce qu’il ne tisse plus tandis que, devant ses yeux, se dessine l’illusion de grandeur portée par une armée qui exhibe sa force et son agressivité à coup de défilés militaires à travers l’armement qu’elle a acheté aux pays auxquels l’exhibition de notre puissance était destinée. L’astuce des gouvernants était simple : Si tu veux que ton chien te suive partout, affame-le. Les révolutions électronique et médiatique n’étaient pas pour eux des moyens d’éduquer et d’informer mais plutôt de bercer le peuple dans une sorte d’illusion d’optique.

Plus loin, au nord de la fontaine, se trouvaient deux épiceries qui vendaient à peu près la même chose et qui se partageaient sans concurrence leurs quotas de clients préétablis selon des critères à connotation tribaliste. Plusieurs familles qui portent des noms différents vivent ici depuis des lustres. Viennent-elles d’un même ancêtre ? Ont-elles un quelconque lien avec Sidi Abderahmane ? Ce que je sais c’est que je n’en sais rien. Cependant, trois familles avaient émergé accidentellement, peut-être, pour le choix de la toponymie du village. Il s’agit des familles Ayache, Amrone et Allioua. Jusqu’à ce jour, peut-être, le village pouvait s’appeler I3ayachen, I3amrunen et Aliouene. Pour des raisons que j’ignore, la famille Alioua était à l’honneur, le toponyme Aliouene a été officiellement retenu. Akhuni Laid était de l’une de ces trois familles candidates pour la toponymie du village, la famille Amrone.

Ainsi, donc, voyait les choses, Akhuni Laid le mystique. Et même s’il n’était peut-être pas le seul à les voir ainsi, il était vraisemblablement le seul à les décrier aussi fort.

Un marginal dans une société à la marge de la réalité

Pendant que tout le monde voyait en le système, héroïsme, socialisme, anti-impérialisme, lui, Akhuni Laid, ne voyait que lâcheté, corruption, insulte aux martyres, hypocrisie, et, surtout, détournement de la révolution pour rouler pour les putschistes. Il n’avait pas écrit “Le Fleuve Détourné” mais il a bien vu se détourner le fleuve bien longtemps avant Rachid Mimouni. Il le criait haut et, même, trop haut sans hésitation et sans remords. Dans une population conditionnée de façon pavlovienne à applaudir et à chanter à tue-tête « Tahia Boumediène », il était le seul qui voyait en ces cérémonies l’évidence criarde d’une société qui poussait le chariot dans la mauvaise direction. Interpelé par la gendarmerie, il sera incarcéré le temps que passe le cortège. Les deux minutes qui ont ébranlé Aokas, lui, il les passa en prison, en libre penseur, pendant qu’à l’air libre s’extasiaient de joie les prisonniers de la pensée unique devant ce cortège de putschistes qui ont pris le pouvoir en exilant ou en assassinant impunément leurs frères de combat. Partout en Kabylie, on répondait comme des zombies par des acclamations et des youyous à des discours qu’on ne comprenait pas et qui étaient fondés sur notre effacement programmé de notre Terre Authentique au nom de la glorification inachevée de la Nation Arabe qui devait s’achever pacifiquement, de l’océan indien à l’océan atlantique par la force sacrée de l’épée à l’ombre de laquelle se trouvait le paradis du combattant qui combattait pour notre anéantissement identitaire. Si le bon dieu qui nous a crées n’a pas vu de bonnes raisons de nous effacer, le baathiste, lui, les a bien inventées.

Akhuni Laid nous a quittés, si je me rappelle, tôt dans les années 80 et je ne sais plus ce qui est advenu des deux frères Felkai. Ils étaient un trio de solitaires qui croyait en la solitude au point de ne pas se fréquenter entre eux et, chacun d’eux était en bonne compagnie avec lui-même. Ils étaient loin d’être de ces vagabonds dévergondés abandonnés à leur crasse. Ils étaient d’apparence, assez propres et, l’un d’eux était même connu pour son inégalable propreté, alors que leurs habits n’étaient pas noirs. La couleur noire était la couleur préférée de nos parents parce que, disaient-ils, les habits de cette couleur ne se salissent pas trop vite. Autre façon de dire qu’ils ne révèlent pas la saleté. Sous cette couleur se garde bien le sacro-saint secret de la saleté de notre linge porté qui ne se reconnait qu’en famille. C’est dans ce contexte ironique que la génération d’après a surnommé celle de nos parents la Génération des Blousons Noirs.

Le sens de discrétion de nos trois solitaires faisait qu’on ne les voyait pas consommer et acheter comme tout le monde. Comment faisaient-ils pour survivre dans un environnement auquel ils ne demandaient rien ? Probablement, grâce à celui qui les a destinés à être ainsi. Pour un étranger, ils paraîtront comme des gens tout-à- fait ordinaires mais au fond de leur regard absent se dessinait, aux fins fonds de leurs cornées, l’image de ce milieu auquel ils avaient depuis longtemps appartenu. Tous les trois, dans leur solitude, se lisait en eux une originalité qui répondait à leur refus de se mélanger, par la voie pacifique du repli. Comme des neutrinos qui errent dans le cosmos depuis le big-bang sans subir la moindre influence du milieu dans lequel ils errent, ces trois solitaires d’Aokas des vieilles familles portaient en eux le cachet de l’authenticité aokassienne. Ils sont comme désignés par l’antériorité à porter de façon inaltérable le sceau de l’originalité à travers les époques de mutation et du déracinement humain. Si les physiciens se penchent aujourd’hui sur les neutrinos pour retracer l’épopée de l’univers jusqu’au big-bang, pour, à-peu-près les mêmes raisons mais dans un contexte sociologique, nos sociologues qui s’intéressent à la sociologie de leur village peuvent se pencher sur le comportement de ces trois solitaires qui, comme de véritables neutrinos sociologiques, ont mené une vie quasiment sans l’ influence du milieu dans lequel ils ont vécu, loin de toute forme de standardisation par la politique et la propagande. Ils sont venus au monde comme tout le monde et sont partis ou partiront après avoir vécu une vie qui n’a rien couté à la société. Ils étaient des témoins muets d’une réalité écrite à l’intérieur. Aujourd’hui que les calculs politiciens et la complicité sociale aient réduit notre pays à ce champ de la fable, qui ne se peut tellement moissonner que les derniers venus n’y trouvent à glaner, on doit à ces trois solitaires qui ont porté le germe de l’anticonformisme aokassien, au moins une chose : Celle de ne pas avoir participé à pousser le chariot dans la mauvaise direction.

NB. Dans ce récit, je n’ai fait que déverser le contenu de ma mémoire d’enfant sans aucune forme de recherche ou d’investigation. Auprès de ceux qui y trouveront des imprécisions, l’innocence de l’enfance me servira d’excuse.

Fin.

Part I

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