Le peuple kabyle fascinait une américaine de la Génération Battue (ex Et si on parlait korandjé !)


Tabelballa (1400 kms au sud ouest d’Alger). la seule ville en Algérie où l’on ne parle ni arabe ni bérbére, mais le Koranjé.

Chers lecteurs, et si je me permettais de défier amicalement votre culture en vous disant : c’est quoi, Koranjé [1] ? Ne le prenez surtout pas, à quelque lettre prés, pour une marque de téléviseur venu de l’ex Yougoslavie de Tito.Ca serait, comme disait La Fontaine, prendre Vaugirard pour Rome. Par contre, vous avez, sans doute, tous ,entendu parler de Tabelbala, cette Oasis située en plein milieu de nulle part, dans notre vaste désert, quelque part, entre Bechar et Tindouf et que les non événements, au fil des temps qui ne se défilent pas, ont réduit à une espèce de point géodésique qui somnole dans le calme aussi bien orogénique que civilisationnel, qui la place dans cette catégorie de contrées où il ne se passe rien. Dans les années 90, je me suis rapproché d’elle, mais sans jamais l’atteindre, parce que, pour moi, c’était une oasis comme toutes les autres, donc inutilement trop loin. Puisque j’étais dans la région de Kerzaz, une curiosité insolite m’avait incité à me rendre à Beni Abbes, d’abord célèbre pour ses belles brunettes ensuite, pour cette plante verte bien particulière qui poussait partout dans l’Oasis et qu’on appelait el habbala (celle qui rend fou).Elle se consomme comme du thé. Consommée modérément, elle provoque chez son consommateur un fou rire qui le laisse rire comme un fou pendant une période qui peut durer une journée. Consommée en overdose, elle peut provoquer la folie. D’où son nom.

L’Oasis de Beni Abbès à 145 kms de Tabelbala

Oasis de Beni Abbes (1240 kms au sud ouest d’Alger)

L’oasis de Beni Abbes appelee aussi l’Oasis Blanche  était d’une beauté splendide. Située en plein dans le Grand Erg Occidental, elle offrait une vue sur un paysage unique en son genre. Une belle palmeraie toute verte qui s’accroche en toute élégance à un paysage dunaire plein d’éclat mais sans vie, qui s’étend à perte de vue comme un océan de quartz à faire rêver les industriels de la Silicon Valley ou Vallée du Silicium, en Californie. Un contraste de couleurs en vert et or qui symbolise  à la fois la vie et la richesse et qui lui fait mériter l’honorable titre de la perle de la Saoura. C’est ici, aussi que se trouve le fort de Beni Abbas qui a servi pour quelques années de lieu d’ermitage au pére Charles de Foucault, vers la fin du 19eme siécle.  On se croirait dans un autre monde, mais, dans les rues, la vie artificielle nous rappelle à l’ordre via quelques slogans creux genre… min echaab wa ila echaab (par le peuple et pour le peuple) écrits sur quelque façade des murs de la mairie ou de la Kasma que le baathiste est toujours là pour régler et réguler, à sa convenance, les habitudes locales. Ici, au fin fond d’un autre désert, nous avons conquis des terres, semblent se dire ces hommes qui nous gouvernent et qui font tout pour faire remonter leur origine jusqu’à l’Arabie pour puiser leur argument de supériorité de la Sainte Mecque où, depuis des lustres, diverses  populations s’étaient toujours  partagé leurs différentes croyances, autour d’une espèce  de météorite noire logée dans une sorte de cube appelé, comme sa forme l’indique, la Kaaba.

A la conquête de la plante qui rend fou de rire.

A l’entrée de la ville j’avais déjà pressé le chauffeur à se rendre tout droit vers cette plante qui rend fou de rire. La traversée de la ville dure un peu plus d’une minute et nous voici à la fin du goudron. La route est stoppée sec par des dunes infranchissables du Grand Erg Occidental, aux pieds desquelles des petites maisons  apparamment construites par l’état sont paisiblement installées. On sort du véhicule et on va droit vers notre plante du bout du monde. Parmi toutes ces plantes qui poussaient chétivement comme par rébellion contre le dieu de la pluie, elle était vraisemblablement la plus distinguée par sa relative éclatante verdure. De la taille et d’apparence d’un plant de poivre quelque peu malmené par la sécheresse, je lui ai  pris une feuille dans ma main avec la délicatesse de Neil Armstrong dans son premier contact manuel avec les  échantillons lunaires. J’avais essayé de cueillir quelques feuilles pour m’en faire une  « tisane comédienne » et même d’en prendre une bonne quantité pour la proposer à quelques  constipés du nord, qui ont depuis longtemps perdu le sens du rire, mais le chauffeur d’El Golea, pourtant réputé très haschisch, m’en avait dissuadé. Si la police qui ne rit pas, m’a-t-il dit, te surprend avec ça, tu auras d’elle un effet opposé à celui de la plante, à savoir celui de ne jamais cesser de pleurer ton propre sort.

La japonaise de l’Hôtel Rhym

A la vitesse du « passez, vous, avez, tout-vu », on fit demi-tour pour se rendre à l’hôtel Rym, un complexe touristique de 3 ou 4 étoiles,  pour consommer quelque chose à la hauteur de notre long déplacement. Vers la fin des années 80 ce complexe avait bénéficié  à travers  le tournage de quelques scènes du film de Bernardo Bertolucci, un Thé au Sahara, d’après le roman de Paul Bowes, d’une publicité qui, si, c’était sous d’autres cieux, lui aurait valu d’être une attraction touristique certaine. Mais dans une Algérie en plein délire intégriste cela ne pouvait être conçu que comme une tentative artistique  de séduction satanique. On rentre, et la première question qui nous vient à la tête est comment sont payés ces fonctionnaires de l’hotel. La recette  touristique de tout ce complexe a été sauvée de sa valeur nulle par une touriste  asiatique habillée en Djean’s et qui s’étai attablée en solitaire au fond de la salle. Avec elle, nous étions  3 à ne pas faire partie de l’effectif de ce beau complexe. Nous la regardons comme une créature  venue de la constellation d’Andromède et elle nous regardait   avec des yeux pleins d’inquiétude  et, pour probablement, d’autres raisons. Au fait j’ai parcouru l’Algérie pratiquement dans tous les sens, et c’était la première fois que je rencontre une touriste japonaise, seule par-dessus le marché. Dans ma tête il était plus probable de rencontrer une soucoupe volante qu’une touriste asiatique dans pareille époque, pareils endroits. Grande et élancée, elle dépassait de loin les standards de taille asiatiques. Ça m’a renvoyé à un article que j’avais lu il y’avait quelques années dans le Nouvel Observateur, qui rapportait  que grâce aux techniques de sport et à un régime alimentaire  adéquat  les japonais sont parvenus à grandir, en moyenne, plus que les anglais. Tard, le soir,  nous quittons Beni Abbes à destination de notre camp installé à Kerzaz avec des porte-feuilles qui ont lamentablement subi un coup de maigre à cause des tarifs  exorbitants pratiqués sur les consommations. Au fait, il fallait à un smicard « mécréant » une demi-journée  de travail pour se permettre une Nouas. Autant aller à la mosquée et s’enivrer  gratuitement de promesses d’un imam sur un paradis de saints qui fait couler en son sein des fleuves  de lait et de vin.

Tabelbala en Arabe ou Tsawerbets en Koranjé

Revenons à notre histoire sur Tabalbala. L’idée d’une Oasis comme toutes les autres, habitée par des algériens qui répondent aux normes de l’algérianité baathiste  reposait en paix dans ma tête comme un cadavre certain. Pas le moindre algérien, historien, voyageur ou intellectuel ne m’avait parlé des particularismes de cette oasis de Tabelbala pourtant bien singulière par le fait que ses 8000 habitants parlent un langage unique au monde: Le Koranjé. La ville de Tabelbala consiste principalement en 2 ksars : Ksar Kora et Ksar Ifrenio .Un troisième ksar de moindre importance est le ksar Yami. Les baathistes du pouvoir qui travaillent, au mépris de toutes les cultures locales, à la gloire du monde arabe, ont eu comme top souci d’arabiser les noms de ces 3 ksars. Ainsi, les 3 ksars de l’Oasis deviennent respectivement Ksar Sidi Zekri, Ksar Cheraia et ksar Sidi Makhlouf.

L’ américaine de la génération battue (beatnik)

Ces renseignements sur cette île, je les ai reçus, un peu curieusement, d’une américaine que j’ai rencontrée accidentellement au début de notre troisième millénaire. Aux alentours de la soixantaine, blonde aux yeux bleus, elle remplissait parfaitement bien les critères de définition suprématiste de la race aryenne. Avec une excitation inattendue, elle avait qualifié sa rencontre avec moi de première rencontre avec un berbère depuis 1956.C’était l’année où elle s’était rendue en aventurière en Kabylie en guerre, en compagnie de son mari à la recherche de l’originalité et de la paix en l’homme.

Quelle mouche l’avait-elle piquée, elle, la bien nourrie de San Francisco pour aller faire un voyage dans le temps, dans notre Kabylie de tous les archaïsmes ? C’est la dimension temporelle qui l’avait attirée, sans doute. Et quoi d’autre ? Qu’est-ce qu’elle avait à me raconter de ce peuple qui vivait au jour le jour ? Quel genre de message, notre colonisabilité qui nous caractérise au plus haut point, peut-elle transmettre à l’Amérique ? C’était curieux de savoir, de quelle façon, nos paysans qui ne doivent leur existence qu’à un recul sur les terres non convoitées, comme des corbeaux sur nos montagnes, perchés, qui ont de tout temps perdu leur fromage de l’histoire aux renards de la vallée, peuvent-ils intéresser une citoyenne de l’Amérique des stellites et des robots.

J’étais très étonné de l’entendre parler autrement de ce peuple kabyle comme d’un peuple très brave et très fascinant et d’un sens de l’hospitalité unique au monde, qui, dans son sommeil du juste a su relier, au fil des temps, la terre et le sang via les chemins qui montent vers les collines inoubliables. Un peuple blanc, plutôt pale qui n’a jamais agressé personne ni pratiqué de l’esclavage. L’histoire du futur devra rendre à ce peuple un grand hommage pour son stoïcisme et sa tranquillité. Il avait des valeurs humaines certaines qui ne lui permettaient pas d’agresser ou de se préparer à l’agression.

Je me suis dit que c’est le syndrome des gens pressés de San Francisco qui l’a poussée à admirer  la lenteur des choses de l’autre coté de la barrière. J’ai tout de suite vu, en elle, un prototype de pensée d’une adolescente de la bourgeoise blanche américaine qui a été profondément affectée par la révolution beatnik des années 50 et qui a dû manifester aux cotés de Jack Kerouac et d’Allen Ginsberg pour dénoncer ce qu’ils avaient appelé la mécanisation deshumanisante de la culture américaine. Ce qui devait, quelque part, expliquer son admiration pour une Kabylie à la Diogene de Lycarce, coincée, quelque part, dans les replis topologiques de l’espace-temps. C’était la Kabylie d’une époque où le dos d’âne n’avait rien à voir avec la chaussée. C’était une Kabylie où l’on buvait de ses mains nues de ces fontaines incertaines qui délivraient goutte-à-goutte une eau sans protocole qu’on croyait fraiche et limpide. C’était aussi l’époque où nos globules blancs faisaient bon ménage avec les microbes.

Elle et son mari dont elle était folle amoureuse, munis de sacs-au-dos devaient se déplacer en auto-stop pour rendre le voyage plus sensationnel, parfois dans la benne de camion en plein milieu des chèvres et des moutons, façon de se façonner quoi raconter à ses enfants, disait-elle. Un voyage en plein milieu des valeurs humaines non altérées par l’obsession matérielle. Elle se souvient toujours de ce délicieux plat qu’on appelle le couscous, de “ce tourne-oufane” qu’on appelle la galette et de ce lait qui lui venait directement de la mamelle d’une chèvre. Elle avait visité tous les villages de la haute Kabylie les plus rustiques, elle a fini par aboutir quelque part du coté de Sidi Aich.

“En s’approchant de Bougie, la présence française commençait de plus en plus à se faire sentir, des convois militaires et leurs machines à tuer massivement l’homme au nom de la civilisation se rencontraient à mesure qu’on s’approchait de Bougie. On a , alors, décidé, devant ces horreurs de rebrousser chemin et de mettre fin à ce que je considère de toutes mes forces comme le voyage le plus fascinant de ma vie”, a-t-elle affirmé. “On avait programmé, pour la mi soixante-dix, mon mari et moi de retourner en Kabylie pour voir comment ses hommes vivent leur indépendance mais le destin en a décidé autrement. Mon mari, toujours à la conquête des sensations fortes avait pris la décision de participer au tour du monde à la voile. Son espoir s’était éteint quelque part du coté de Cap-De-Bonne Esperance. Pris dans une violente tempête, il a du perdre le contrôle de son voilier et englouti par le déchainement des vagues, engloutissant ainsi, en moi, l’espoir de le revoir. Effectivement, je ne l’ai plus revu depuis. C’est en prenant des cours à UCLA sur les cultures en péril que j’ai appris l’histoire des berbères et ces petites notions  que je venais de te raconter sur Tabelbala, une Oasis que j’aimerais bien visiter avant de mourir”, avait-elle ajouté.

Ayant entendu, dernièrement, qu’il y’avait des émeutes à Tabelbala pour problèmes liés, comme souvent, à une suspectable distribution de logements, l’idée qui était stockée quelque part dans l’équivalent biologique de mon disque dur, m’était revenue aussitôt pour écrire ce récit sur cette oasis de Tabalbala qui, il y’ avait quelques années m’avait été superbement contée pour la première fois par une  américaine.

Aujourd’hui, “thebbalbal eg Thvelvalt” (Tabelbala s’enflamme) aurait été le titre le plus approprié, en Kabyle, pour rendre plus mnémonique le nom pas facile à retenir de cette singulière Oasis. Une oasis qui parle Koranjé, un langage qui est appelé à disparaitre comme l’aurait voulu le courant baathiste au pouvoir, au nom de l’Empire uniformisé par l’usage exclusif de la langue du paradis qui serait, aussi, par  voie de conséquence de la bureaucratie céleste, la langue de l’enfer.

Rachid C.

Notes

[1] ne pas confondre avec Gorenj, une marque de téléviseur importé de la Yougoslavie de Tito

1 comment for “Le peuple kabyle fascinait une américaine de la Génération Battue (ex Et si on parlait korandjé !)

  1. September 28, 2011 at 05:54

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