Éradicateur ou réconciliateur ? Analyse sur un fauve (par Kamel Daoud)

 

Raïna Raïkoum :Lundi 5 septembre 2011
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par Kamel Daoud

Il y a quelque chose qui se passe en Algérie ces temps-ci : une brusque conscience du Pouvoir qu’il est un Régime qui doit se défendre pour survivre. Finis les temps des séductions par le sucre et des dialogues par l’huile. Depuis la chute de Kadhafi, il y a comme un réveil, une crispation, une crampe du doigt sur une gâchette. Le régime qui a de grosses narines prospectives le sait : c’est son tour, un peu. Il sent le regard international qui le cherche, la pression sur sa pelure, l’électricité des grandes poursuites sur sa fourrure dressée.

On n’a pas osé le dire mais c’était un peu évident : depuis quelques mois, le Pouvoir jouait à la démocratisation parce qu’il avait une obscure intuition que le peuple jouait à la révolte. Au fond, il avait senti que le peuple ne voulait pas vraiment d’une révolution lourde, juste quelques jacqueries, pour être «in» et obtenir des fruits et des routes. Pas plus. Le Pouvoir avait saisi cette vérité blessante pour l’ego, que le peuple ne voulait pas le changement mais de l’argent. Et il en a donné. C’est ce qui a permis au Régime de jouer un peu le dialogue, de lâcher du lest et de s’abaisser à quelques alliances. Mais cela semble fini. Pendant la distribution du sucre, l’oeil était rivé sur le front libyen. De Kadhafi le fou, était attendu justement une folie capable de stopper le printemps arabe et de créer la dissuasion définitive. Le régime algérien était sûr et certain que Kadhafi allait gagner. Grosse déception et une brusque conscience de l’angoisse : le Rat libyen est tombé, les Français sont de retour, mais juste à côté et il y a comme une musique de fond qui joue l’air connu de «j’arrive». Le Régime sent la pression, la logique du tour qui vient. Du coup, on laisse tomber les fioritures et les bonnes manières. L’heure est grave et le blabla inutile. Il s’agit de survivre, pas de se laver les mains ou de coiffer des cheveux. Le chroniqueur le pronostique : le régime va durcir ses manières, frapper fort, revenir à ses régimes alimentaires anciens et à sa nature violente. Il n’a pas le choix. Ou n’en a qu’un seul : soit se renverser lui-même pour espérer sauver une partie de lui-même, soit succomber à sa nature profonde, à ses habitudes, et frapper fort et dur et se battre et reprendre les armes et le maquis pour essayer d’être le survivant pas le fuyard.

Dans quelques semaines, ce choix sera fait : soit la nature sauvage au nom du nationalisme (la campagne est déjà lancée avec des journaux de services et sur le net) et de la lutte contre la soi-disant ingérence, avec mise en veille des droits de l’homme et de l’ouverture o soit un compromis avec demande de temps pour assurer une transition vraie, celle que veulent voir les puissances internationales.

Pour le moment, comme le disent des observateurs, ce sont les conservateurs du régime qui mènent la barque. Ils jouent sur le temps, s’en tiennent à la diplomatie démodée de la guerre froide, pensent que c’est un devoir que de soutenir Kadhafi, s’enfoncent dans le déni et l’absurde et essayent de jouer sur la Qaïdisation de la révolution libyenne pour obtenir le soutien international et la peur nationale. C’est pour le moment.

Car, dans quelques mois, la donne va changer. D’autres prendront le volant. Qui ? Deux équipes en concurrence. Celle qui veut une transition en douce ou celle qui dit «l’heure est trop grave pour laisser ce peuple conduire la voiture qui n’est pas à lui de toute façon» et donc il faut frapper, punir. Des réconciliateurs avec le temps ou des éradicateurs d’un nouveau genre. C’est là que les Algériens vont payer, comme durant les années 90. Alors que cette fois-ci, ils n’auront même pas voté ni choisi ni fait de gaffe et le FIS n’est plus qu’une poupée gonflable. Ils auraient tout juste le tort d’être nombreux et d’être une menace possible.

On ne mesure pas encore l’affolement et l’angoisse et l’obligation de mutation qu’a induits la chute de Kadhafi sur le régime algérien. Derrière la sérénité, la peur que confessent de petites man_uvres genre campagne contre El Jazeera et jeu de dupe sur la fibre nationale anti présence française au Maghreb. Le Pouvoir déclencherait même une guerre 54 contre la France car c’est le dernier moyen connu pour s’offrir un pays au nom d’un peuple.

Pour une fois, on sent la contradiction, l’absurde et la peur, la vraie, de vraiment être arrivé à terme. Le fauve sent vraiment qu’on veut sa peau, sa fin, sa place. Il sent qu’on parle de lui dans son dos. Il sent qu’il doit survivre et regarde avec une incroyable attention le cas de la Syrie pour voir s’il y a une vie après le réveil d’un peuple. Pendant que le peuple regarde la Tunisie et l’Egypte pour savoir s’il y a une vie après la mort de la dictature.

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