Maitre Ksentini, avocat du Diable ? (par Barek Abas)

Par Abas Barek
Le président de la Commission nationale consultative de promotion et de protection des droits de l’Homme (CNCPPDH), Me Farouk Ksentini, vient de plaider pour une amnistie générale en faveur des terroristes en déclarant : “Je ne vois pas pourquoi l’amnistie ne s’appliquerait pas en Algérie, dès lors que d’autre pays qui ont vécu des drames l’ont adoptée. La décision de l’appliquer ou non revient au seul président de la République ”.

En faisant sa déclaration, Monsieur Ksentini, en fin juriste, n’a pas omis toutefois de préciser qu’il s’exprimait en son nom personnel. A ce niveau de responsabilité et qualité de président d’une telle instance, on ne peut s’exprimer en son nom personnel comme si on commentait un match de football sur une terrasse du Sheraton entre copains. Me Ksentini nous balance « son » idée en fait pour sonder la réaction de la société vis-à-vis de cette question comme un météorologue sonde l’atmosphère avec son ballon. Franchement, Maitre, quel Ministre, PDG d’une entreprise publique ou Président de n’importe quelle instance puissent avoir « son » idée sans l’approbation ou l’aval de la plus haute hiérarchie de ce pays ? Autrement dit, ayez l’honnêteté intellectuelle de nous dire pour qui vous roulez et qui vous utilise comme sonde météorologique ? Dites-nous qu’un « autre coup » comme la fameuse réconciliation nationale se prépare ? Mais vous ne le ferez pas évidement.

C’est bien de prendre exemple des expériences des autres pays en matière d’amnistie. Les pays en question, non cités par Me Ksentini, le font penser comme moi et j’en suis sûr, à l’Afrique du Sud et au Maroc. Ce que ne veut pas nous avouer Me Ksentini, c’est que l’Afrique de Sud et le Maroc n’ont pas décrété l’amnistie du jour au lendemain, par décision administrative fût-elle présidentielle. L’Afrique du Sud a mis en place une « Commission Vérité et Réconciliation » où les bourreaux de l’Apartheid et les familles des victimes et des victimes réchappées des actes criminels se sont confrontées publiquement. Le Maroc quant à lui a créé la « Commission Marocaine de Vérité » sur les exactions commises durant le règne de Hassan II. Ces commissions ont pour finalité d’apporter, aux crimes commis, des réponses telles édictées par Amnesty International :
• les victimes directes doivent savoir toute la vérité sur les crimes qui les ont atteintes et les causes de ces actes. De plus, leurs souffrances doivent être reconnues publiquement. La connaissance de la vérité permet de corriger les fausses accusations qui ont pu être portées envers elles pendant la période des crimes ;
• pour les membres de la famille des victimes, surtout lorsqu’il s’agit de tués ou de disparus, il est important d’avoir des détails sur les circonstances et sur le sort de leurs proches ;
• la société concernée doit connaître les conditions dans lesquelles les violations se sont produites et les raisons qui ont conduit à ces faits, pour qu’ils ne se reproduisent jamais et pour que les épreuves subies soient reconnues et restent en mémoire.
• éclaircir autant que possible les faits relatifs aux violations des droits humains commises dans le passé.
• communiquer les éléments rassemblés aux responsables des enquêtes déjà engagées ou nouvellement ouvertes et des procédures judiciaires.
• formuler des recommandations concrètes permettant d’accorder des réparations complètes à toutes les victimes et à leur famille.

Le monde entier a suivi avec émoi ces confrontations parfois insoutenables où le bourreau demandait pardon dans les bras de sa victime d’hier. Je me rappelle cette image de Desmond Tutu se prenant la tête, fondant en larmes, affligé par la narration d’un bourreau racontant les sévices qu’il avait fait subir à sa victime ! Je me rappelle l’image de cette mère marocaine qui regardait impassible, droit dans les yeux l’assassin de son enfant raconter comment il le torturait jusqu’à la mort !

On peut se poser la question si ces commissions sont réellement réparatrices des souffrances subies par les victimes et leurs familles et si la Vérité, toute la Vérité, était vraiment dévoilée. Bien sûr que la réponse est négative. Elles ne sont qu’un baume, un cachet d’aspirine calmant momentanément une douleur profonde, inextinguible. Mais elles ont au moins le mérite, pour les cas connus, d’apaiser l’obsessionnelle question : « Comment mon fils, mon mari ou mon père est-il mort ? Pourquoi est-il mort ? Où est-il enterré ? ». Puis, viendra le pardon pour ceux qui savent et peuvent pardonner sans oublier, surtout ne jamais oublier. C’est ce qu’on appelle tourner la page sans la déchirer.

Or, dans la tragédie algérienne des années 90 qui a fait officiellement plus de 200.000 morts, on est passé de la rahma (clémence) à la concorde civile puis à la réconciliation civile par décrets. Sans commissions confrontant les bourreaux et les victimes. Sans pardon. Sans savoir qui a tué qui. Sans savoir qui est la victime et qui est le bourreau. Pire encore, les bourreaux connus sont devenus des héros, protégés, récompensés par le trésor public pour leurs méfaits, se pavanant dans les quartiers où ils sévissaient en narguant parfois les familles de leurs victimes au point où dans certaines localités les gardes communaux, résistants d’hier sont devenus les « nouveaux harkis » !

Je me rappelle cette image de Monsieur le Président Bouteflika qui, lors d’un meeting à Alger, sommait de se taire et de s’assoir une pauvre mère dont un enfant avait disparu. La malheureuse ne demandait pourtant que la vérité sur la disparition de son fils. Elle s’adressait à l’Etat. Et tout Etat digne de ce nom se devrait de lui donner la réponse, fût elle amère. Cette femme mourrait en paix certainement même si elle apprenait que son fils était un terroriste et avait rejoint le maquis. Mais non, le Président lui dit : « chut !!! ». Et, je sais que cette femme vous maudit chaque jour Monsieur le Président même si entre temps, vos services lui octroient, et ce n’est pas sûr, une modique pension en guise de compensation. Parce qu’en Algérie, on a voulu déchirer la page purement et simplement.

Si vraiment vous voulez faire « votre » amnistie comme les autre pays, Maitre Ksentini, alors faites comme l’Afrique du Sud. Faites-nous savoir la Vérité sur la décennie noire. Faites-nous savoir qui a tué qui. Faites confronter les familles des égorgés de Bentalha et leurs bourreaux. Faites confronter les filles kidnappées et violées et leurs violeurs en série dans les maquis. Dites-nous combien d’enfants illégitimes sont nés dans les maquis. Dites-nous combien de fosses communes ne sont pas encore trouvées. Dites-nous à combien reviennent aux contribuables algériens la fausse paix achetée aux faux-repentis qui activent toujours et sournoisement. Dites-nous, faites-nous savoir et faites-nous voir, oh beaucoup de choses…… relatives aux droits de l’homme, aux droits de l’algérien.

Mais, dites-nous plutôt que vous brandissez sur ordre à l’attention des algériens le message suivant : « Restez tranquilles et ne rêvez surtout pas de printemps comme les Tunisiens sinon le bourourou ( l’ogre), la menace intégriste, vous dévorera ». L’avocat du diable est-il donc votre rôle ?

Barek ABAS


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