Bahreïn, Babès et bêtises (par Kamel Daoud)

Plus un intellectuel est proche du Pouvoir, plus il se sent obligé de se montrer idiot, comme pour se faire pardonner ses diplômes.
Schizophrénie 1 : L’info est donnée depuis hier : la capitale arabe du Tourisme arabe pour l’année 2013 sera le… Bahreïn. Dans ce pays donc, le monde est convié à voir comment on va pendre des opposants, comment on rase un monument à défaut de pouvoir raser un peuple et comment la répression peut en appeler à des mercenaires saoudiens. Lue hier, l’info choc : on ne sait pas quoi en faire, de qui on se moque et ce que cela veut dire en terme de névrose collective entre les «Arabes» et leurs peuples de service. Le Bahreïn destination touristique arabe ? Oui. C’est une version où la dictature gagne sur le peuple. L’autre destination sera Tunis : une version où le peuple gagne sur la dictature. Dans le cas où chaque touriste est payé pour faire le déplacement. C’est déjà arrivé.

Schizophrénie 2 : Le constat précis a été fait par l’intellectuel Mohammed Kacimi, sur les colonnes d’un confrère. «Je viens de passer un mois en Tunisie. Et j’ai travaillé pendant des années sur le Yémen. J’ai été étonné par l’absence de réaction et de curiosité en Algérie par rapport à ce qui s’est passé en Tunisie. Il est curieux que des intellectuels algériens n’aient pas fait le déplacement en Tunisie pour témoigner et assister aux changements exceptionnels dans ce pays voisin. On se sent honteux d’avoir été dépassé par quelque chose. Il y a un sentiment de fierté, presque de schizophrénie d’Algériens disant : «Nous étions aux origines de tout cela ! Nous sommes dans une espèce de repli honteux sur nous-mêmes comme si les autres avaient réalisé notre rêve à notre place, surtout par rapport à la Tunisie». C’était en réponse à une question sur ce manque incroyable de curiosité, chez les élites algériennes, par rapport à ce qui se passe dans le pays voisin ou les autres pays touchés par le vent du changement. Chez nous, en effet, la réaction se limite à une sorte d’attention mauvaise, prompte à conclure à l’échec ou au désordre. Malgré ce que l’on dit, les élites, beaucoup d’intellectuels algériens, ont adopté la position de rétraction du régime : la Révolution c’est mauvais, le changement fait peur, la démocratie n’est pas pour ce peuple ni pour les Arabes qui mangent la chair humaine. L’expérience tunisienne n’est pas suivie avec attention, ni avec l’intérêt qui s’impose chez nous qui voulons un changement sans sang. On n’y voit pas une chance en or de prendre le meilleur et d’y éviter le pire. Le cas tunisien n’est intéressant que lorsqu’y retentit un échec ou seulement pour confirmer ce fatalisme local qui sert à dire que la vie nationale ne vaut pas la peine d’être vécue.

Le cas tunisien est vu presque avec rancune, avec envie, avec mépris, avec ce fameux «complexe de supériorité» dont parle Kacimi. Le seul métier que nos ancêtres savaient faire, la Révolution, vient de nous être ravi, pense-t-on. Mais au lieu d’étudier le cas tunisien, presque tous se contentent de cette position algérienne du voyeur ricanant, et qui va de la diplomatie végétarienne à l’avis autorisé du buveur de café.

Schizophrénie 3 : Babès, l’intellectuel organique patron du seul Think Tank algérien, bien payé et bien financé, le CNES. Qu’a dit-il à M’sila, Laghouat et Djelfa cette fin de semaine? «Ils sont parmi nous». Les extraterrestres du 17 septembre. On s’imaginait mal cet intellectuel tomber dans le panneau et endosser la maladie honteuse des OVNI et pourtant c’est arrivé. Sur place, le patron du Conseil économique et social a fait dans le délire en dénonçant «un Etat anonyme», auteur d’un complot secret, avec une date maçonnique. Un langage de spirit en somme. Pourquoi cet homme brillant fait-il dans le cirque ? A creuser. Une piste est offerte par un ami : la culpabilité. Plus un intellectuel est proche du Pouvoir, plus il se sent obligé de se montrer idiot, comme pour se faire pardonner ses diplômes. C’est le seul moyen de rester dans le cercle, sans provoquer le rejet de l’implant ou la suspicion. A suivre cette affaire de lobotomie.

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