Les gifles d’Erdogan aux Arabes

Par Barek Abas
Les civilisations sont vivantes. Elles naissent, vivent, progressent, durent puis sombrent dans la décadence, l’effritement avant de s’éteindre. Seulement, il y’a des civilisations qui sont à l’image de l’ortie : celles-ci naissent puis meurent définitivement au point que même leurs éventuels et glorieux vestiges d’antan deviennent poussières éparpillées dans les poussières de l’Histoire. C’est, à titre d’exemple, le cas des civilisations Pharaonique et Maya. Puis, il y’a des civilisations Sphinx telles les civilisations sino-japonaise et judéo-chrétienne : celles-là, par contre, se régénèrent de leurs cendres lentement, progressivement, en puisant leurs ressources vitales de leurs racines et fondements originels. Mais cette régénérescence n’est possible que si ces civilisations tirent les leçons des causes de leur décrépitude qu’elles corrigent pour mieux s’adapter aux exigences du présent et durer le plus longtemps possible dans le futur avant de re-sombrer dans le néant à nouveau. C’est inévitablement dialectique. Je ne m’y connais en rien en anthropologie mais j’ose penser qu’il y existe une troisième catégorie de civilisations : celles des « éternelles primitives » telles les civilisations des « pygmées », « touaregs ou berbères », « aborigènes », « esquimaux », « masaïs », « indiens d’Amérique du Nord » et tant d’autres « peuplades ». Je vois déjà d’une part, mes compatriotes berbères dont je fais partie me pointer du doigt en m’accusant du « complexe du colonisé » et d’autre part, certains m’accuser d’adepte de la « sélection naturelle » mais je prends le risque d’en débattre à volonté.L’apport de la civilisation musulmane à l’humanité est incontestablement des plus précieux durant des siècles et cela dans divers domaines dont les mathématiques, la médecine, l’astronomie, la géographie, l’architecture, l’urbanisme, l’irrigation, la philosophie, la littérature, la musique, la mosaïque, l’imprimerie, la traduction, etc. Cette civilisation, imbue du verbe divin : « Iqra ! (Lis !) » et de la citation du prophète Mohamed : « Atlibou el-îlm walaw fi Ssin (allez chercher le savoir, fut-il en Chine) », bien sûr, n’avait aucun complexe à apprendre les langues latine, persane, hébraïque pour s’approprier les connaissances des autres pour les étudier, les décortiquer, les critiquer pour ensuite les perfectionner quand elles n’étaient pas carrément remises en cause. Le monde savant d’aujourd’hui sait quelles en étaient les corrections et améliorations apportées et surtout les découvertes qui en résultèrent. Combien de villes prestigieuses de Bagdad jusqu’à Cordoue en passant par de nombreuses cités du Maghreb étaient des centres de rayonnement et de savoir où même des « occidentaux » venaient s’instruire !? A titre d’exemple, Leonard de Vinci était venu étudier les mathématiques à Béjaia, ma région natale ! Oh, je peux citer mille et un million d’exemples comme celui où Charlemagne avait qualifié de satanique la « machine à déterminer le temps » que lui avait présenté Haroun Al-Rachid à Bagdad. Ce n’est pas vraiment le thème du sujet que je voulais aborder mais ces rappels n’en sont qu’introduction.

La civilisation musulmane qui a pris son essence depuis la révélation de l’Islam a rayonné sur le monde durant des siècles jusqu’à son déclin, celui de l’empire Ottoman. Elle a évidemment obéi à cette même trajectoire dialectique comme toute autre civilisation. La question que l’on peut se poser est la suivante. Cette civilisation fait-elle partie de la catégorie des « orties », des « sphinx » ou des « éternelles primitives » ? Ma conviction personnelle est que la civilisation musulmane a tous les atouts et toutes les ressources pour être une civilisation plutôt « super-sphinx ». Bien sûr en regardant à l’échelle humaine l’état actuel de ce qu’on appelle le monde musulman, il y’a de quoi être désespéré totalement. Le Prophète Mohamed lui-même, j’en suis sûr, en serait désespéré de sa « ouma » de ces siècles-ci et, s’il pouvait revenir, il dirait tout simplement : « vous n’êtes nullement mes disciples ! Vous êtes les fourvoyeurs de mon message ! ». Inutile de revenir sur la clochardisation de l’Islam par une poignée d’illuminés qui ont pu réduire au silence les voix de la modération et de la tolérance; inutile de revenir sur l’utilisation de l’Islam à des fins politiciennes par la quasi-totalité des pouvoirs arabes. Son image est tellement salie et pervertie qu’il faille un miracle pour la corriger de toutes les distorsions difformes, rétrogrades et obscurantistes. Les peuples du monde entier sont effrayés par cette image d’apocalypse, consciemment ou inconsciemment d’ailleurs. Mais les plus effrayés sont les musulmans eux-mêmes, ces millions qui croient qu’il n’y a qu’un seul Dieu sans intermédiaires sur terre, ce Dieu qu’ils adorent en toute intimité et humilité, sans tapage ni folie, sans haine ni exclusion de l’autre.

Or, dans ce décor des plus désespérés, voilà qu’une apparente lueur d’espoir surgit enfin ! Elle nous vient précisément de là où la glorieuse civilisation musulmane d’Avicenne et d’Al-Khawarizmi était tombée en ruines : la Turquie. Et, j’ose alors espérer que le Sphinx puisse revivre de ses cendres. Ce « renouveau musulman » venant de cette contrée était en réalité palpable depuis quelques années sinon du moins depuis quelques mois. Je n’ai nulle compétence pour retracer l’Histoire complexe et passionnante de la Turquie mais quelques brefs rappels historiques suffisent à nous propulser dans le contexte actuel. Depuis l’instauration, en 1922 par Atatürk, de la Laicité comme fondement de la nouvelle République Turque et dont l’Armée est garante, jamais la Turquie n’a connu autant de tensions politiques internes qu’avec l’avènement des partis islamistes sur la scène politique, en particulier, avec le sulfureux et redoutable, le défunt Erbakan, président du Parti Refah (Parti de la Prospérité). Ses positions anti-européennes et sa persistance à remettre en cause la laïcité lui ont coûté sa destitution de son poste de Premier Ministre en 1997 et l’interdiction de son Parti.

De nouvelles figures dissidentes du Parti Refah tels le Président turc Gül et son Premier Ministre Erdogan ont créé leur propre parti l’AKP (le Parti pour la Justice et le Développement) en 2001. On se rappelle l’effervescence de la rue turque quand l’AKP a pris le pouvoir en 2002, suscitée par les craintes de l’islamisation de la Turquie dont le parti se défend pourtant. Des tentatives de renversement du gouvernement et de dissolution de l’AKP pour atteinte à la laïcité n’ont pu aboutir. La politique menée par l’AKP tant sur le plan intérieur qu’extérieur a été appréciée par le peuple turc qui a finalement reconduit Erdogan aux affaires pour la troisième fois et, ce depuis 2002 à ce jour. Il ne faut pas s’étonner de voir ce « turc hors norme » devenir le futur Président de la République en 2012.

Le succès des dirigeants de l’AKP, en dehors de leurs capacités exceptionnelles de gestion, de redressement de l’économie et de leur politique extérieure des plus offensives et des plus pragmatiques est leur intelligence surprenante à rompre totalement avec les concepts rétrogrades, chauvinistes et conflictuels de l’idéologie islamiste de leur parti originel le Refat. L’AKP a compris les erreurs d’Erbakan et les ravages causés par l’islamisme traditionnel, sectaire et renfermé. Il en a tiré par conséquent la leçon essentielle : se fondre le plus simplement dans le moule de la laïcité et donc de la démocratie en respectant par conséquent l’alternance au Pouvoir. Est-ce tactique ? Est-ce parceque l’AKP n’a réellement aucun autre choix à cause de l’épée de Damoclès qu’est cette Armée qui le guette ? Certains peuvent le penser effectivement. Mais est-il que pour la première fois, on se retrouve en face d’un pouvoir d’obédience islamiste qui ne fait pas peur ni à son peuple ni à ses voisins. Et, si ce n’est que grâce à l’Armée, garante du caractère républicain et laïc de la Turquie, on ne peut que s’en réjouir.

La tournée récente d’Erdogan en Egypte, Tunisie et Libye est à mon avis aussi révolutionnaire que les acquis révolutionnaires des peuples de ces trois pays. Je ne m’attarderai pas sur le soutien turc aux révolutions arabes ni sur les aides matérielles et financières conséquentes mises à leur disposition ni encore moins sur les engagements pris pour la reconstruction des nouveaux Etats sur les plans institutionnels et économiques. Mais entendre Erdogan dire textuellement : « La laïcité n’est pas contradictoire avec l’Islam et n’est donc pas Kofr (blasphème). Et celui qui veut me contredire n’a qu’à venir en débattre avec moi. On peut être musulman et gouverner un pays laïc. C’est l’Etat qui est laïc et non pas le citoyen qui lui peut être musulman, chrétien ou autre», quelle belle gifle aux pouvoirs arabes ! Franchement, je ne puis qu’applaudir à ces paroles à m’ensanglanter les paumes de mes mains frêles. Les détracteurs de la laïcité qui prétendent qu’elle est une invention de l’Occident donc incompatible avec les valeurs de l’Orient doivent sursauter sur le divan moelleux.

La déclaration d’Erdogan, bien évidemment, a fait l’effet d’une douche froide à plus d’un dont les frères musulmans égyptiens en particulier. Ils étaient totalement pris de court, eux qui croyaient avoir un allié islamiste indéfectible venu leur gonfler leurs gandouras. Leurs réactions ne se sont pas fait attendre, arguant que l’Islam est religion d’Etat comme inscrit dans la Constitution égyptienne, rejetant de prime abord le model turc. Ce model laïc est leur tombeau politique; ils le savent. Et pour le moment seul Dieu sait où va l’Egypte. Par contre, la Tunisie qui a une « tradition » laïque depuis Bourguiba a toutes les prédispositions au renforcement de ce caractère laïc dans sa nouvelle constitution sauf si elle est noyautée par les islamistes extrémistes. Mais le peuple tunisien avisé ne se laissera pas embobiner, j’en suis convaincu. Quant à la Libye dont Kadhafi a détruit toute institution, elle peut saisir sa chance d’instaurer un Etat résolument laïc et moderne. Ainsi, elle sera sur le plan politique la « Turquie du Maghreb » et sur le plan économique le « Qatar du Maghreb » au vu de ses richesses immenses et de sa faible démographie. Le futur gouvernement libyen serait-il à la hauteur de ce défi de l’Histoire ?

Le plus extraordinaire dans ce « renouveau musulman » incarné par la Turquie d’aujourd’hui est cette résolution farouche d’Erdogan à faire de son pays le chef de file incontournable dans la région méditerranéo-arabo-musulmane. Ses coups de gueules et son intransigeance avec Israël dans le conflit l’opposant aux Palestiniens sont éclatants comme sa position courageuse dans le drame Syrien. Ce qui lui vaut toute la sympathie des rues arabes qui considèrent que la Turquie à elle seule fait pour la cause palestienne plus que tous les pays arabes réunis. La Turquie est sur tous les fronts, offensive comme jamais elle ne l’a été. Elle s’imposera inéluctablement dans la région avec les ramifications inévitablement subsahariennes. Le déplacement du Premier Ministre et de sa femme en Somalie et dans les camps de refugiés somaliens n’en est qu’un prélude (Lire mon article : “l’Algérie que vous nous léguerez, Monsieur Bouteflika”, du 31/08/2011 sur http://www.facebook.com/photo.php?fbid=2381375741625&set=t.1467650574&type=1&theater). Là, ce ne sont qu’une série d’autres gifles cinglantes aux pouvoirs arabes.

Les Arabes se réveilleront-ils comme les Turcs pour espérer que la civilisation musulmane puisse enfin contribuer pacifiquement et sereinement au bien-être de l’humanité comme du temps d’Avicenne ? Seuls des garde-fous – Armée et Constitution laïque- comme dans le cas turc peuvent faire « évoluer et pacifier » les islamistes qui sont à l’affut de la prise du pouvoir dans les pays arabes à n’importe quel prix. C’est précisément ces garde-fous qui font défaut dans ces pays où les semblants de Constitutions instaurent plutôt l’Islam comme religion d’Etat et, où les Armées sont au service de la défense non pas des nations et des peuples mais des régimes et des clans au Pouvoir dont elles font partie intégrante ! Il ne reste aux Pouvoirs arabes alors qu’à relever les défis que leur lance, pour la plupart d’entre-eux, leur ex-protecteur Ottoman. Personnellement, je reste sceptique quant à l’évolution de ces régimes en douceur dans ce sens-là. Leur unique soucis est la pérénité de leur règne despotique de père en fils (ou fille) en brandissant le spectre de l’Islamisme hirsute et barbare qui est leur « bourourou », leur unique fonds de commerce, leur seul faux alibi pour durer. Cependant, les rues arabes ne l’entendent plus de cette oreille-là et feront tomber un à un ces bastions de la terreur. Inéluctablement.

Barek ABAS

1 comment for “Les gifles d’Erdogan aux Arabes

  1. October 4, 2011 at 14:46

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