L’autre, la religion et l’imaginaire

J’ai dit à un voisin, un islamiste, feignant de ne pas savoir qu’il en était un, qu’à son avis, si toutes les européennes, toutes les américaines, toutes les canadiennes, bref, toutes les femmes que l’on nomme communément occidentales, étaient voilées, est-ce qu’il pensait que le nombre d’islamistes tentés par l’occident serait quand même tout aussi élevé?  Est-ce qu’il en échouerait autant de felouques d’infortunes dont lesquelles s’entassent les mendiants d’autres espaces, eux, vivants et vivables?  

Mon propos n’est pas que l’homme immigre vers des contrées plus clémentes parce que sa zigounette touille les méninges à ne lui faire percevoir de l’occident que sa sexualité grivoise et sa paillardise. Oui, il en existe de cette engeance qui pense l’occident de cette œillère où l’autre est suppôt de Satan, être égaré dans les nasses de la perdition, mais beaucoup nieraient avec force conviction qu’ils y sont parce que, entre autres, les femmes y sont libres et que, nonobstant, l’interdiction ne serait-ce que de s’en délecter  visuellement, ils n’ont pas à les deviner derrière le tissu qui les enfouit dans l’insu comme des cicatrices hideuses.

Les islamistes font partie de cette race qui n’assume pas son état schizophrénique. Elle rêve d’un occident continuité spatiale de la grande Umma, quoique à conquérir par la guerre sainte, mais ne s’embarrasse guère par ailleurs à tirer les dividendes d’une laïcité honnie et dont les adeptes apostasiés à coups de fatwas débiles.

Le bonhomme fit semblant de ne pas avoir compris. Alors, je simplifiai ma question. Je lui dis est-ce qu’un islamiste algérien ou marocain aurait désormais l’envie d’immigrer en Amérique ou en Europe, s’il n’y en avait que des femmes qui se cachent? Il rétorqua tout de suite que oui avec cet air de mettre le point sur une évidence irréfutable. Mais, je lui dis à mon tour que je ne le pensais pas sincère pour autant, parce que je n’ai jamais entendu un clandestin mort qui soit vomi[1] par la mer rouge! On en a vu les foules impatientes aux portes des républiques de la flagellation et de la lapidation! Tous les clandestins, tragique à dire, islamistes ou pas, sont dévorés par des mers qui donnent sur des îles que les islamistes disent être impies! 

Pardi, il est des rues à Montréal où l’on peut oublier que l’on est au Canada. Il ne faut pas être sorcier pour voir que l’islamisme y a germé et y a engendré. Je connais de moins en moins d’arabophones qui ne soient pas voilées. Même parmi les kabyles, il y en a de plus en plus. Toutefois, toutes se gargarisent des victuailles de la laïcité et de la démocratie même si toutes supposent la sexualisation de l’ultime regard à se poser sur elles. Car, pour moi, la définition du voile est on ne peut plus simple; il suppose que l’autre charge son œil sexuellement. Et si le problème n’était en vérité que dans ce regard qui devine une envie irrépressible de viol dans chaque œil!

Il y a longtemps depuis que j’ai compris que le voile, au-delà du fait avéré qu’il est l’expression politique de l’islamisme, est un peu comme l’histoire du menuisier qui voit des clous partout.

Je crois en dieu mais je ne crois pas qu’il soit taré au point de décréter sexuel tout millimètre carré de la femme. J’ai toujours dit à ma mère et à mes sœurs pourquoi elles se voilent quand elles prient. L’argument, bien qu’il ne tienne ni à fer ni à clou, est toujours le même, combien même ma mère me donne un peu raison. C’est parce que c’est dit! me disent-elles. Mais si une échographie humaine nous fait voir jusqu’à l’outre-corps croyez-vous que dieu ne voie pas au-delà d’un morceau de tissu? C’est quand même lui notre créateur, d’où l’inanité de se dissimuler hormis du point de vue social qui a fini par mettre dans nos têtes que valait mieux cacher ses organes génitaux. Chez les monothéistes par exemple, on a attribué cela à un vieux péché.

Michel, qui était naguère mon superviseur au travail, supposant sans doute que tous les africains du nord était aussi bellicistes question nanas, avait hésité à me raconter ce qu’il avait dans le cœur. Il venait de passer quelques jours avec sa famille en camping du côté de Sherbrooke. Sans doute, pensait-il m’en offusquer. Mais, je le rassurai, surtout que je voulais entendre la suite. Il faisait une chaleur d’étuve, allait-il me raconter, il se baignait lui, sa femme et sa fille dans le lac quand arriva un jeune couple. Sans doute d’origine maghrébine, me dit-il, eu égard à l’accent qu’il avait l’habitude d’entendre au boulot. Il ne comprenait pas encore que l’homme ait eu la conscience tranquille pour s’y barboter pendant que sa femme voilée l’attendait à la lisière du lac. Michel était choqué tant il pensait ces temps révolus. Bien sûr, le genre de bonhomme trouvera toujours à dire que c’est dieu ou que c’est dit ou dieu sait quoi encore. Sauf que je ne pouvais pas en vouloir à Michel d’avoir été choqué : en d’autres contrées subsistent encore des hommes qui pensent les femmes incapables de soulever un cerveau alors que lui les pensaient jusque-là égales de l’homme.

Je lui ai dit que c’était entre autres pour fuir cela que nous étions ici et que chez moi les gens ne rêvaient que de s’éloigner de cette espèce qui pense qu’un cheveu attente à Dieu et outrage les cieux.

Mon superviseur devrait-il savoir nos brochettes d’interdits inédits, endossée tantôt à un livre, tantôt à un dieu ou à un prophète? Pour lui, c’était limpide comme l’eau de la roche : un homme qui plonge pendant que sa femme attend n’est pas chose normale. Et si tout ce capharnaüm d’arguties n’était puisé que dans une sexualité inassouvie, voire anormale. Un peu comme un égaré désaltéré dans le désert et qui voit des points d’eau partout. Du reste, sommes-nous assez équilibrés sexuellement pour que l’on ne suppose guère une sexualité biscornue de laquelle nous regardons, jugeons et extrapolons?

Je n’ai pas pu m’empêcher de dire un jour à mon voisin que sa vision du paradis est antinomique de la vie ici bas. Pour mon voisin l’islamiste, le paradis est avant tout des éphèbes, des belles nanas et de l’alcool à flots. Enfin, tout ce qu’il s’interdit ici-bas, il le projette dans un monde qui s’appelle l’au-delà; un au-delà qui, lui, serait eternel par opposition à sa vie temporelle. Somme toute, une imagination qui ne s’est pas trop cassé la tête pour penser un ailleurs meilleur. Pire, un monde rêvé par un faux chaste qui a du mal à imaginer un ailleurs autrement qu’une maison close accoté à un bar.  

Oh! Pour mon voisin la question était tranchée. Peut-être même qu’il marmonnait une sincère prière chaque fois qu’il me rencontrait. Au-delà du point positif duquel je lui étais un voisin tranquille, voire serviable, il devait prier son dieu pour qu’il conduise l’enfant prodigue que je lui étais dans le droit chemin.

–          Tu dois voler l’exil et non le laisser te voler! me dit-il un jour.         

           L’adage algérien énonce tant bien que mal notre relation phobique avec l’exil. L’ailleurs, ou le pays lointain qui jusqu’à récemment nous était le monstre dévoreur de nos valeurs, l’espace maléfique tentateur des hommes. Des hommes aux vertus insolubles, disions-nous, s’y dissolvaient à ne plus avoir la moindre pensée à l’épouse et  smala laissées au pays. Un écrivain algérien avait dit quelque chose comme que si Caïn et Abel vivaient aujourd’hui, Caïn ne tuerait pas Abel, il le jetterait dans les chemins de l’immigration, parce que l’exil est pire que la mort.

          La peur de devenir étranger à soi-même a de tout temps été l’alibi irréfragable des dictateurs pour diaboliser le droit de vivre pleinement, le droit d’avoir une vie normale. C’est dans la religion et dans le nationalisme que l’on puise souvent les défenses infranchissables qui rendent imperméables les hommes, inaptes à penser la possibilité de l’autre, à lui accorder le bénéfice et le droit d’être différent.   

          Akli, un ami jadis syndicaliste, un anticlérical indéboulonnable,  me raconta qu’à chaque fois que son voisin le voyait avec son fils, il hélait de son côté son fils et le sommait de psalmodier à vive voix une quelque sourate pour que voie le voisin mécréant, qu’était Akli à ses yeux, la preuve qu’il en est des hommes, même dans un occident prévaricateur, qui ne badinent pas sur l’éducation de leurs enfants, fussent-ils encerclés culturellement de toute part.  Mais, un jour, Akli ne se fit pas prier pour dire au voisin qu’il était sidéré que des adultes puissent propulser les mioches déjà dans l’au-delà au lieu de leur apprendre comment affronter tout d’abord l’ici-bas. Le bonhomme était tombé des nus. Jamais personne avant ce jour là ne s’était arrogé le droit de lui parler de la sorte. Tant la religion pour lui relève de l’intouchable. L’enfant a six ans, lui dit Akli, et tu le propulses d’ores et déjà dans le châtiment tombal! Crois-tu qu’il ait le choix ou que tu lui en donnes une quelconque autre prérogative dans sa vie? C’est de l’endoctrinement pur et dur. Ne dites-vous pas que le stylo de dieu est levé[2] jusqu’à la majorité de la personne?

Dans ces pires moments de faiblesse, Akli n’arrête pas de penser que n’importe quel fou peut faire mieux que la religion quant à l’imagination. Tout au plus s’il lui arrive de se sentir un tantinet panthéiste. Je lui ai posé un jour la question s’il ne lui arrivait pas d’être interpellé par la majesté d’un crépuscule, la beauté d’un paysage, la magnificence d’une ondulation sur un champ de blé. Il me dit que pour sûr que oui mais qu’il ne trouvait pas pour autant son compte dans un dieu vindicatif et pyromane qui guette de son tisonnier.

Selon lui, premièrement, il est trop spirituel pour être religieux. Deuxièmement, la démocratie est une espèce en voie de disparition. À Orlando où il vit, il me dit que les ingrédients nécessaires pour une Saint-Barthélemy moderne sont déjà prêts. Entre les puritains et leur conception de la blancheur et de la création, les islamistes galvanisés par l’essor de l’anti-impérialisme et par les nouveaux téléprédicateurs, les tiers-mondistes avec leur christianisme du porte à porte, etc., on n’est pas loin d’avoir honte d’aider son prochain qui soit différent de soi. 

–          Décidément, lui dis-je, il faudrait que l’on crée un pays spécialement pour athées.

–          Oui, j’ai fui le pays pour avoir le droit d’être différent.

–          Tu es aux USA quand même, l’une des grandes démocraties de ce monde!

–          Tu sais, j’en suis arrivé à l’idée qu’un cheikh de zaouïa, aussi islamiste puisse-t-il être, est moins dangereux qu’un président ultraconservateur américain qui, lui, a la possibilité d’appuyer sur le champignon nucléaire…

J’ai ri à me sangler l’estomac pour l’histoire qu’il m’avait racontée un jour sur un témoin de Jéhovah qui avait débarqué un certain dimanche chez lui. Le voisin d’à côté, m’avait dit Akli, l’avait chassé en brandissant une pelle pendant qu’il fulminait et traitait son organisation de manufacture des pédophiles. Akli a eu de la peine pour le vieux bonhomme qui sans doute pensait bien faire dans ce monde où d’après lui seul Jéhovah peut en être le salvateur. Il annonça toutefois au vieux antillais d’emblée qu’il bouffait crû du curé et que par conséquent il ne servirait pas vraiment sa cause à vouloir le convaincre parce qu’il était sûr du contraire; à savoir que chaque mot de plus puisé dans un livre saint l’éloignerait davantage des chemins de la rédemption. Mais, la bible sous l’aisselle, l’air profond de celui qui vient d’inventer l’eau chaude, le vieil homme était sûr que la brebis égarée en aurait pour son rire, il proposa :

–          J’ai juste à te prouver le règne imminent de dieu, a enchéri  le sexagénaire.

–          En combien de temps?

–          Une heure, si vous permettez que je rentre, une heure me suffit pour vous convaincre. 

Akli pensa que tous les religieux fanatiques étaient les mêmes : ils se prennent vraiment au sérieux avec leurs fadaises.  Il décida de renchérir à son tour :

–          Tu es sûr!

–          Oui!

–          Ah! J’ai oublié… Vous êtes sûrs de tout. Et si à la place je vous en donnais trois mois!   

L’apôtre devait être aux anges.  Selon Akli, il effila ses moustaches grisonnantes. Une ouaille qui allait bientôt grossir les rangs de la bergerie d’où bien évidemment il n’en ressortirait plus. J’aurais eu tout mon loisir pour me crétiniser, me dit Akli, et expurger de moi la dernière cellule pensante. Mieux, Il demanda au vénérable monsieur de l’attendre au seuil de la porte, entra vélocement dans sa maison d’où il en ressortit une seconde après avec un calendrier et un stylo; il compta sous les yeux du bonhomme, en mettant une croix sur chaque dimanche, le nombre de semaines pendant lesquelles il doit le faire passer de l’autre côté de la barrière. 

–          Mais si tu ne réussis pas à me convertir, tu me promets que je ne vais plus voir un témoin de Jéhovah au moins  mille mètres à la ronde autour de ma maison.

–          Je te le promets! 

–          Je t’assure que tu es parti pour perdre ton temps. Je t’ai dis que quand on ne croit pas à la religion dans un pays musulman, c’est que les soupes proposées par les agenouilleurs sont indigestes.

–          Rira bien qui rira le dernier, semblait dire le vieux dans l’ironie de son sourire.

Je n’en revenais pas. Trois mois, me dit-il, et chaque dimanche le vieil homme a son heure pour me convaincre avec en sus de la logorrhée à mourir assis, un jus d’orange que je m’empressais de lui mettre sur la table. J’avais des envies insoutenables d’hurlements. Il me raconta qu’il fit perdre le bonhomme dans un pari; ce dernier ne savait pas que Bouddha était avant Jésus. Il m’avait payé 50 dollars pour son ignorance. Le dernier dimanche, Akli demanda la permission pour poser la question qui bouillait en lui depuis le temps :

–          Oui.

–          Crois-tu que Jésus nous soit indispensable?

–          Plus qu’indispensable.

–          Est-ce que tu sais que parmi les sociétés les plus organisées au monde, il y a le Japon et la Chine ? Elles n’ont jamais connu Jésus.

Mon ami a dit au témoin de Jéhovah qu’il ne faut pas qu’il oublie sa promesse de ne plus trainer dans les parages. Le bonhomme lui dit de venir pour le baptiser. Faudrait que tu me convainques tout d’abord! Akli lui suggéra une liste de livres et lui dit que s’il pensait qu’aucune pensée n’est pour que fléchisse ses convictions, eh bien, qu’il s’en procure la liste et qu’il la lise. Le vieil homme opina. Mon ami pour en venir, ne put s’empêcher d’évoquer le caillou qui stationnait encore à sa gorge; il lui dit s’il ne voyait pas depuis le temps qu’il lui faisait perdre son temps,  lui, le jeune travailleur qui aurait pu passer ces heures perdues à récupérer d’une semaine de labeur ou à les passer avec sa petite famille. Le vieux s’en est excusé et a promis de lire.

J’ai bien aimé l’histoire, j’ai voulu en savoir plus. Mon ami me dit que d’après un voisin à lui, en voulant se retirer de son organisation, il a été menacé. J’avais envie de penser  que les livres avaient frayé un passage dans la tête du monsieur et y avaient peut-être fait pénétrer un rai de raison.

Un collègue canadien qui venait de rentrer de son voyage avec un ami algérien en Algérie me dit son étonnement :

–          Je ne comprends pas : celles qui arrivent ici sont pour la plupart voilées. Pourtant en kabylie, du moins dans les villages que j’ai vus, tout au plus si elles sont quatre pour cents. 

–          Tu l’as bien dit, en Kabylie!

Akli en a sa théorie bien entendu. La théorie de l’arbre à qui l’on change de terreau. Il est des arbres qui y fleurissent, donnent davantage de fruits, accueillent plus de oiseaux sur leurs branches. L’exemple des intellectuels qui en trouvant un peu de liberté enfin rendent d’énormes services aussi bien aux siens qu’au pays d’accueil. Et puis, il y a l’arbre qui en meurt, devient stérile, ne tremble plus à la brise, ni n’accueille un quelque oiseau pour s’y reposer de son long périple. C’est parce que, argue-t-il, l’arbre a peur et la peur irraisonnée produit des êtres qui croient que le monde est une épée de Damoclès au dessus de leurs têtes. Le paysage leur est d’emblée prévaricateur, la vie noire ou blanche, ou l’on est pour dieu ou l’on est contre.  

Je me souviens encore d’Akli, du temps où nous étions encore étudiants, un jour que nous nous baignions en mer. Quelqu’un nous avait dit, un masturbateur indécrottable et un amateur des scénarios porno, que toutes les femmes ce jour-là étaient chaudes et qu’elles n’avaient que l’envie irrésistible de violer les hommes. Mon ami Akli pour railler lui dit que peut-être qu’il n’en était rien en vérité et que peut-être même était-il lui-même qui avait la guêpe au dessous de la culotte. 

–          Nous voyons le monde des lunettes à travers lesquelles nous regardons, dis-je à Akli.

–          Pascal disait que l’âme humaine était pervertie par le péché originel. Nietzche lui répond que l’âme de Pascal n’était pervertie que par son christianisme.  Un amazonien autochtone s’en fout de cette définition comme de l’an quarante. 

En Algérie, le cas que je connais le mieux, comme dans toute dictature, l’état, si tant est qu’il en soit un, au lieu que les hommes qui ont les rênes se surpassent à inventer un pays qu’habiterait une patrie, ils se sont surpassé à imaginer des œillères desquelles nous verrions le monde avec en guise de somnifères pour perpétuer la marche vers l’amnésie des surdoses de référents nationalistes et religieux pour qu’ils continuent à être les bergers et nous le troupeau. 

Je suis fasciné par l’intelligence de la phrase de Nietzche. Je crois même que c’est l’une des phrases que jamais un philosophe ait prononcée. D’ailleurs, elle résume tout notre propos : notre rapport à l’autre, notre rapport à la religion, l’emprise du Ça, du Moi et du Surmoi en nous, pour reprendre Freud…

Serais-je, juste pour l’exemple, subjectif ou démagogique si je disais que pour sûr que les marocains et les tunisiens ont un meilleur rapport à l’autre que nous les algériens? Pas du tout. Sociologiquement, je puis affirmer que c’est la vérité toute crue, aussi vraie que le soleil qui fait tout voir mais ne se laisse pas regarder.

Les tunisiens et les marocains, au-delà des considérations historiques, sociales ou religieuses, ont investi dans le tourisme; des millions d’occidentaux qui foulent le pas dans leurs pays chaque année et grâce auxquels, c’est là notre sujet, l’autre ne leur est plus l’étrange étranger à la culture biscornue qui arrive de sa technologie pour acculturer et dont le but souterrain n’est autre que d’asservir l’indigène de naguère; l’autre, le chrétien, le juif, le chiite, l’animiste… a fini par leur être un homme qui propose une autre possibilité; la possibilité de regarder le monde d’un autre œil et de le voir aussi beau, voire mieux, que dans son œil originel.

Quand on va vers la rencontre de l’autre on finit par céder de soi et réciproquement. Car, l’autre pour nous rejoindre se sera à son tour délesté d’un peu de soi. C’est un peu nos certitudes, nos préjugés, nos à priori qui ont en pour leur compte.

Je crois que les tunisiens et les marocains ont fait déjà un chemin que nous n’avons pas fait encore mais que nous devons inévitablement faire. Avez-vous vu déjà notre regard sur un quelque allemand ou éventuellement suédois qui foule nos venelles? Pire, voyez qu’est-ce que pensent beaucoup d’entre nous sur les noirs. Non, me disait un proche pourtant démocrate laïc tout ce que vous voudrez, les noirs je te dis puent, sont éhontés, indécents, pillent, volent !… Le jugement lentement, les préjugés accourent en foule, disait Rousseau. Pourvu que nous ayons des êtres socialement au dessous de nous  et aussi noirs et que nous puissions enfin faire valoir à notre tour notre grisaille (presque blanc)!

Je me souviens que nous étions du côté du vieux port de Marseille, lorsque mon ami s’était soudainement figé, statufié, un O majuscule sur la bouche, les yeux écarquillés comme sous la massue d’une vision incroyable; il n’en revenait pas :

–          Incroyable! Incroyable!

–          Quoi, qu’est-ce qu’il y a? fis-je le pressant de s’expliquer.

–          Incroyable! Regarde, regarde le couple là!

Je regardai. Rien qui obligeait à ainsi exorbiter ses yeux. Tout au plus si un français pure souche pouvait regarder d’un mauvais œil le contraste, enfin l’indigène qui soudoyait la blanche chrétienne pure laine sans que celle-ci ne criât gare!  Pour le reste, un algérien, pour sûr, un algérien charmant d’ailleurs qui avait sa main bien serrée dans la main de sa copine, une belle nana française eu égard à sa langue grasseyée et à sa démarche où transparaissait l’assurance de l’Icicien, comme disait Debbouze.  

–          Tu n’as jamais vu un algérien avec une française!

–          Tu sais ce bonhomme là était d’un groupe étudiant intégriste; il avait tout le temps une hache dans son cartable… Incroyable!  Je n’arrive pas à croire.

Eh bien, j’ai envie de dire que tous les fanatiques et tous les négationnistes du monde ont la hache dans le cartable ou à tout le moins dans la tête avant qu’ils découvrent que l’autre peut être lui ou que lui peut être l’autre. Car, être ce que l’on est tient à peu de choses, à beaucoup de hasard surtout.

Une autre histoire du genre. Je me souviens que je me faisais couper les cheveux pendant que nous regardions à la télé,  à Al-Jazira bien entendu, le salon se trouvant dans un quartier arabe à Paris, un documentaire sur une nouvelle découverte scientifique en médecine réalisée par des chercheurs américains. Je lançai, presque sûr de la réponse que le coiffeur allait me retourner :

–          Et dire qu’il y a encore des gens qui osent les traiter de chiens!

Je ne sentis point ses ciseaux faire une halte à sa réflexion; comme si de rien n’était, il pensait être dans la certitude la plus inébranlable :

–          C’est des chiens, mais des chiens qui sont arrivés! (Klab mais Weslou!).

J’ai voulu rétorquer, mais un mot soupçonnait une humeur belliciste. Bref, valait mieux ne rien dire, ça ne servait à rien. Tout son corps, tout son être respirait, mangeait, dansait, chantait, célébrait… l’occident, hormis un morceau de mémoire où était plantée, inhumée sous mille et une couches d’ignorance, de tribalisme et de fanatisme, la voix solennelle, courroucée, autoritaire de l’instituteur qui ressassait, car convaincu et convaincant, le châtiment tombal qui guette le musulman qui accorde à l’autre la possibilité d’un ailleurs meilleur, la possibilité d’un paradis même pour tous, même pour ceux différents… Somme toute, c’était le comble d’une certitude, la certitude qui croit tout savoir et qui est tellement ignorante qu’elle se suffit et ne se croit jamais être un jour dans l’obligation de se remettre en cause. Tu poses la question à un fanatique sur n’importe quelle question, il répondra toujours… Pendant qu’Albert Einstein, quelque temps avant de mourir, disait qu’il allait mourir ignorant!  

 

Tout récemment, j’ai eu une discussion fort animée avec quelques compatriotes. Nous discutions du retour de la chrétienté dans les démocraties occidentales; une droite ou extrême droite populiste qui menace le vivre ensemble et qui désigne l’autre, l’immigré, le bouc émissaire chargé de tous les péchés; il menace l’économie, est paresseux, ne s’intègre pas, chipe le boulots aux blancs, etc. Tout le monde était de l’avis que c’était grave, que dire qu’une société comme la France était avant tout chrétienne relevait de l’absurde, d’un retour à l’obscurantisme… Nous étions tous d’accord, mais quand je posai la question sur notre pays, en faisant un détour du côté de Ibn Badis, eh bien, personne ne paraissait se rendre compte de la puérile contradiction. Le peuple algérien est musulman est à l’arabité il appartient (traduction aléatoire).

–          Mais en quoi il dérange.

–          D’abord, je ne suis pas arabe. Ensuite, l’Algérie n’est pas que musulmane…

Ils étaient outrés.

–          Alors là! À la limite, oui, notre pays est aussi bien arabe que berbère, mais notre pays est musulman avant tout.

–          Mais, n’y en a-t-il pas des chrétiens, des juifs, des bouddhistes, des incroyants; bref, si liberté de culte il y a, eh bien, l’Algérie ne doit être que laïque…

Bon, je m’arrête ici. Ils n’en voyaient pas de contradiction. Du reste, même des écrivains de renom n’arrivent pas à souscrire à la laïcité qui devrait mieux nous faire cohabiter. Mes compatriotes pouvaient-ils comprendre que le retour de la droite populiste et xénophobe est provoqué, entre autres, par nos comportements?  Islamisme belliqueux ne peut être contré que par une religiosité belliqueuse.  Plus de Hamas en Palestine, c’est plus de juifs orthodoxes en Israel, plus de fanatisme musulman en Europe c’est davantage de monsieur et madame Le Pen…

 

H. Lounes

 

 


[1] – Respect bien évidemment  à tout clandestin, vivant ou décédé, quelle que soit sa croyance.

[2]– Ne transcrit pas la faute. En arabe on dit Roufia anhou al kalam.

2 comments for “L’autre, la religion et l’imaginaire

  1. October 16, 2011 at 15:16

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