L’Ascension

 

Au premier jour
Il est venu sans savoir pourquoi
On ne lui a pas demandé son avis
Ni fait choisir le lieu
Et encore moins le moment
Il est venu par accident
Ou par hasard
Sûrement par instinct animal
Mais en tout cas
Pas par amour
Son premier cri à la vie résonne
Echo sur la montagne
Qui abrite son nid natal
A ce stade ses yeux sont mi-clos

Et il ne peut la voir
Bien sûr
Cette montagne imposante
A la calotte éternellement enneigée

A cinq ans
Il sait seulement qu’il est là
Ses yeux ne sont plus mi-clos
Et il découvre des choses
Autour de son nid natal
Le ciel bleu quand il n’est pas gris
Le vent marin quand il n’est pas sirocco
Le soleil quand il n’y a pas la lune
La pâquerette qu’il effeuille
L’ortie qui le picote
Le figuier qui lui donne des figues
Le moineau que croque le chat
La faim quand il n’a pas mangé
La fessée quand il se salit
Le câlin qui manque à sa maman
Et surtout il jure par caca et zizi
Bien sûr dans sa langue maternelle
Tout çà au creux de son nid natal
Car on lui interdit d’aller plus loin
Pour jouer avec la petite voisine de son âge
A cause, lui a-t-on dit, des loups
Au-delà du pied de la montagneEt il ne peut que la voir
De loin
Cette montagne imposante
Et mystérieuse

A dix ans
Il sait qu’il faut se lever tôt
Ses yeux doivent rester grand’ ouverts
Pour qu’il soit le meilleur
Sur les bancs des écoles qu’il égrène
Et il apprend des choses
Pas loin de son nid natal
La plume sergent major dans le plumier
L’encre de chine violette dans l’encrier
Des langues qu’il n’a jamais entendues
Son nom qu’il écrit maladroitement
Dans ces langues bien sûr
Qu’on l’oblige à parler
1 + 1 = 2 et c’est comme çà
1 X 1 = 1 et c’est comme çà aussi
La majuscule et le point final
La Petite Chaperon Rouge et la Lampe d’Aladin
Le nom des fleuves et des montagnes
L’emblème et les chants au garde à vous
Le bâton d’un maître myope
Le sourire d’une maîtresse blonde
Les ne fais pas çà et les méfie-toi des étrangers
La méchanceté des bambins maraudeurs
Dans les vergers de son nid natal
Mais il s’étonne que sa petite voisine
S’accroupisse pour faire pipi
Quand lui le fait debout
Sur les orteils de la montagne

Et il ne sait pourtant pas le nom
Que porte
Cette montagne imposante
Et familière

A quinze ans
Il sait qu’il se sent un peu bizarre
Ses yeux lancent des éclairs bizarres
A sa jeune voisine aux formes bizarres
Et il fait des choses bizarres
Dans son lit au nid natal
Le duvet sur la lèvre qu’il lisse
Les boutons d’acné qu’il perce
Les mamelons durs qu’il tripote
L’oreiller qu’il serre la nuit
En faisant ploc !… ploc… ! de la main
Sur sa chose, parait-il, indécente à nommer
Mais dont vous devinez le nom
Et 1 + 1 = 2 qui se complique
Le participe passé accordé avant ou après
Les fables de l’Occident volées à l’Orient
Les conquêtes des Maures et les morts des Gaulois
La Grande Ours somnolant près de la Voie Lactée
La jalousie entre adolescents fléchés
Le cœur fléché gravé sur le prénom de sa voisine
Surtout depuis qu’ils se volent des baisers
Sur le chemin du collège
Pas très loin du son nid natal

Et il est tellement amoureux
A ne plus voir
Cette montagne imposante
Et complice

A vingt ans
Il sait qu’il est mal dans sa peau
Ses yeux fulminent de révolte
A cet âge-là on part
Et il est parti loin très loin
De son nid natal qui l’étouffe
Cheveux longs et barbe à la Ché
Voltaire Trotski et le Tiers-Monde
Liberté égalité sexualité
Manifs et lacrymogènes
Débats houleux et rixes douloureuses
Etoiles à décrocher et rêves à réinventer
Déprimes certaines et incertitudes déprimantes
Filles de passage et amours de passage
Jours de Rois et siècles de Bohême
Amphithéâtres et avenir à assurer tout de même
Et il apprend que sa grande voisine
Se marrie à son cousin rival
Qui ne lui a jamais volé un baiser
Sur les chemins du collège
De son nid natal évanescent

Et il est tellement rêveur qu’il ne rêve
Même plus
De cette montagne imposante
Et lointaine

Puis tel un chapelet brisé
Perdant ses perles par grappes
Les années s’envolent…
Il a fait le tour des femmes qu’il n’a jamais séduites
Il a fait le tour du monde de la mappemonde de sa tête
Il a fait des enfants par amour à la femme qui l’a quitté
Il a fait des enfants par accident à la femme qu’il veut quitter
Il a fait les métiers qui ne l’ont jamais aimé
Il a aimé les métiers qu’il n’a jamais faits
Il a lu les livres que personne n’a écrit
Il a écrit les livres que personne n’aime lire
Il a marché et trébuché il est tombé et s’est relevé
Il est retombé avant de trébucher pour se relever et remarcher
Jusqu’à
La neige qui fond sur ses tempes
L’horizon qui s’arque sur ses épaules
Les éclairs qui ravinent son front
Le soleil qui s’obscurcit dans ses iris
L’air qui torsade sa poitrine
La nuit qui tombe doucement sur son âme

A quatre-vingts ans
Il sait qu’il ne sait toujours pas
Pourquoi son premier cri à la vie a résonné
Echo sur la montagne qui abrite son nid natal
Pourquoi il est revenu là
A son nid natal comme les hirondelles
Nichées au pied de cette montagne
Eternelle

On le retrouva un soir
Adossé à un pin
Dans la main droite
Une poignée de neige
Dans la main gauche
Des aiguilles de pin
Un rayon de soleil éclatant sur les lèvres
Un feu d’artifice multicolore dans les yeux
Heureux comme il ne l’a jamais été
Au sommet de sa montagne imposante
Qu’il a enfin domptée

Barek ABAS, le 15 Octobre 2011

1 comment for “L’Ascension

  1. kaleche safia
    October 18, 2011 at 18:08

    On peut arracher un homme à son pays ,on ne peut pas arracher de son coeur l’amour qu’il porte à celui-ci.C’est pourquoi “le sommet de sa montagne ” est l’étape ultime du voyage de la vie.

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