La question Kabyle et la question Québécoise: similitudes et différences

Le Québec est une province du Canada d’une superficie de 1 667 441 km2 et d’une population de 8,1 millions d’habitants. La langue officielle y  est le Français, la langue maternelle de près de 80% de la population et la langue parlée par 95% de la population qui y habite. En faveur d’un Québec dans la fédération canadienne ou, à l’opposé, militant pour la souveraineté du Québec et son indépendance totale, le québécois se sent avant tout québécois appartenant à un peuple qui affiche une singularité et à un espace qui délimite un pays, une patrie, bref, une solide appartenance. Pourtant, le Canada n’en est pas offusqué pour autant, ne pense pas cette singularité menaçante pour le vivre ensemble, n’arbore pas le bellicisme coutumier des états-nations jacobins, à l’instar surtout des républiques bananières et couscoussières qui pensent la diversité anomalie de la nature à chaque fois qu’une parole remet en cause un état pensé par une histoire, par un temps, une situation, voire un enjeu. La construction du Canada est fruit d’histoire, de compromis et de consensus, et ce faisant, dans la tête du citoyen canadien, doit toujours être résultante démocratique d’une réflexion citoyenne. Dans la tête du Québécois  comme du canadien en général, l’état n’est pas régi par des constantes, des dogmes politiques inchangeables et inchangés, bien au contraire, il doit toujours être dans l’ère du temps et se hisser en permanence aux nouvelles aspirations populaires.

Pouvons-nous, à la lumière d’une Algérie mise sous l’éteignoir des idéologies baathiste et islamiste, imaginer une Algérie où toutes les wilayas seraient officiellement bilingues (arabe et berbère) et où la Kabylie, elle, serait seulement berbère? Ce qui du reste serait la logique même. Toute la géographie du pays est saupoudrée ça et là de l’élément linguistique berbère hormis, a-t-on presque envie de dire, la Kabylie qui est, elle, de manière homogène, berbère aussi bien culturellement qu’historiquement.

Bien entendu, irréfragable évidence, pour nos tartuffards, l’Algérie ne peut être qu’arabe et musulmane; il y va de la pérennité et de la sécurité de notre pays! Ne cesse-t-on de caqueter et de défendre becs et ongles contre la nature qui nous enseigne journellement que la différence lui est intrinsèque, inhérente. Le drapeau berbère par exemple est décrit par les plumitifs, en vérité des muphtis zélés et zélateurs, dans les manchettes des medias pensés par deux neurones, comme l’attentat suprême contre notre unité, le péché capital irrémissible, l’offense faite à la révolution et aux martyrs de la révolution, etc.

Pourtant, au Canada, l’une des meilleures démocraties au monde, pays du G8 le moins touché par la crise économique mondiale, toutes les provinces sont bilingues (français et anglais) sauf le Québec qui est officiellement français. En effet, la charte de la langue française (appelée loi 101), proposée par le ministre du développement, le Dr Camille Laurin sous le gouvernement Péquiste (parti québécois) de l’emblématique homme politique québécois René Levesque a défini les droits linguistiques des québécois en faisant du français la langue officielle de la province depuis 1974.

La Kabylie aurait tout bonnement été rayée de la carte, si elle avait daigné formuler n’était-ce que le vœu somme toute légitime d’avoir le droit à sa langue sans l’obligation de se soumettre à la constitution d’Alger qui prône par ailleurs la langue arabe langue officielle et exclusive du pays.

Tout récemment, en 2006, le Québec est reconnu officiellement par la fédération canadienne comme nation à part entière dans le cadre d’un Canada uni : « Le sens moderne de nation est assez proche de celui de peuple, mais ajoute souvent l’idée d’État (souhaité, autonome ou indépendant.»[1]

Personne ne s’en était outré. Mieux, une partie des québécois,  les souverainistes surtout, en avaient perçu une manœuvre électoraliste des conservateurs, gouvernement minoritaire alors au pouvoir, pour les enfariner, tant les conservateurs ont du mal à percer dans la province hostile aux idées conservatrices en général.

Au Québec, dans n’importe quelle ville, on peut souvent remarquer des drapeaux que flottent dans les balcons ou sur les fenêtres

Respectivemnent le drapeau québécois et le drapeau canadien

pour signifier la couleur politique du propriétaire de céans. Souvent, quand c’est le drapeau québécois qui y est accroché ou qui y flotte, ça voudrait dire que le propriétaire est souverainiste, et quand c’est le drapeau canadien, ça voudrait au contraire dire que son propriétaire est fédéraliste. Toutefois, l’un et l’autre, si l’occupant des lieux est québécois, assument totalement leur singularité culturelle et linguistique d’être des québécois. Déjà que le système de gouvernance provincial assure une large autonomie aux provinces. On peut citer à titre d’exemple l’éducation où souvent la province légifère au gré de ses caractéristiques culturelles, historiques, linguistiques, etc., ou encore la santé, le tourisme, les travaux publics, etc.

Beaucoup de gens ont entendu parler d’un référendum organisé par les québécois en 1995, mais beaucoup ne savent pas vraiment la teneur. Il s’agissait en fait d’un referendum dont lequel les québécois s’étaient exprimés pour dire s’ils voulaient d’un pays libre et indépendant qui s’appellerait le Québec ou, au contraire, s’ils tenaient à être toujours une province faisant partie de l’état fédéral, le Canada. Beaucoup de choses ont été dites sur le référendum mais les résultats connus étaient de 50,6% en défaveur de l’indépendance ou de la souveraineté. Au Québec, une phrase célèbre revient souvent dans le dire des gens, elle immortalise dans une certaine mesure un moment historique, et la phrase a été prononcée par le premier ministre du Québec d’alors, Jacques Parizeau, le souverainiste qui avait déclenché le referendum : « Nous avons perdu à cause du vote ethnique!» c’est-à-dire à cause grosso modo des immigrants qui n’ont pas la même définition de la patrie que le québécois de souche!

Entre détracteurs de Parizeau qui diversifiaient sur la dangerosité alors de son propos sur le vivre ensemble et qui aurait du reste pu causer un bain de sang et fomenter une crise majeure et ceux qui pensaient authentique et vraie, aussi vrai que la vérité que l’on dit être comme le soleil qui fait tout voir mais ne se laisse pas regarder, disait Hugo, cette explication simple et concise d’une immigration qui n’assumait pas son pays d’accueil, l’événement ne cesse pas d’alimenter l’histoire et d’être une source inépuisable pour d’innombrables recherches et études.

Cependant, ce que retient l’histoire est que le référendum de 1980, celui-là organisé par le 1ER premier ministre souverainiste dans l’histoire du Québec, René Levesque, comme le referendum de 1995, n’ont effusé aucune goutte de sang. Ailleurs, en d’autres contrées,  comme en Algérie, être autonomiste, comme le chanteur engagé kabyle Ferhat interdit de fouler le territoire de sa patrie, est susceptible d’attirer la foudre sur le voyou et diviseur de la nation, pour reprendre la phraséologie apanage des dictatures et nations obsolètes. Pire, dans d’autres pays, c’est être candidat potentiel à la peine capitale que d’être soupçonné de connivence avec des scissionnistes ou soupçonnés tels.

Les québécois avaient pensé dès le lendemain de l’échec que de toute manière ce n’était que partie remise et les fédéralistes, par

René Lévesque: une figure emblématique du Québéc

ailleurs, n’avaient pas pensé pour autant leurs frères fauteurs de trouble et dénégateurs de la providence canadienne. Le débat y est toujours aussi vif, toujours aussi actuel, avec en sus du débat démocratique de sempiternelles remises en cause qui sophistiquent et affinent davantage les aspirations des uns et des autres. L’expression célèbre de Voltaire sur  la liberté d’expression – je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites mais je me bâterai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le diren’est plus ici spécieuse phraséologie qui mordore les constitutions et les chartes nationales mais un sens pratique quotidien pour reprendre l’expression de Pierre Bourdieu.

Un évènement majeur s’était passé à Ottawa, la capitale du Canada, à la chambre des communes (le parlement) en 1991 après l’échec du débat sur l’accord du lac Meech, allait définitivement hisser la démocratie canadienne vers les cimes : la naissance d’un parti fédéraliste mais inversement scissionniste. C’est-à-dire un parti qui œuvre politiquement au sein du parlement national canadien mais qui ne revendique que l’intérêt partisan québécois en attendant d’accéder à un pays libre et à une souveraineté plénière.

Comment était né un parti dont les députés sont payés par la fédération mais qui paradoxalement œuvrent contre elle? Eh bien, c’était tout d’abord une coalition informelle des députés et membres québécois du parti progressiste-conservateur du (PC) et du parti Libéral (PLC) du Canada qui avaient quitté leurs partis respectifs parce qu’ils avaient estimé le Québec trahi,  après l’échec du débat sur l’accord du lac Meech, un projet de réforme qui visait à convaincre le Québec de signer la loi constitutionnelle de 1982, un accord qui apportait cinq modifications constitutionnelles à l’accord déjà conclu entre le Québec et les autres provinces en 1987, et qui tentait de répondre aux attentes québécoises et dont les points saillants étaient les suivants :

  1. Une reconnaissance du Québec comme société distincte et de l’existence des faits français et anglais;
  2. Que le Québec et les autres provinces disposent d’un droit de véto à l’égard de certains amendements importants à la constitution;
  3. Le droit de retrait d’une province, avec compensation, de tout programme initié par le gouvernement fédéral dans un domaine de compétence provinciale;
  4. Une reconnaissance accrue des pouvoirs provinciaux en immigration;
  5. Que les trois juges québécois de la cour suprême du Canada soient nommés par le gouvernement fédéral sur proposition du gouvernement provincial.

 Les membres québécois des deux partis fédéralistes ( la Parti Conservateur et le Parti Libéral)  s’étant estimés trahis dans leur Québecité, dans leurs aspirations profondes, allaient fonder, nonobstant la divergence de leurs couleurs politiques, une première d’ailleurs dans l’histoire canadienne,  le Bloc Québécois, un parti dont l’ultime et unique objectif est l’indépendance du Québec et pour lequel on alloue un budget fédéral pour qu’il mène à bien et surtout démocratiquement sa compagne électorale où tente le parti souverainiste à chaque fois de prouver aux québécois l’inanité de la fédération, l’inéluctabilité d’être libre, francophone et souverain.

Lors des élections, comme l’élection fédérale du printemps 2011, deux débats télévisés que l’on dit ici être ceux des chefs, des débats qui opposent les chefs des principaux partis ayant le plus de députés à la chambre des communes, le premier débat en anglais pour les anglophones et le second pour les francophones, le chef du Bloc Québécois alors (puisque le Bloc quéebécois allait malheureusement essuyer le plus grand revers depuis sa création, 4 députés élus seulement), Gilles Duceppe, que l’on a vu un certain 20 avril à Montréal avec Ferhat, comble de la démocratie, quoique en faveur de la séparation du Québec du Canada, est écouté aussi bien par les anglophones qui voient d’un mauvais œil la souveraineté que par les québécois fédéralistes ou au contraire indépendantistes pour qui il va de soi d’en parler.

Que l’on soit pour ou contre l’idée des indépendantistes québécois selon laquelle le Québec serait meilleur sans la Canada, on ne peut cependant que triturer cette question dans nos têtes en tant que Kabyles : a-t-on déjà vu des hommes politiques kabyles qui démissionnent collectivement d’un gouvernement, du sénat ou du parlement de la sorte pour le seul motif qu’ils se sont estimés floués et trahis dans leur Kabylité, dans leurs idéaux pour la démocratie, dans leur profonde humanité?

 Faut-il vraiment répondre à cette question? Je ne le pense aucunement. Tout au plus si quelques marginaux, somme toute des artistes comme Matoub, Ferhat ou des hommes politiques sans grande pesanteur sur une société  qui pense que voter pour eux c’est s’assurer une place à côté de Lucifer, osaient une voix discordante qui retombait aussitôt dans la platitude caractéristique.

Dieu sait pourtant que depuis l’indépendance, nous n’avons été que dupés. Nous dire arabes n’est-ce pas la plus grande des trahisons?  Proclamer le 16 avril jour de sciences, anniversaire de la mort d’Ibn Badis, un homme qui a fait toute sa vie dans la négation de l’identité berbère plusieurs fois millénaire, n’est-ce pas un affront à l’homme, une insulte à la plus authentique de ses expressions, à son droit le plus élémentaire : le droit d’être soi? Pourquoi devons-nous être arabes alors que nous ne le sommes pas? Pourquoi n’avons-nous le droit de n’être que des musulmans? C’est lui qui le disait aussi véhémentement, c’était donc lui qui avait un problème avec la différence, avec le droit d’être différent. Pour le reste, sur l’échelle du temps et de la civilisation, on ne paye pas cher pour une société qui sacralise un bonhomme que croit que la vie ne peut être que noire et blanche!

 

Le peuple Kabyle : vérité ou chimère?

 

Si le terme peuple désigne une communauté de destins qui s’entrecroisent, se ressemblent souvent, une appartenance commune à une culture, à une histoire, à un pays, « une communauté historique partageant majoritairement un sentiment d’appartenance durable»[2], pourquoi est-il toujours défendu ne serait-ce que de penser la possibilité de plusieurs peuples en Algérie? Pourquoi ce dénigrement tous azimuts contre la possibilité de l’autre? Un autre distinct, différent et singulier.

À lire El Chourouk et Al Khabar on a le droit à notre berbérité qu’arabiquement et islamiquement  pour ainsi dire, c’est à dire à l’intérieur des schèmes culturels tracés au cordeau en dehors desquels il est impossible d’être algérien! Voyez la course effrénée de nos rimailleurs et écrivaillions du sérail à se découvrir désormais berbéristes; ils nous imposent soudainement le fait avéré que Tamazight doit s’écrire dans la langue du Coran et que c’était une hérésie que de vouloir  la Latiniser!

Souvent, on entend ce discours puisé dans les jarres guerrières des idéologies néfastes pour le vivre commun selon lequel brandir un drapeau qui ne soit pas celui que l’on connaît est argument incontestable que l’on n’est plus algériens, et l’on entend parler des journalistes, des intellectuels, des universitaires qui s’adonnent à des constructions hilares sur le danger scissionniste, la menace aux portes de la nation unie et indivisible. Mais, bien entendu, ils refusent de poser la question du pourquoi. La question pour laquelle, comme dans tout raisonnement rationnel, il convient de poser des hypothèses du genre :

–          Les Kabyles ne se sentent pas  concernés par le partage des richesses;

–          Les kabyles se sentent violées, réprimées, opprimés et veulent donc accéder à une liberté plénière;

–          Parce que laïcs, les Kabyles ne se sentent pas de pair avec les idéologies ambiantes comme l’islamisme, le Baathisme et le clientélisme;   

–          Les revendications démocratiques réprimés dans le sang ont pour conséquence le rejet, l’indifférence ou tout simplement la révolte;

–          Les kabyles sont différents et méritent donc de vivre leurs différences…

–          Les kabyles ont trop perdu et continuent à perdre dans une Algérie qui les renie, qui ne s’apitoie pas pour ses 130 morts de 2001 pendant qu’elle remue ciel et terre pour la mort d’un palestinien[3].

Il n’est pas rare de voir au Québec, accrochés côte à côte aux fenêtres ou aux balcons des maisons, le drapeau du Canada et celui du Québec afin que l’on puisse y lire que l’on peut être les deux à la fois sans que l’un n’attente à l’autre. D’ailleurs, l’un des slogans du parti Libéral dans la dernière compagne électorale est on ne peut plus révélateur du rapport que l’on a en espace citoyen envers son état, sa patrie : « Soyez, disait le chef libéral, Québécois ou Canadiens dans l’ordre qui vous convient!». Peut-on imaginer un président algérien qui nous dise soyez kabyles ou algériens dans l’ordre qui vous convient?

Les hommes, en modernité, ont compris une chose essentielle : l’identité n’est pas un dogme, pas plus qu’elle n’est inerte. L’identité est historique, intime, changeante, choisie…

Je me souviens d’un petit article que j’avais envoyé au journal Le Matin en 1994. C’était dans une rubrique désignée alors nommément de tribune qui critiquait satiriquement l’ENTV, la muette et unique. On avait daigné publier une partie de l’article tout en le censurant à l’endroit que je croyais être alors une évidence indiscutable. L’Algérie est plusieurs Algérie, y avais-je écrit, mais le censeur avait pensé que valait mieux qu’il me corrigeât, il fit à la place : l’Algérie est une seule Algérie! J’ai compris d’emblée que je n’avais pas été publié pour les raisons que je croyais mais parce qu’il fallait qu’on fît la leçon au plumitif égaré que je devais leur être! C’est vous dire que c’était tout de même le Matin au temps de Mekbel. Voyez-vous l’impensé dans nos cultures.  Et je sais que ce n’est pas la faute au journal et que la question n’est pas simple.  

Mais, si maintenant on examinait la chose plus profondément, n’aurait-on pas le droit de dire, parce que différent, le peuple Touareg? Si nonobstant la langue Kabyle, une langue vernaculaire de toute une région, la Kabylie, il ne suffit pas d’être un peuple, mais que tout le pays avait voté islamiste en 1991 hormis la Kabylie qui, elle, avait voté 100% en faveur des démocrates, devrait-on encore s’obstiner à encore ressasser les slogans pamphlétaires panarabistes et islamistes sur l’impossibilité d’une autre identité et d’une autre culture?  Pourquoi seuls les kabyles s’étaient soulevés en 1980 et en 2001? N’est-ce pas là la preuve de quelque chose de profondément unitaire et qui définit un lien commun, voire un peuple.

Je suis un grand amoureux de la littérature arabe en général, je dis bien cette écriture ou oralité apte à hisser l’homme arabe dans l’universel, à lui faire miroiter l’autre comme un autre Moi, un alter-ego, un ami; la littérature qui célébrait naguère l’homme, la différence,  la femme, l’amour, bref, la possibilité, le mouvement, le changement, la question, celle envers laquelle il ne serait pas injuste de dire que c’est les arabes qui lui soient les moins fidèles, celle que je crois avoir le droit de revendiquer mienne, car me disant, m’exprimant et n’exprimant guère ceux qui pensent l’autre dans l’altercation.

Tout cela pour se poser la question suivante : pourquoi quand quelqu’un me dit par exemple qu’il est athée ou qu’il est homosexuel, je n’en suis point outré? Mieux, je pense que pour chacun sa manière d’être heureux et que personne ne détient la vérité?  Je crois que ça vient en partie de ma Kabylité : je ne pense pas que jeûner ou déjeuner est acte déterminant dans la bonté d’un homme, comme je ne pense pas l’hétérosexualité ou homosexualité faits qui définissent ses chances d’accéder au paradis ou sa déveine de rôtir en enfer. Pourquoi? Parce qu’il est plus facile de ne pas jeûner en Kabylie qu’ailleurs en Algérie,  d’être laïc en Kabylie qu’ailleurs dans le reste du pays, et parce que l’histoire, un pur hasard, a cimenté une appartenance autour de certaines valeurs communes parmi lesquels l’esprit séculier et séculaire, l’apport à la langue de Molière ( ça ne veut pas dire que la langue arabe est ceci ou cela mais que depuis Averroès elle a cessé presque d’être une langue de la pensée pour n’être que celles des muphtis et des oulémas!)… et surtout notre apport à une langue, à savoir la langue arabe, qui aurait pu être un apport de réciprocité au lieu de cette relation verticale d’une langue qui nous encensait pour nous aliéner et nous acculturer.

Pourquoi être anti-kabyle est preuve de nos jours de patriotisme en Algérie? La question n’est pas de moi, elle est de beaucoup de chroniqueurs algériens arabophones comme berbérophones. En bien, parce qu’il ne fait plus bon d’être laïc en Algérie, d’être frappé du sceau  de la mécréance, d’autonomiste, d’anti-islamiste, de rebelle contre la prédation, d’être le dé-jeûneur kabyle d’Ighzer Amokrane quand on mesure sa citoyenneté en longueur de Kamis ou en estampes sur les fronts!

Dans quelques années, Erdogan ayant redéfini la laïcité aux islamistes, on nous dira qu’ils n’ont jamais été autre chose que laïcs, qu’ils n’ont jamais chassé le dé-jeûneur et El-Chourouk tonnera qu’il a toujours été derrière les hommes hardis, ceux qui pensaient la possibilité de l’autre…

Je me suis toujours posé la question suivante : pourquoi dans les sociétés avancées comme le Canada, l’Australie, les USA, la Norvège, il est une richesse que d’être différent, une exploration poussée de son histoire, un enrichissement inestimable de son capital culturel et social, alors que dans des pays comme l’Algérie, il est une atteinte aux divinités, aux saints et protecteurs qu’un homme brandisse sa différence culturelle ou qu’une région revendique son droit d’être elle-même? La réponse, ai-je finalement et tout bêtement déduit, est celle-ci : il est des pays qui avancent et qui se disent qu’ils n’avancent pas et d’autres qui reculent et qui se croient, le comble, avancer à la vitesse de la lumière. Le comble de l’ignorance n’est-ce pas! Elle sait tout!

Par exemple, le Canada  a un drapeau, le Québec en a un aussi, et Montréal, la métropole du Québec, a pareillement le sien, mais personne ne s’en offusque; le train de l’histoire va son chemin, pour chacun son espace; pourvu d’ailleurs que chacun ait le sien. D’aucuns, mieux, ont en dit ceci : Le Canada sans le Québec serait un état américain!  Non pas qu’il fait mal d’être américain, mais des hommes ont compris que dans la diversité on puise mieux sa force, on se régénère davantage en se confrontant à l’autre et un pays ne peut que s’en enrichir et s’en enorgueillir.  

Le Québec aujourd’hui se vante d’être le fer de lance culturel du Canada. Il a par ailleurs toutes les raisons de le faire. Le film culte Les invasions barbares de Denis Arcand, oscar du meilleur film étranger en 2004, la chanteuse québécoise Céline Dion, la plus célèbre canadienne au monde, Jacques Villeneuve, champion du monde de formule 1 en 1997,  Guy la Liberté l’homme qui a propulsé le cirque Soleil dans le monde, tant de personnes et de personnalités qui n’en finissent pas de définir un Québec à la lumière de la modernité; une patrie minoritaire mais assumée tant bien que mal par un pays pendant qu’on promet les foudres de la géhenne chaque que l’on dise que l’on n’est pas arabes!

Et si la Kabylie, comme le Québec qui n’a pas encore jusqu’à aujourd’hui ratifié la constitution canadienne, ne reconnaissait pas la constitution algérienne et que son hymne national ne soit pas Kassamen, comme le Québec qui se reconnaît plutôt dans la chanson du chantre de la québécité Gilles Vigneault!

Mon pays n’est pas un pays, c’est l’hiver

Mon jardin ce n’est pas un jardin, c’est la plaine

Mon chemin ce n’est pas un chemin, c’est la neige

Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver

 

Dans la blanche cérémonie

Où la neige au vent se marie

Dans ce pays de poudrerie

Mon père a fait bâtir maison

Et je m’en vais être fidèle

À sa manière, à son modèle

La chambre d’amis sera telle

Qu’on viendra des autres saisons

Pour se bâtir à côté d’elle 

Ce que je décris là ce n’est pas un paradis, loin s’en faut, mais de l’œil de quelqu’un qui n’a jamais vécu tangiblement la démocratie ça y ressemble. D’ailleurs, un canadien ou un québécois pourrait me dire que j’exagère, tant il est un eternel insatisfait, mais je pourrais toujours rétorquer ceci : le comble du démocrate est qu’il pense qu’il y a toujours mieux, le comble du dictateur est qu’il croit qu’il est toujours le meilleur.

Gaston Miron, un poète québécois souverainiste, osait jusqu’à ce propos : la démocratie, ce rouleau compresseur de la majorité[4] pour souligner le rapport du canada au Québec. Il dit ailleurs :

Nous reviendrons nous aurons à dos le passé

           Et à force d’avoir pris en haine toutes les servitudes

                        Nous serons devenus des bêtes féroces de l’espoir[5]

 

Quand je lis sur les manchettes ou vois ce que pense l’ENTV sur l’amazighité, la Kabylité, la culture autochtone, entend ce que pensent certains universitaires algériens, je me dis que c’est terrible ce qui nous arrive, l’erreur est d’autant plus grave qu’elle est dans la certitude, la certitude de dire vrai, de penser l’impossibilité d’une autre Algérie, l’éventualité d’un horizon inédit.

Faut-il vraiment que le pays de demain soit pensé par un dictateur, un ancien maquisard, un fier ignorant, un islamiste qui pense que l’arabe est la langue du paradis, un belliciste qui pense que l’Algérie ne peut être qu’arabe et islamique, à la merci de l’Arabie saoudite et acolytes. N’est-ce pas, comme disait Fernand Brodel, que le fait méditerranéen comporte en lui d’ores et déjà un soupçon d’universalité, une aptitude à l’ouverture,  un penchant à l’édification de la civilisation…

 Il fait beau vivre dans d’innombrables contrées de par le monde. Mais, mon dieu ce qu’il pourrait être beau notre lopin en méditerranée!

Cet été là, nous nous barbotions à longueur de journée à l’orée de la poussière d’écume, il faisait une chaleur d’étuve.  Il faisait d’autant plus chaud que cette amazone, une jouvencelle qui encensait toutes nos sensibilités païennes, avait débarqué dans le camp Sonatrach il y avait quelques jours.  Était-elle vraiment une coucheuse? Elle était trop belle pour qu’elle s’y adonne… Nous la pensions incapable d’humanité. Mais, la rumeur allait son train, nous n’avions cure que le feu ne soit pas devancé par la fumée, pourvu qu’elle descendit de son nuage de divinité.

Je me souviens, le soir, à la brunante, elle descendait du camp, elle arborait son maillot deux pièces. Tout à notre bonheur d’hurler à l’unisson, deux nichons plantureux, fermes et opulents qui mettaient l’incendie à nos sens; des arcures qui la déifiaient, la poussaient dans la légende; elle marchait sur un nuage; elle enfourchait une chimère; un corps-apesanteur où s’adonnait la nature à son art dextre de faire monter dans les bouches des O majuscules et de l’eau dans le feu des yeux. Plus loin, à l’orée de notre protectrice, notre sainte protectrice, là où coite le jour avec la nuit,  le lac sang du crépuscule, l’eau de mer était maintenant un bouillon laiteux, la nubile plongeait, effrangeait le corps de l’eau, elle en sortait incroyablement belle… Voilà à peu près l’Algérie sans ses négateurs de toute espèce. L’Algérie est plurielle comme est la pluralité des imaginations que provoquaient la nubile dans nos têtes!

H. Lounes

[1]– Wikipedia.

[2]– Idem.

[3]– Je soutiens la cause palestinienne, là n’est pas la question!

[4]– Gaston Miron, l’homme rapaillé.

[5]– Idem.

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