Alors, ce couscous?

Pierre Foglia, La presse.

. Je crois profondément que l’avenir de l’Homme et de sa fiancée ne se joue pas à la Bourse, à l’Université, dans un Parlement, dans un journal, dans un laboratoire de recherche. Je crois profondément que l’avenir de l’humanité se joue, chaque jour, dans la classe d’un prof de philo qui donne un cours sur le libre-arbitre à de futurs plombiers, de futurs flics, coiffeuses, infirmiers, informaticiennes et vendeurs de chars usagés. » (Pierre Foglia, éditorial, La Presse, 16 mai 1996) “]

Bonjour Gilles, ça va? La retraite? Tu t’ennuies pas trop? Fais pas attention, je suis un peu bougon aujourd’hui. T’as vu le temps qui fait? Vingt! Ça me démange d’aller rouler, mais je peux pas, figure-toi que je dois écrire sur ta femme, enfin, sur son livre dont tout le monde parle, Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident. Ça m’embête. Pas seulement parce que je ne peux pas aller rouler, le livre lui-même m’embête. Le plus curieux, c’est que je suis d’accord avec presque tout ce qu’elle dit, c’est le ton qui m’embête.

Je devrais plutôt en parler avec elle? Je suis gêné avec les dames. Pis aussi, ça me fait plaisir de te parler, Gilles, ça fait longtemps. Ça remonte à loin, nos trucs. Tu te souviens de l’article que j’ai écrit sur toi dans La Patrie? À l’époque, t’étais un coureur cycliste prometteur, tu venais de gagner un championnat canadien de contre-la-montre, je crois bien, tu t’en allais en stage en Espagne ou était-ce en Hollande chez Joop Zoetemelk?

Plus tard, on est devenus collègues à La Presse, t’étais au bureau d’Ottawa, on se voyait une fois tous les quatre ans, au party du syndicat, une des dernières fois je t’avais dit: pis les amours, Gilles?

Ah, je suis avec une Algérienne maintenant…

 

Quand tu m’as dit que t’étais avec une Algérienne, je me suis dit le salaud, elle doit y faire des couscous écoeurants. Je suis fou de couscous, mais avec ma fiancée qui vient d’Iberville, tu penses bien que le couscous, c’est pas souvent. Anyway, j’ai pas osé m’inviter. Pis t’as pris ta retraite. Pis voilà, j’arrive au bureau hier et quelqu’un, quelqu’une en fait, me demande si j’ai lu ce livre dont tout le monde parle, Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident.

C’est drôle que tu me demandes ça, je viens juste de le finir.

Alors la quelqu’une: tu sais que l’auteur, Djemila Benhabib, est la femme de Gilles Toupin?

Hein! Gilles! Ah, le salaud: une femme qui fait le couscous et qui écrit des livres! Je suis jaloux. La mienne écrit jamais rien. Des fois, quand je pars en reportage, trois quatre mots dans mon carnet de notes, je suis en train de faire une entrevue avec quelqu’un à Bagdad, je tourne la page, elle a dessiné une carotte, coucou vieux lapin.

Je reviens à la tienne, Gilles. Elle écrit super bien, ta fiancée. Mais tu te fâcheras pas? Quelle fouteuse de merde.

Je suis d’accord avec 80% de ce qu’elle dit. Je ne sais pas si tu te rends compte, Gilles, 80% de quelque chose, c’est énorme, il y a même de longs moments dans son livre où je suis d’accord à 120%, quand elle parle du multiculturalisme canadien ou de celui plus innocent encore des commissaires Bouchard et Taylor de la fameuse commission. Cent vingt pour cent d’accord aussi quand elle parle du communautarisme et de son pape Tariq Ramadan que la gauche d’ici a accueilli comme un héros alors que la gauche européenne venait juste de le déclarer pas fréquentable.

Moi aussi, je trouve que la Fédération des femmes s’est fait niaiser par un lobby d’islamistes, alors que dans le même temps, le Conseil du statut de la femme se tenait debout. Moi aussi, la laïcité ouverte, ça me fait super chier, moi non plus, je ne comprends pas ce que ça veut dire «ouverte», ou plutôt je comprends trop bien.

Je suis d’accord enfin: le droit à la différence ne doit pas mener à une différence des droits (selon la trouvaille de Yolande Geadah dans son lumineux petit livre sur les accommodements raisonnables). Je suis d’accord: la société d’accueil a le devoir d’offrir aux nouveaux arrivants des services (sociaux, apprentissage de la langue commune, aide à l’embauche, etc.) qui faciliteront leur intégration, mais les immigrants n’ont pas à attendre des règles, des lois, des accommodements qui protégeront leurs valeurs religieuses, n’ont pas à attendre par exemple l’aménagement de lieux de prière sur leur lieu de travail, à l’école, etc.

Plus encore que les chapitres polémiques situés au début et à la fin du livre, j’ai aimé la grande plage du milieu, 160 pages sur 300, on m’avait pourtant mis en garde: tu vas t’emmerder grandement au milieu. Pas une seconde, j’ai tout aimé de cette traversée de l’islam vers… j’allais dire vers la modernité, mais justement pas, l’islam n’atteint nulle part la modernité.

Mais alors, me demandes-tu, avec quoi n’es-tu pas d’accord?

Avec le ton, Gilles, je te l’ai dit.

Je ne suis pas d’accord pour que, dès l’introduction, on me dise: je vais t’apprendre des choses, petit con, dont tu peux pas avoir une fine connaissance parce que tu n’es pas arabe. Et avec lesquelles tu n’auras pas le choix d’être d’accord. Si par hasard tu ne l’étais pas, alors t’es rien qu’un idiot utile à l’islamisme.

Tu diras à ta femme que, par exemple, jusqu’à tout récemment, je partageais complètement, à la virgule près, sa position sur le voile. Or, je suis tout doucement en train de changer d’idée. Pas radicalement. Pas sens dessus dessous. Dans le sens de Régis Debray, dans le sens de pourquoi chercher la bagarre sur tout et sur rien, pourquoi foutre la merde là où ça va bien?

En cela, suis-je un idiot utile aux islamistes?

Tu sais bien, Gilles, que si j’étais idiot, je m’arrangerais au moins pour être utile à rien.

Alors, ce couscous, on se le fait?

 

Pierre Foglia, dans le journal La presse (journal d’information quotidien au Québec).

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