Terre des Hommes ou Terre des Anges

Par Barek Abas

Dieu créa d’abord l’univers avant de concevoir l’Homme. IL fit de l’univers ce grand désordre ordonné, réglé et minuté dans sa diversité où chaque élément côtoie son complément, où chaque objet n’existe que par son contraire, où chaque chose renaît de ses cendres sous la même forme ou une autre.

IL le voulut simple et complexe, accessible et inaccessible, durable et éphémère, clément et démentiel… Alors, IL maria beauté et laideur, lumière et ténèbres, sable et glace, l’infiniment petit et l’infiniment grand,… L’Œuvre dura 6 jours, sur l’échelle divine, bien sûr ! Ce ne fut que parce que Dieu, insatisfait, jugea que l’Œuvre ainsi faite ne serait que nature “vile et morte” qu’IL pensa l’agrémenter de cet ingrédient “noble et vivant” qu’est l’Homme. Sa conception, depuis cette misérable et imparfaite cellule microscopique, fut très longue, chaotique, hésitante, fragile, menacée avant que Dieu ne lui insufflât finalement la Vie, l’élevant ainsi à un rang supérieur, l’anoblissant. N’est-ce pas qu’IL lui asservit chaque chose, juste pour son plaisir, sa grandeur et sa pérennité dans le but suprême que l’homme Lui soit reconnaissant ? IL maria enfin le bien et le mal, la poésie et la bêtise, la rose et le fumier, la pomme et le serpent… Puis tel un semeur jetant la graine au loin, Dieu éparpilla les hommes sur la face de la terre; IL voulut qu’ils L’adorent en se respectant d’abord entre eux; IL voulut qu’ils L’aiment en s’aimant d’abord entre eux; IL voulut qu’ils se multiplient et il y en eut de toutes les couleurs et de toutes les races, de toutes les langues et de toutes les religions, de toutes les espérances et de toutes les conneries comme IL le voulut.

En créant l’Homme, Dieu “ne se doutait pas” qu’IL venait de donner finalement naissance à son “rival” conquérant, prétentieux, mégalomane, égoïste, versatile et psychopathe qui ne cesserait de tenter par subterfuges et falsifications de toutes sortes de L’utiliser, de Le détrôner, de Le remplacer, de L’incarner voire de Le phagocyter. Et, pour ne parler que des sociétés qui nous intéressent, à savoir les sociétés musulmanes dont la nôtre est indissociable, Dieu y a toujours fait l’objet de perpétuels complots. En son nom, on a conquis et on s’est glorifié; en son nom, on a asservit et on s’est enrichi; en son nom, on a gouverné et on s’est pharaonisé; en son nom, on a menti et on s’est sacralisé; en son nom, on a charlatanisé et on s’est hissé à son rang; mais surtout, en son nom, on a haï et tué déjà, on hait et tue toujours, on haïra et tuera encore… Tout ceci, parce que des illuminés et des despotes ont voulu faire de l’Islam, interprété à leur convenance, un escabeau de consécration et de domination personnelles sous prétexte “d’angélisation” de la société alors que Dieu ne voulut en faire rien qu’une “charte d’amour” pour et entre les hommes. Ces hommes qu’IL créa faibles et forts, bons et méchants, riches et pauvres, téméraires et poltrons, savants et idiots, pieux et frivoles. Ces hommes que Lui-même distingua sciemment des anges.

L’Homme a, au fil des siècles, atteint la perfection dans sa mutation en créature monstrueuse, concurrente à Dieu, avec la prétention de corriger les “imperfections que Dieu a volontairement greffées chez l’Homme”. L’Histoire nous enseigne qu’il n’y a rien de plus dangereux pour l’humanité que les sociétés qui se prétendent “élues de Dieu” , donc pures et supérieures. Ce complexe psychopathique qui devient alors une idéologie diabolique a pour vecteurs la race, la religion, l’ethnie ou la langue. Et, c’est ainsi que sont nés le nazisme et sa race arienne, la purification ethnique en Bosnie et ses viols collectifs, la bêtise rwandaise et ses machettes dégoulinant de sang noir, l’arabisme exclusiviste des cultures et langues “minoritaires“… Comme il y a l’islamisme, ce néo-fascisme verdâtre qui fait couler aveuglement le sang, très souvent, de humbles croyants.

Oui, à trop chercher à “angéliser“ la société, les “rivaux” de Dieu ont finalement plongé la Terre des Hommes dans un enfer sanglant et apocalyptique. ils peuvent briser les plumes de tous les Djaout mais ils ne pourront jamais arrêter les étoiles de scintiller ; ils peuvent éteindre les voix de tous les Hasni, ce chanteur de Raï mais ils ne pourront jamais faire cesser le chant des rossignols; ils peuvent ternir les beautés de toutes les Katia, cette adolescente assassinée pour refus de port de voile mais ils ne pourront jamais empêcher le printemps de fleurir; ils peuvent faucher la fragilité de tous les enfants, ces scouts déchiquetés par une bombe pour s’être recueillis sur la tombe des martyrs de 54 mais ils ne pourront jamais stopper l’olivier de grandir ; ils peuvent exterminer des peuples entiers mais ils ne m’empêcheront jamais la graine semée par Dieu de repousser.

Si tuer est un acte blasphématoire et un crime condamnable et par Dieu et par tout humain sain d’esprit, alors tuer un artiste l’est plus. Ceci équivaut à tuer l’essence de Dieu, à défaut de “tuer” Dieu. Car, n’est-ce pas que le grandissime et indétrônable artiste est précisément Dieu lui-même ? L’Homme n’est-il pas à lui seul une œuvre artistique, une sculpture divine inégalable ?! Le verbe de Dieu compilé dans le Coran n’est-il pas que poésie et musique que tous les Baudelaire et les Moutanabi associés à tous les Mozart et Abdelwahab du monde entier ne peuvent rivaliser ?!

Le penseur égyptien Mohamed Said El-Ashmawy dans son pamphlet « L’Islam Politique » écrit : “Dieu voulait que l’Islam fût une religion mais les hommes ont voulu en faire une politique”. Tant que le religieux n’est pas séparé du politique d’une façon effective et irrévocable, on s’engouffrera irrésistiblement dans la décadence et davantage dans la non-civilisation. Il faut “décoloniser Dieu” en Lui rendant ce qui n’appartient pas à l’Homme, ce que l’Homme ne cesse de Lui voler. Là est le combat primordial et salvateur de l’heure dans les sociétés arabo-musulmanes. C’est par là que commencera leur véritable envol si elles veulent retrouver réellement leur fierté d’être les dignes héritières de Haroun Rachid et non pas les otages volontaires ou soumis des Ben Laden et des Kadhafi.

Barek ABAS

PS : Cet article a été écrit et publié le 21/12/1994 in le quotidien Liberté. Et, presque 20 ans après, le constat est encore tout aussi désolant sinon pire.

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