La démocratie ou ce rouleau compresseur de la majorité!

Les tunisiens ont-ils chassé vraimnt le dictateur?

L’adage kabyle est on ne peut plus révélateur: « on ne donne pas des fleurs à n’importe qui!». Et pour cause… Pour une fois que des peuples opprimés, les peuples arabes ou arabophones, se soulèvent pour chasser la tyrannie, dire stop aux états couscoussiers qui ont proclamé la patrie, des vastitudes et infinitudes de richesses de tout genre,  potager personnel que l’on transmet quasi-génétiquement ou ataviquement, je me permets l’expression.  Pour quoi? Pour faire remplacer le tyran qui puisait sa légitimité dans un bellicisme historique et le remplacer par celui qui viole, tue, flagelle, décapite et lapide au nom d’un dieu vindicatif, pyromane et, à dire vrai, aussi petit que les deux neurones qui l’ont personnifié, puisque n’est-ce pas personnel et imaginé par une barbe drue et râpeuse, une estampe sur le front et un verset du genre : et celui qui gouverne hormis de ce qu’avait révélé dieu… ceux-là sont des renégats. (traduction personnelle).

C’est un peu cela les limites de la démocratie. Le poète québécois Gaston Miron disait la démocratie… ce rouleau compresseur de la majorité!  Épineuse et irrésolue question.  En Algérie post-FIS-dissous, cela s’était traduit par cette dualité mimétique et unidirectionnelle dans la production du sens politique : avait-on raison d’avoir dissout le FIS pour protéger la démocratie ou, au contraire, avait-on radicalement tort dans la mesure où la démocratie est que c’est le peuple qui gouverne? Les éradicateurs, comme le RCD et acolytes, crânaient sur tribunes et toits qu’il fallait passer à l’action, que n’était cela, l’Algérie sombrerait dans les fins fonds de l’abîme, que l’on badinait aucunement avec ceux qui ne pensaient la démocratie que comme cheval de Troie pour être à Spartes et ensuite brûler le matelot qui leur avait fait enjamber les murailles, fait fracasser les remparts. Les réconciliateurs, enfin ceux que l’on a fini par surnommer ainsi, disaient que comme les islamistes étaient pour la démocratie ce que l’huile pour le feu, ils finiraient inévitablement par se faire brûler de leurs propres mains. Ait Ahmed, lui, en politicien aguerri qui savait ce qu’était un état réfléchi dans les geôles, disait que le danger, le vrai, était de se laisser enfariner par l’une de ces innombrables nasses qu’était capable d’ourdir un état aux abois. Fallait ne lui servir aucune qui soit capable de le faire se rajeunir.

On peut dire tout ce que l’on veut, que celui-là était obtus, que l’autre était naïf, que le dernier disait vrai, que le premier avait un peu raison, que le verre était moitié plein ou moitié vide, bref, dans un programme d’un pays soutenu à huis clos, la nuit obscure, dans une grotte d’ogresses, avec à l’orée, mourante dans son silence agonique, une patrie déshonorée par un viol de la meute étrangère aux mœurs, la démocratie se méritait et ses fleurs valent mille et un sacrifices.

Le  20 avril 1980, ensuite le 5 octobre 1988, deux coups que l’on pensait être fatals dans la tête des ogres et ogresses tout au moins. Il n’en était rien, le serpent s’était vite régénéré malgré sa queue coupée. Il n’en était (non plus) rien pour ces révolutions dites arabes grâce auxquelles des peuples entiers pouvaient enfin avoir droit à des lignes sur une manchette, à un reportage qui parcourt les écrans de la planète. Tant ils étaient depuis longtemps réduits à n’être plus que des tubes digestifs qui ne consommaient pas cependant le droit, la démocratie, l’égalité, qui ne consommaient que la servilité,  l’indignité, l’ignorance.

J’exagère peut-être un peu. Ce serait sans incomber un peu de notre production du non-sens au complot occidentalosioniste, à cette colonisation qui nous avait spoliés de nos cerveaux, à ces minorités berbères qui outragent les divinités…!  

Il y a tout juste une heure, je regardais un reportage sur le bulletin d’infos de France 2. On parlait de la victoire des islamistes en Égypte : les frères musulmans 1, les Salafistes (les plus radicaux) 2. Déjà, me dis-je, qu’il n’y avait pas pire que pire. Je me suis dit que c’était comme dans toute révolution. Les hommes d’honneur la font, les flagorneurs et sbires en tirent les dividendes. Un homme politique salafiste, enfin si tant prêcher et ânonner des âneries soit de la politique, avait sommé la belle journaliste qui lui posait des questions de derrière l’écran de se dissimuler derrière un écran bleu si elle voulait entendre ses réponses. Qu’y avait-il à en tenir? Que si tu n’as pas une école digne de fabriquer des citoyens, de définir l’autre dans l’altérité et la réciprocité, de dire à ses enfants qu’il n’y avait pas de religion vraie, pas plus qu’il n’y en ait des fausses, que le tout était une question de processus social, que si l’on était né en Amazonie ou dans la brousse, dans une quelque tribu qui ne fait pas encore la différence entre le cru et le cuit,  ou qui pense que les cheveux empêchent les nuages,  probablement que l’on accrocherait une corne à notre cou ou que l’on planterait notre zizi dans un bout de roseau. Bref, c’est ce que d’aucuns croient être les limites de la démocratie.

Demain, demain sur une échelle historique, certains peuples, après une interminable torpeur servie par les somnifères des zélés religieux, quand il ne restera pour la Tunisie que le souvenir du parfum de la touriste de naguère qui parcourait les venelles pittoresques de Sfax ou de Tunis dans des virées aux retombées pécuniaires inespérées, qu’on dira qu’il était des dictatures plus vivables que d’autres, se diront qu’il était trop tard. Oh! La Tunisie de Ben Ali, l’Égypte de Moubarak, la Lybie de Khadafi, quand on pouvait encore admirer une jouvencelle qui auréolait de son aura la ruelle, oui, on ne pouvait pas lire sur la démocratie, sur la pluralité, sur la dignité, mais on pouvait lire des corps effeuillés qui mettaient en nous des envies païennes… Bref, ce serait le comble : chasser un dictateur et le remplacer par un pire!

Guy Bedos, un humoriste français, disait que ce n’était pas tout le monde qui devrait avoir le droit de  voter!  C’est tout de même inédit comme question, mais elle a le mérite de creuser dans la réflexion. Qui a le droit de voter alors? Des lecteurs? Des lettrés seulement? Les alphabétisés? Les intellectuels? Mais, si l’on sait que selon un sondage  les arabes ne lisent en moyenne qu’un quart de page l’année, combien d’entre eux mériteraient-ils de voter?

Tu imagines la complexité de la question : jusqu’à quel degré une société doit-elle être alphabétisée pour qu’elle puisse se fier entièrement à la loi de la majorité? Tu imagines, quoique je sois sûr que les islamistes ne tarderaient pas à se casser la gueule, le sort de 10% de chrétiens coptes en Égypte sous la bannière de l’homme politique, enfin de l’imam zélé à la télé. Que seraient-ils? Des Dhimmis[1], des sous citoyens. Et les incroyants, les homos, les chanteurs, les poètes insurgés, les adultérins, les libertins…      

Pauvre pays de Naguib Mahfouz, de Taha Hussein, d’Oum Kalthoum, de Farouk El Baz, de Faradj Fouda, de Seid El Komni, de Mohamed Abdelouhab, d’Omar Sharif…

Pourtant, a-t-on raison de nous étonner aujourd’hui? Un adage kabyle dit qu’après le feu… la suie! La dictature enfante de ce qui lui ressemble en pire? À tel point qu’il ne serait pas incommode que l’on puisse bientôt voir, le torse nu, le corps bombé, le pas cadencé, des escadrons de nostalgiques de Moubarek et de Nasser sur la place Al Tahrir. Ils soulèveraient les foules, galvaniseraient les badauds; si l’on avait à comparer entre le choléra et le cancer, eh bien, pour sur qu’il n’y aurait pas photo. Le cancer, lui, est incurable!   

Je parlais avec une hidjabiste tunisienne. Ça fait du bien d’être tunisien, égyptien, syrien ou même libyen par les temps qui courent. Elle me dit qu’elle faisait partie de ce peuple qui a imposé à toute la terre un printemps inédit. Elle m’interrogea j’étais d’où. Je lui dis que j’étais d’Algérie. Et normalement. Ni fièrement ni moins, pas plus que quelqu’un qui dit qu’il est de quelque part et qu’être d’ici ou de là n’était pas une histoire propre à rajouter des points ou à en diminuer. Pour moi être américain, français, iranien ne veut rien dire. Une physionomie ne me dit rien, encore moins une origine. Une personne, oui, elle, elle me dit beaucoup de choses.

Je dis hidjabiste en premier et non pas tunisienne parce que j’essayai d’imaginer d’emblée sa Tunisie à elle. Elle n’aurait pas l’odeur d’un jasmin, c’est le moins que je pouvais penser. Faire une révolution pour la faire autant ne pas l’avoir fait si tant une colère ne pouvait servir qu’à arracher le droit à son mari d’être polygame et à elle la prohibition de ses cheveux. Je lui dis que sa Tunisie, je la voyais d’ores et déjà. On vous appauvrirait, violerait, affamerait, répudierait tous vos touristes au nom de dieu.  Elle me dit qu’elle n’était pas d’accord. Je lui dis que moi je savais au moins que la démocratie n’est pas une machine clé en mains. Avais-je le besoin de lui dire que la première chose que ferait un islamiste tunisien au pouvoir serait de légaliser la polygamie. Au nom de la démocratie bien sûr! Encore si la femme le consentait!

Si la Tunisie, avec une école laïque,  avec des droits pour la femme qui feraient rougir bien des démocraties, une composition singulière avec l’autre, le touriste venu des quatre coins du monde, depuis des décennies, avec des universités qui n’étaient pas des mosquées, pouvait ainsi, sans crier gare, s’enfoncer dans l’islamisme et la négation, que pourrait-on dire d’une Égypte ou d’une Lybie avec des ratatouilles d’école qui enseignent encore des certitudes balayées depuis des lustres par la science et le bon sens?

Les Lumières en Europe avaient à bousculer les mentalités, ébranler les certitudes. Des intellectuels, des penseurs, des écrivains, etc., avaient auguré pour la démocratie telle que nous la connaissons aujourd’hui. Un compromis, un contrat social où l’on peut coexister sans coup férir, une pluralité que l’on peut assumer, mieux, de laquelle on peut tirer notre richesse, notre prospérité, notre pérennité. 

Voilà, pourquoi je ne crois pas qu’un islamiste ait le droit de discourir en public. La religion est funeste, une poudrière menaçante, quand elle n’est pas confinée dans son espace. Le dogme ne se discute pas, il est la vérité, la certitude! Et quelqu’un de sûr n’accepte pas la critique, ne veut pas savoir plus, ne peut pas ni n’a le droit de se remettre en cause. La peine capitale? C’est Dieu! La loi du talion, c’est dans le livre, œil pour œil, dent pour dent. Et la lapidation? C’est la rédemption. Mais couper une main. Si Fatima la fille de Mohamed avait volé, je lui aurais coupé la main!… Avez-vous entendu parler du dernier débat sur la peine capitale entre les laïcs et islamistes en Algérie? Les démocrates abolitionnistes s’excusaient presque chaque fois qu’ils disaient qu’ils n’étaient pas pour la peine de mort. Abou Jerra Soltani riait narquoisement et ne pouvait même pas imaginer qu’un être humain pouvait être différent de qu’il pensait être de dieu.  

            C’est tout de même tétanisant. Pour une fois que des peuples pouvaient enfin voter, vraiment voter, pour avancer quoi, ils votent pour reculer…

            Non, je ne suis pas en train de justifier la dictature. Mon souhait le plus profond est que les violeurs d’Alger soient enfin déracinés, jetés en pâture à la poubelle de l’histoire, mais pour l’avènement d’un pays qui habiterait enfin dans ses vrais habits : sa pluralité, sa sécularité et laïcité,  son école citoyenne. Non, non plus, je ne crois pas à la fatalité, ni encore moins au chameau aveugle qui élit des pays comme-ci et d’autres comme-ça, je crois que la marche pour la démocratie arrivera certainement à sa destination mais qu’elle sera dure, pénible, longue, truffée de défis. Ou alors, la démocratie cessera d’être pour nous la démocratie, elle ne nous sera plus désormais que ce rouleau compresseur de la majorité!

 
 
H. Lounes

 

 


[1]– Statut inferieur donné au citoyen qui ne soit pas de confession musulmane mais qui soit d’une religion monothéiste.

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