Si tous les enseignants étaient comme notre prof de philo!

Monsieur Abouden, notre enseignant en philosophie au lycée, avait été assassiné par les islamistes dans les années quatre-vingts dix parce qu’il était différent. Différent de tous les enseignants qui nous disaient que tout était dans Le livre, que la terre avait été créée en six jours, que l’islam était la seule religion qui soit vraie,  que le doute était une hérésie, que la question inconvenante outrageait les dieux. Parmi les innombrables choses qui fleurissaient dans ses mots était, comme disait-il, que le monde n’aurait plus une raison pour exister, s’il arrêtait de quêter du sens, d’interroger ce qui l’environnait. Il nous disait avec cette eau or et feu dans ses yeux, sans doute puisait-il dans son capital symbolique de kabyle montagnard, que naguère l’architecture de la maison kabyle épousait la montagne, était hissée pour mieux dompter l’horizon, exprimait un temps et une histoire, comme exprimait Paris, New York ou New Delhi une façon de  dire le monde, d’interagir avec lui. Il en était ainsi, nous disait-il, pour le sens, pourquoi devrions-nous être choqués par la différence des idées, alors que nous ne le sommes pas outre mesure pour la pluralité urbanistique? Il nous disait que nous n’aurions pas été musulmans, si nous étions nés dans des pays non musulmans.

Il nous parlait d’un tas de penseurs que nous n’aurions peut-être jamais connus. Des gens grâce auxquels nous prenions maintenant du recul, nous comprenions mieux que les nationalismes, les zèles religieux, les pragmatismes mercantiles démesurés, n’étaient que des œillères pour nous empêcher de mieux voir le monde, de le comprendre, de l’adopter.

            Nous admirions par-dessus tout le courage de monsieur Abouden. Il était marié à une française qui a quitté le pays tout de suite après que l’on a commencé à assassiner les étrangers. Nous avons su, longtemps plus tard, qu’il avait des enfants avec elle et qu’il avait même ses papiers en France. Il aurait pu la rejoindre comme l’ont fait alors la plupart des hommes et des femmes qui en avaient les moyens. Il en aurait eu sans doute la vie sauve. Mais, lui, il avait préféré rester : il en est malheureusement mort.

            Ce n’est pas le seul, il y avait beaucoup de ces hommes et femmes qui avaient préféré rester. Ils pensaient pouvoir changer le monde, ils ne voulaient pas céder un morceau de qu’ils croyaient être leur chère patrie. Mais, c’était sans imaginer qu’il était des hommes qui pensaient que plus ils tuaient, davantage ils mulitipliaient la possibilité des éphèbes et des vierges du paradis!

            Souvent, lorsqu’on a une pensée pour ces hommes et femmes assassinés, on se dit que quand même, ils auraient mieux servi vivants. Djaout aurait écrit une vingtaine de livres en plus et en aurait pour sûr fécondé davantage d’espaces conviviaux, Said Mekbel aurait atteint de ses pamphlets incisifs un plus large lectorat, Matoub aurait quant à lui mieux acéré la conviction du compromis nécessaire pour le vivre ensemble, Hasni pareillement aurait célébré plus d’amour entre les hommes et les femmes, Boussebsi, en professeur de medecine de renom, aurait transmis son savoir à davantage de médecins, Medjoubi aurait inévitablement vulgarisé son théâtre dans davantage de têtes, etc. Bref, le pays en aurait été plus vivant, plus tolérant, plus convivial. Qu’avait gagné monsieur Abouden en décidant que valait mieux rester au pays au lieu de rejoindre sa famille dans l’hexagone?

            Je me souviens encore qu’un élève avait posé une question osée. Mais tu es musulman, lui dit-il, n’est-il pas péché de se marier avec une incroyante? Monsieur Abouden ne répondit pas tout de suite, bien que quelque part intime comme question, il préféra nous raconter une histoire. Une histoire somme toute simple. Un homme et une femme qui se sont rencontrés un jour au hasard et qui étaient tombés fous amoureux l’un de l’autre dès leur premier regard. L’homme était palestinien musulman et arabe de Ghaza, la femme était juive judaïque de Jérusalem. Ils se sont aimés comme des fous. Un jour, pour passer à une étape supérieure, la femme alla solliciter un rabbin et l’homme un imam pour voir ce qu’en pensaient leur religions respectives qui avaient toujours l’apanage du sens dans ces pays. L’imam comme le rabbin avaient refusé catégoriquement. Le rabbin avait dit qu’un juif ne se mariait jamais avec une femme autre que juive, et l’imam avait dit que le musulman ne se mariait avec une femme originaire des Peuples du livre qu’à condition que cette dernière se convertisse. Bravant l’interdiction, l’homme et la femme en qustion décidèrent d’un commun accord de quitter leurs pays respectifs et d’aller en France pour y vivre. Ils s’y marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Un jour, quelques années plus tard, leurs pays leur manquaient terriblement, ils décidèrent de rentrer pour des vacances et, pour des raisons sécuritaires, sans y emmener leurs enfants.  Des jours plus tard, attablés dans un café fort achalandé,  au centre ville de Tel-Aviv, une bombe éclata et ils furent déchiquetés.

–          C’est une histoire triste, dit une élève.

–          Qu’est ce que tu peux en tirer? lui dit monsieur Abouden.

–          Que l’amour est plus fort que tout, dit la fille.

–          Oui, mais, c’est tout!

–          Monsieur, j’ai une idée, dit un élève, les religions à la poubelle!

–          Peut-être, mais il y a plein d’hommes et de femmes pour qui ça donne sens.

–          Moi, j’ai une autre idée, dit un autre élève.

–          Si tous les palestiniens se mariaient sans problème avec les juifs, il n’y aurait plus la guerre.

–          Peut-être, l’amour est la solution comme disent les mannequins!

–          Les françaises qui se mariaient avec des algériens au temps de la guerre, avaient contribué à la libération du pays.  

–          Moi je dis que l’homme et la femme étaient profondément humains, intervint un autre.  

–          Mais, que sont devenus leurs enfants? dit une fille, sont-ils juifs ou musulmans?

–          Ils sont les deux, rétorqua un autre élève.

–          Ou ni l’un ni l’autre, dit un autre. Ils n’ont pas choisi! Ils doivent se dire que les identités respectives de leur père et mère étaient la cause de leur mort.

–          Mais les juifs et les arabes ce sont des frères! La meilleure époque de coexistence des juifs avec l’autre était en Andalousie, avec les musulmans.

–          Mais que pensez-vous du devenir de leurs enfants? questionna l’enseignant.

–          C’est des frères!

–          Comment?

–          La nature a fini par rattraper les hommes, dit Sadek, un élève brillant en philosophie, le couple a fait dans le dépassement culturel et leurs enfants sont dans le dépassement naturel. Ils sont les deux identités sans qu’ils le veuillent. Deux identités sœurs, quoique conflictuelles, en eux.

–          Moi, je dis que les juifs et les musulmans n’ont pas à se marier, dit un autre élève.  

Les élèves se retournèrent vers l’élève en question et le huèrent :

–          Est-ce que j’ai répondu à la question? dit enfin monsieur Abouden.  

–          Oui! dirent les uns.

–          Non! dirent d’autres.

Le débat continua pendant plusieurs séances. Jamais il n’avait répondu à la question.  Mais, Sadek nous dit que nous l’avions notre réponse. C’était celle-là : nous avions parlé, débattu, nous n’étions pas tous les jours d’accord, mais nous avions déjà notre réponse.

La question nous avait tellement turlipiné que nous avions, sans nous fatiguer, cherché dans les livres, nous avions questionné les adultes, fouiné un peu partout. Nous avions compris que la question ne nous était pas simple. Comme que nous étions quelque part le fruit d’une société, d’une histoire, d’une culture… Mais nous savions d’emblée que nous, les élèves de monsieur Abouden, étions d’ores et déjà différents de ceux qui avaient un enseignant qui leur dictait les certitudes.   

Quelque part, au fond nous, dans le cœur des élèves de monsieur Abouden et qui étaient devenus maintenant des hommes, bien que nous lui reprochions quelque part de n’être pas parti pour avoir la vie sauve, nous savons qu’il a sa brique solide dans l’édifice de notre personne. Sur quarante deux élèves que nous étions, je n’ai pas connaissance qu’il y en ait un aujourd’hui, même s’il y en a des religieux, qui était devenu un fanatique, un intégriste ou un extrémiste quelconque. Était-ce grâce à notre défunt enseignant? Ce n’est pas simple non plus, je sais que la singularité de la Kabylie nous avait préservé dans une certaine mesure, mais une chose est sûre cependant, l’empreinte de monsieur Abouden est indélébile en nous.   

 PS. L’histoire est une fiction, mais qui a peut-être en chacun de nous- je l’espère- des bribes de vérité.

 

H. Lounes

 

 

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