L’islam politique à l’épreuve de la réalité

       Traiter de politique dans le monde arabe aujourd’hui, c’est traiter nécessairement du  rapport de l’islam politique à la modernité,

Islamisme et démocratie, sont-ils compatibles?

en l’occurrence son rapport à la démocratie et à la laïcité.

            L’accélération des événements historiques  que vivent certains pays arabes, que nous appelons Printemps arabe,  nous invite à se pencher sur les partis  politiques islamistes  qui auraient  plus de chances  d’accéder  aux pouvoir et de gouverner, et par conséquent  sur ceux  qui peuvent   jouer le rôle principal dans la construction de l’avenir politique de leurs pays. Ce rôle consiste, d’une part, à démanteler  des  institutions  de l’ancien système politique et à abroger les lois qu’ils jugent caduques et anachroniques du fait qu’elles ne  répondent  plus aux exigences de la nouvelle conjoncture  politique et sociale des peuples. Et d’autre part, ce rôle  consiste aussi à  élaborer  de nouvelles institutions politiques et lois qui répondent aux aspirations de la majorité du peuple que ces partis  représentent.

          Il est  important  de s’intéresser à  ces partis politiques  et de les étudier de plus prés afin de connaître leurs principes et surtout  leurs pratiques et leurs  aspirations. Combien c’est instructif et intéressant d‘observer  leurs façons, d’adapter leurs idéaux  et valeurs à  l’exercice de la souveraineté, et  à  la logique du compromis politique qui détermine la praxis et constater  concrètement ce que c’est que la démocratie sans la laïcité, le but auquel ils aspirent.  Car, sans aucun doute, ces partis islamistes, en prenant le pouvoir, ou même en restant dans l’opposition, pèseront sur le processus de transformation politique qui se dessine dans ces pays là; un processus qui va être  déterminant pour l’ avenir de la  politique nationale et internationale de chaque pays, c’est le cas aujourd’hui des partis islamistes en Tunisie, en Égypte et au Maroc,  et probablement en Lybie et en Algérie.

               Certes, le  tsunami vert qui a succède à la tempête de liberté, mais qui sort des urnes, démontre au monde entier que la volonté générale des peuples arabes n’aspire pas à fonder  un État moderne  à l’instar des  volontés générales des peuples  de l’occident qui ont réussi  à  instaurer des institutions civiles et  démocratiques basées sur la séparation de la religion de l’État.

En effet, ces résultats renforcent la thèse des politologues qui croient que, l’islam  en tant que religion et culture tel qu’il a toujours été et tel qui se présente aujourd’hui ne s’apprête pas à adopter la démocratie et la laïcité, contrairement au christianisme, en alléguant  que l’espace culturel  islamique contient des éléments très influents qui empêchent les sociétés  arabes de se transformer en sociétés  modernes qui croient aux bienfaits de la démocratie et de la laïcité.

         Or, malheureusement, en surprenant la communauté internationale, l’après révolte dans les pays arabes s’annonce au dessus de ses attentes et de ses prévisions; elle n’a pas été, selon elle, à la hauteur des soulèvements. En réalité, ces derniers  n’ont pas exprimé  la volonté du peuple  de se libérer de la tutelle et  prendre son  destin en mains, contrairement à ce que croyaient beaucoup d’observateurs éblouis  par  l’enthousiasme qu’ils dégageaient, mais seulement  la volonté de changer une  tutelle qui a atteint ses limites et est devenue insupportable par une autre, toute fraiche, pleine d’espoir et de rêves; ils troquent une réalité atroce par une utopie idyllique. Nous pensons que ce  choix serait fatalement  plus atroce et sûrement plus difficile à faire et à combattre. Le cas de l’Iran et de l’Afghanistan illustre  cette éventualité. Ainsi le problème ne serait-il plus d’ordre politique et profane  comme il a été avec ces dictatures, mais d’ordre religieux et sacré, et la différence est déterminante pour l’avenir de ces pays.

        En effet, ces partis ne vont pas se gêner d’utiliser la religion, en exploitant la croyance de la population pour garantir une obéissance absolue de ces derniers à la souveraineté, en leur faisant croire que tout ce qu’elle fait est juste, parce qu’elle est fondée sur des lois divines, et par conséquent, chaque citoyen sous l’influence de la religion  lutterait pour sa servitude comme s’il s’agit de son salut, et serait prêt à sacrifier sa liberté  et sa vie de ce monde tout bas pour un bonheur eternel dans le monde de l’au-delà, pour ne pas dire que de ce fait il arrêtera carrément de vivre, au  moins  en tant que citoyen d’un État, tout en ignorant que la raison d’être d’un État c’est de préserver et de garantir les intérêts de ses citoyens dans ce monde temporel.

N’importe quel islamiste pourrait rétorquer, en alléguant que la Dawla Islamia (l’état islamique), à laquelle il croit rigoureusement, est capable d’assurer les intérêts de ses citoyens  dans les deux mondes. Certes, dans ce sens nous ne pouvons que déduire qu’un État de cette nature est forcément meilleur que n’importe quelle démocratie laïque. O, le problème pour une théocratie, parce qu’il s’agit ici d’une théocratie, c’est que les souverains lorsqu’ils se retrouvent dans l’obligation de choisir entre l’intérêt de leur citoyens et le respect des lois divines ils choisiront sans aucun doutes d’appliquer les lois d’Allah même si leur impact sera néfaste sur les citoyens. Car, la raison d’État dans une théocratie n’est pas déterminée  par l’intérêt général, comme c’est le cas des démocraties laïques, mais par les différentes interprétations du texte coranique et de la sunna.

            En fait,  l’inquiétude à l’égard de  l’avenir de ces pays  n’est  pas une  réaction fortuite, mais le résultat d’un  doute. D’abord en la  capacité des nouvelles forces dirigeantes de garantir la stabilité et la  sécurité dans la rive sud de la méditerrané. Ensuite d’une déception  en  ce qui concerne l’avenir  démocratique escompté de ces pays.

Au fond, nous pensons que cette inquiétude  est due en grande partie à ce qu’idéologiquement ces partis islamistes  partagent les mêmes  idées et valeurs avec les mouvements islamistes qui ont déclaré la guerre à la civilisation occidentale.

           Aujourd’hui, dans cette phase d’incertitude que ces pays traversent, il  ne reste  aux grandes puissances démocratiques  qu’à  être attentistes en  adoptant  la politique de wait and see, c’est-à-dire accepter la réalité politique de ces pays telle qu’elle se présente

et attendre l’aboutissement de ce processus de transformation  afin  de prendre les décisions qu’ils jugent nécessaires pour la sauvegarde de leurs intérêts. La bonne gouvernance les invite à prendre une posture qui ne leur nuirait pas  à l’avenir et qui leur laisserait une marge de manœuvre confortable  pour de futures relations avec les nouveaux dirigeants.

         On ne peut s’empêcher de faire le lien : les résultats des dernières élections en Tunisie, en Égypte et au Maroc  rejoignent l’expérience démocratique algérienne et confirment dans une certaine mesure l’idée que les dictateurs faisaient vraiment  rempart  aux islamistes et freinaient leur progression politique vers le pouvoir, mais sans rien faire pour  ralentir leur expansion sociale et culturelle. En réalité, pire, ces dictateurs ont œuvré volontairement ou involontairement de telle sorte à ce que l’alternative à leurs systèmes autoritaires soit  forcément  l’islam politique, et ce, en diabolisant concomitamment  les forces  démocratiques. De ce fait, ils ont  condamné  de la sorte le peuple à ce que son choix soit limité entre deux maux : d’un côté une  dictature imposée par la force et de l’autre  une dictature qu’il peut  choisir, mais  qui finira certainement par gouverner, elle aussi, par la force.

         Ce qu’il y a lieu de préciser ici c’est que cette situation n’est pas le résultat du hasard, mais bien le résultat d’une entreprise humaine orchestrée par des  hommes qui tenaient le pouvoir politique dans  ces  pays pendant un demi siècle en moins, c’est-à-dire pendant trois générations; ils ont exercé un pouvoir absolu pour enfin de compte  arriver à ce désastre politique et historique. Au lieu de travailler pour  moderniser leurs  sociétés et  éduquer leur peuple au valeurs humaines universelles et à la  citoyenneté  pendant tout ce temps là, ces dictatures ont choisi une autre histoire et un autre destin pour leurs peuples en les forçant à prendre un chemin inverse à celui que les sociétés modernes ont pris. Ils ont joué aux apprentis sorciers pour ainsi dire, sans se soucier du présent et de l’avenir de leurs peuples. Leur politique à enfanté de la violence et de l’intégrisme religieux qui font partie aujourd’hui de la culture politique dominante, celle-là même qui les condamne à subir un autre genre de tyrannie. Une tyrannie d’autant plus insidieuse et sournoise que l’on perd le droit et voit l’espace citoyen se rétrécir avec une conscience tranquille.

           Mais, d’un autre côté, il faut le dire, la progression de partis islamistes et leur arrivée menace  les pays occidentaux plus que  les peuples arabes,  car  ces derniers dans leurs majorité voient que  l’islam comme la solution idéale à l’injustice que leur imposent les systèmes autoritaires exogènes à leur culture et identité. D’ailleurs, les résultats des élections confirment jusqu’à un certain degré cette attitude.

            Il est temps d’analyser la question de la  relation de la religion avec la démocratie dans les  programmes et les  actions politiques des partis islamistes  légaux qui se référent aux thèses de l’islam politique, tout en sachant que ce dernier a fondé  son idée de la  dawla islamia  sur un refus catégorique de la conception laïque de la démocratie. Pour l’ensemble de ces  partis politiques négationnistes, leur mission aujourd’hui est  de gérer la chose publique en démocratisant les institutions de l’État sans séparer la religion de la  politique. Les questions que  soulèvent cette démarche sont  les suivantes : est-il-possible de fonder un État démocratique sans qu’il soit laïc ? Est-ce-que la démocratie que ces partis semblent revendiquer aujourd’hui suppose qu’ils sont pour  une autonomie du pouvoir politique à l’égard de la religion ou bien au contraire qu’elle suppose l’inverse ?

Est-ce que les  fondements de la dawla islamia sont compatibles avec les principes et les valeurs de la démocratie laïque?

            Certes, en se référant à   l’histoire contemporaine des États, on peut affirmer  qu’il peut exister des états laïcs sans être démocratiques, l’exemple de l’ex URSS, de la Chine d’aujourd’hui, et de la Tunisie dans une certaine mesure pour ne citer que cela, car la liste est longue,  mais  peut-on  affirmer pour autant qu’il  existe au moins un État  démocratique sans qu’il soit laïc?

            Cette interrogation repose  le problème de la  démocratie et de la laïcité dans l’islam politique mais  d’une  nouvelle façon, parce que  la situation est inédite et on peut même la qualifier d’inattendue. L’islam politique qui croyait auparavant que le seul moyen d’arriver au pouvoir était  la violence politique; le djihad, a été“surpris“ par  le peuple en lui offrant d’une manière démocratique (par les élections)  le pouvoir  et la responsabilité historique de gouverner des États. Ces derniers, même s’ils  étaient loin d’être des États  démocratiques dans leurs gestions de la chose publique, ont pour la plupart d’entre eux été inspirés par des démocraties laïques et modernes des pays  occidentaux. Car, en effet, la souveraineté dans ces États repose sur presque les mêmes institutions que celles sur lesquelles reposent les États démocratiques modernes. Ils ont pu  imiter ces derniers  en acquérant une  architecture institutionnelle similaire à la leur,  mais tout en faisant attention à ce qu’elle ne  fonctionne pas de la même façon, c’est-à dire démocratiquement. Ainsi, en  vidant ces institutions de leurs contenus démocratiques, ces systèmes autoritaires contribuaient efficacement à justifier leur rejet et dénigrement par les partis islamistes.

              La prise de conscience de la communauté internationale du danger des mouvements politiques (qui a surtout frappé tragiquement de manière on ne peut plus spectaculaire au cœur de  l’occident le 11 septembre 2001) qui se réclament de l’islam politique, en l’occurrence ceux qui prêchent la violence ouvertement, a fait que beaucoup d’observateurs politiques ont prédit le déclin de l’islam politique en croyant qu’il suffit d’isoler ces mouvements et de les  bien cerner en les combattant sur le plan  sécuritaire et  médiatique pour discréditer le projet de l’islam politique dans son ensemble aux yeux des musulmans. Or, nous  constatons  dans les différents pays démocratiques qui se démarquent de la  laïcité française et se réclament de  la  laïcité ouverte, libérale et pluraliste, une certaine abdication dans le  traitement politique des comportements de quelques musulmans qui menacent les acquis de la laïcité et de la démocratie au sein même de ces pays tout en montrant leur fermeté à combattre sa variante terroriste sur le plan international.

         Il s’avère que les partis politiques islamistes sont condamnés à trouver un système politique qui se rapproche de la démocratie sans qu’il soit entaché par la laïcité, c’est-à-dire inventer une démocratie qui mettrait en œuvre les préceptes d’Allah et de son prophète. La question qui en découle à ce niveau est la suivante : la démocratie et la théocratie peuvent-elles coexister dans une même entité politique sans que l’une ou l’autre perde ses principes fondamentaux ? Autrement dit, peut-on concevoir un état mixte, mélange de théocratie et de démocratie?

           Afin de comprendre cette nouvelle orientation dictée par la conjoncture historique actuelle et que les partis islamistes sont contraints d’entreprendre, il nous est nécessaire d’explorer les programmes et les actions des partis islamistes. Mais bien avant cela, et d’un point de vue cognitif,  il faut tout d’abord définir ce que veut dire l’islam politique auquel  ces partis se référent et analyser ses positions en ce qui concerne, en premier lieu, la démocratie et, en deuxième lieu, la relation de la religion avec l’État, pour les comparer avec les positions des partis politiques. Car, avec cela, nous pouvons facilement  déceler les décalages qui  existent entre l’aspect théorique de l’islam politique et l’aspect pratique, et entre les slogans et l’action.

       Pour répondre  à ces interrogations et avoir une idée plus claire sur la position de l’islam politique envers la démocratie et la laïcité, il ne  suffit pas de  chercher des réponses dans les livres et les opinions des théoriciens de l’islam politique et de se contenter de leurs théorie, mais il faut s’intéresser à la pratique  de la politique, c’est-à-dire prendre en considération les opinions et les  actions des acteurs politiques  qui gouvernent ou qui aspirent à gouverner dans la détermination du rapport de l’islam politique aux principes et valeurs de l’État moderne.

           En effet, aujourd’hui, les partis politiques islamistes qui se préparent à prendre le pouvoir dans ces pays-là, peuvent nous donner des réponses d’ordre pratique à des questions que nous  avons  toujours  traitées d’une façon théorique. Nous supposons que   les réponses  de ces partis politiques seraient  susceptibles de nous proposer de nouvelles idées  qui contribueraient à  éclairer  un peu plus le débat sur la position de l’islam politique en ce qui concerne la démocratie et la laïcité en particulier, ainsi  que sa position vis-à-vis  de la modernité en général. Et à certains égards, ces partis  nous renseigneraient probablement sur la relation  de l’islam politique avec   la civilisation occidentale. En fait, cette étude pourrait  aussi donner un aperçu sur  le regard que le citoyen d’un État islamique pourrait avoir du citoyen d’un État démocratique et laïc.

         Il est évident que la transformation politique liée aux mouvements des luttes  des peuples arabes contre les dictatures, d’un côté, et la victoire des islamistes aux différentes élections libres, d’un autre côté, donnent une actualité et légitimité afin que soit reposée la question du rapport de l’islam politique aux deux éléments fondamentaux de la modernité : la démocratie et la laïcité.

      Ali Kaidi ( professeur universitaire en philosophie).

 

1 comment for “L’islam politique à l’épreuve de la réalité

  1. December 18, 2011 at 03:57

    Les 4 printemps

    Vous voulez vraiment m’interroger sur le printemps arabe, savoir s’il s’agit d’une énorme machination ou d’une révolution selon la norme si je puis dire?
    C’est difficile… parce que je ne voudrai pas rajouter de la bêtise à la bêtise. Certains auteurs s’accordent à dire qu’il s’agit d’une conspiration, d’une révolution programmée pour ne pas dire annoncée, et à vrai dire je ne suis pas loin de leur emboiter le pas mais je dis attention tout de même ! La paranoïa n’est pas bien loin!
    Et je préfère pour ma part, parler d’opportunisme plutôt que de conspiration, de récupération plutôt que de complot, de calculs plutôt que de scénario… parce qu’il y a pas plus complexe que les choses simples. Le printemps arabe comporte les 4 saisons !

    http://www.lejournaldepersonne.com/2011/12/les-4-printemps/

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