Qu’est-ce qui rend fier un peuple?

Boulevard Bourguiba. Quand un peuple ose demander ce qui lui revient de droit.

Je discutais il y a peu avec un ami sur notre fierté démesurée, en vérité assise sur du vent et sur un nihilisme béat.

Suffit de lui en poser la question que déjà la réponse pamphlétaire est dégainée: « et fier de l’être!» dira l’algérien, avec bien entendu des voyelles incisives et bien hurlantes, comme si la question est déjà une offense.

Pourtant, tu poses la question à un danois, un belge, un suédois, un allemand, etc., tout au plus si sa réponse désigne l’origine géographique. Comme quoi être Belge n’est pas forcément être aussi poète que Jacques Brel et être allemand n’est pas forcément être  aussi bon footballeur que Beckenbauer.

J’ai dit à mon ami si, à son humble avis, il croyait que nous avions encore des raisons d’être fiers. Il m’a répondu qu’il en aurait été le cas, ne serait-ce qu’à 10 %, si Boutef n’avait pas asséné le coup fatal à notre constitution en décrétant qu’il était démocratique qu’un peuple veuille du même président à vie! Il m’a dit aussi que nous avions longtemps vécu dans le souvenir, si bien que nous y fûmes enterrés, tellement enterrés que nous n’avions pas pu entendre les innombrables trains de l’histoire qui prenaient vers l’avenir. Comme quoi? lui ai-je dit. Comme notre révolution détournée par des voyous et des charognes pour la servir en somnifères espacés aptes à éterniser la torpeur d’un peuple, son sommeil dans les limbes de l’ignorance et les loques de la servitude, de sorte qu’à chaque fois qu’on lui en pose la question, la réponse bouille déjà sur ses lèvres asséchées par la peur : et fier de l’être!

Du reste, m’a-t-il encore dit, sonde le peuple sur ce qu’il pense de Boumediene et de Boutef, et tu verras combien d’années lumières nous séparent de l’ère où nous pourrions enfin élire des Mandela, des Loula, voire des philosophes comme le défunt président tchèque Vaclav Havel! Bref, des hommes qui ont une place jalousée dans le cœur d’un peuple! Je lui ai dit oui, tu as raison, un homme que l’on considère encore comme un grand homme d’état, qui disait pourtant que les kabyles étaient racistes, régionalistes, négationnistes. Pire, a continué encore mon ami, un homme qui félicitait chaque algérien qui avait eu la bonne veine d’avoir le dessus dans une bagarre à coups de poings avec un français! Tu parles d’un homme d’état?

Mon ami, pour mieux étayer, m’a raconté une discussion qu’il avait eue avec un bonhomme originaire du Darfour, il y avait quelques années, quand il était son collègue. Enfin, voyez-vous, d’un point de vue politiquement correct, le genre d’origine qui ne suscite en nous qu’un soupçon de pitié, voire qui prétexte un tant soi peu le défilement dans notre mémoire de quelques images tragiques que l’on a vues récemment à la télé. Bref, d’emblée, le bonhomme lui a dit qu’il était issu d’un peuple, sans doute, selon lui, le plus grand de tous. Mais, peux-tu au moins m’en donner quelques petits arguments? lui a retourné mon ami : « Nous sommes, lui a-t-il répondu, le peuple qui avait empêché l’Éthiopie, le seul pays africain à n’avoir jamais été colonisé, d’être conquise, nous faisons partie de cette grande civilisation Nubienne qui avait fleuri à la lisière du Nil et au nord du Soudan et nous sommes connus pour être le peuple des puisatiers[1]; nous avions, à une période de l’histoire, sauvé des milliers de musulmans d’une mort certaine, à la Mecque, lors d’un pèlerinage, tant, à cause d’une rude sécheresse, il n’y avait plus une goutte d’eau dans les puits…Heureusement que nous étions là!».

Imaginez un peu, en 2011, Othmane Sâadi, chef de file de l’arabisation en Algérie, un docteur de surcroit, qui déclarait la statue de La Kahina (Dihya) à Khenchla Kofr (mécréance ou reniement de dieu) et qui nous dit que notre histoire a quatorze siècles et que parce que notre héroïne avait combattu Okba et ses hordes, elle ne méritait pas une place dans notre mémoire. Comment cela s’appelle-t-il? Reniement de soi, ignorance, démagogie, etc., et c’est le moins que l’on puisse dire. Faut vraiment être sot pour croire à ce que nous racontaient nos manuels scolaires. Il n’y a aucun être humain sur terre, fût-il le plus idiot, le plus généreux ou le plus ascétique à qui l’on achète la terre en décrétant le phrase abracadabrante : Aslim Taslam? (sois musulman, tu auras la vie sauve!).

Les penseurs, les écrivains, les universitaires du monde entier écrivent sur la Kahina pendant que nous, les arrières rejetons, on nous dit, non! Ce n’est pas votre grand-mère, la votre, la vraie, est du côté de l’Arabie!

J’ai dit à mon ami que son collègue avait désormais une meilleure raison pour être fier. Son pays venait d’avoir son indépendance. L’espace de la construction citoyenne était né. Et s’ils étaient autant fiers de leur passé comme de leur présent, pour sûr qu’ils construiraient un pays à la mesure de leur rêve commun.

Mon ami m’a dit que son collègue, quoique musulman pratiquant, pensait que si les Darfouriens, si je puis me permettre la désignation, se pensaient toujours avant et après tout Darfouriens : un peuple qui n’est pas arabe, musulman ou chrétien, qui a une histoire plusieurs fois millénaire. Aucune autre nation ou région ne lui doit quoi que ce soit.  Je lui ai dit que ce peuple est parti pour ériger une patrie. Mon ami m’a dit encore que son collègue croyait que le peuple turc était le plus avancé parmi les peuples  musulmans parce qu’il avait décidé de garder l’islam, mais de lâcher la culture qui n’était pas la leur.

La fierté n’est pas les muscles, n’est pas de prouver au monde que l’on a cloué un bec, que l’on a tabassé un gaillard, eu raison de

L’homme grâce à qui un printemps planétaire est arrivé

l’une de ses molaires. La fierté c’est quand tu marches dans la rue avec la certitude que personne ne viendra pour te voler, te violer, te dire que ce n’est pas comme ça que l’on marche ou que l’on s’habille. Parce que tu es sûr que longtemps avant ce jour, parce que tu as une mémoire, tes premiers ancêtres avaient osé une révolution qui t’a libéré de l’ennemi, puis ceux après eux t’ont affranchi des identités meurtrières, ensuite d’autres encore plus récents t’ont construit une école citoyenne qui fait que tu peux voir une fille sans vouloir la n…, qui fait que tu peux écouter une opinion différente de la bouche de ton adversaire sans vouloir lui casser la gueule, qui fait que tu ne peux plus croire à la niaiserie que la langue arabe est la langue du paradis, qui fait que tu peux ramener ta maman, le soir, dans un restaurant, ton papa voir le dernier Tintin de Spielberg.

De Bouazizi à Rachid C, la preuve par le feu que nous vivons l’enfer!

Le jeune chômeur tunisien Mohamed Bouazizi, décédé le 04 janvier 2011 suite à son suicide par immolation, a déclenché l’un des plus beaux printemps démocratiques que l’humanité ait connu dans son histoire. D’ailleurs, son nom figure déjà dans les dictionnaires et sur wikipedia. Les tunisiens avaient honoré sa mémoire comme peu de peuples l’avaient fait avant eux. Le jasmin, cette fleur blanche et odoriférante avait ( et continue encore de le faire dans le monde entier : les indignés de la finance, la Russie…) éteint combien de perfidies et de pestilences de par le monde. La monde entier, y compris sa partie qui se pensait être la plus civilisée, était, l’espace de la révolution, l’écolier qui écoutait religieusement la leçon tunisienne sur la manière de se réapproprier son pays.

Il y a quelques jours, une amie m’annonça qu’un jeune homme de 22 ans s’était donné la mort à Aokas, une petite ville côtière de basse Kabylie, en s’immolant par le feu. On m’avait raconté plus tard qu’il ne s’était pas seulement aspergé d’essence, mais, pire, qu’il en avait bu pour anéantir l’ultime possibilité. Je ne sais pas si c’est vrai, on m’a dit que des gens avaient vu une boule de feu qui courait et que, une fois sa mort constatée, on pouvait voir jusqu’à ses entrailles qui étaient entièrement calcinés. Je rentrai comme on le fait maintenant sur Facebook, le lieu virtuel de l’info chaude, pour davantage d’informations. J’y ai lu que le jeune homme avait été violé par un groupe de voyous avant d’être jeté comme une loque au bord d’une rue. Je tombai sur des commentaires compatissants, révoltés, outrés, etc., mais je tombai aussi sur d’autres où l’on disait en non-dits que dans une certaine mesure c’était de sa faute à lui. Le défunt s’il était homosexuel, il ne le fallait pas ou s’il ne l’était pas, son suicide était un peu pour la honte qu’il ne pouvait plus contenir. Je ne sais pas non plus si c’est vrai, la rumeur court qu’il est allé solliciter la police qui lui jeta en plein dans la figure la fameuse sentence assassine propre aux autorités des états couscoussiers : qu’est-ce que vous voulez que l’on fasse!

Le défunt jeune homme aurait pu être le fils de tous les papas et mamans d’Algérie. Y a-t-il vraiment place pour la question sexuelle dans un tel drame? Qu’il ait été homo, zoophile, hétéro, le bonhomme avait été violé, point, et son viol, a précipité sa mort, un autre point. Est-ce qu’il y a un papa ou une maman, un frère ou une soeur, c’est-à-dire nous tous et toutes, qui n’en aurait pas eu l’envie de se suicider à son tour tant la douleur de perdre l’être cher est insupportable? Ah! Oui, ai-je lu quelque part, parce que le déshonneur lui est un grand fardeau! C’est tout! me suis-je dit. Comme si c’était un peu de sa faute qu’il soit violé et que dans une certaine mesure et tout bien pensé c’était compréhensif.

Voila un peu la différence entre un Bouazizi qui fait l’histoire et un jeune homme de chez nous qui l’enterre. Un Bouazizi à qui l’on érige une stèle et un pays, et un R.C à qui l’on creuse la plus hideuse des tombes. D’autant plus que R.C, lui, pire, non seulement s’était suicidé mais avait été avant cela violé, c’est-à-dire doublement assassiné.

Et si je disais que le bonhomme ne s’était pas suicidé! Oui, dieu le sait. Hormis ceux qui ont perpétré le crime de leurs ignobles mains, ce bonhomme qui l’a peut-être vu emmené par une horde de voyous sans oser un doigt, cet éventuel policier qui lui a dit qu’il n’y avait rien à faire, cet état qui ne lui a pas donné son droit de gagner sa vie, ces amis, ces hommes et ces femmes qui chacun lui avait peut-être balancé une méchanceté, une vilaine allusion; ces enseignants, ces zélés et zélateurs, ceux qui refusaient de l’écouter, celui qui avait peut-être entendu, la nuit, les cris déchirants du violé et qui a fait mine de n’avoir rien entendu, etc., ne sont-ce pas tous et toutes ses premiers tueurs? Nous sommes, nous, tout le peuple, l’assassin du jeune homme.

Oui, il ne s’est pas suicidé. Il est au paradis d’ailleurs. Il avait juste honte non pas pour lui, mais d’avoir encore à nous supporter. Bouazizi a allumé l’histoire, notre défunt l’a éteinte et en a coupé la dernière veine qui alimentait notre cœur d’un peu de fierté.

H. Lounes

[1] – Les ouvriers qui forent ou réparent les puits.

3 comments for “Qu’est-ce qui rend fier un peuple?

  1. barek abas
    December 26, 2011 at 02:34

    Nous, algériens (et en particulier les kabyles), sommes parmi les peuples sinon le seul au monde qui aimons nous violer nous-même et avec une jouissance assassine, récidiviste. Et chaque fois, l’on relève la tête encore plus fière dans notre opprobre !!

    En hommage à Bouazizi : “Petites Fleurs” sur http://www.kabyleuniversel.com/?p=2762

    J’ose espérer que “Souffle d’Est en Ouest, El-yasmine” ! Bientôt !

  2. Ibn Khaldoun
    December 27, 2011 at 06:52

    En réponse à la question titre de l’article: Un bon gouvernement intègre, des partis qui militent pour la patrie et non pas pour le bénéfice et intérêt individuel, des généraux qui ne se cachaient pas de la population, une police de sécurité et un petit casse croute pour le peuple, c’est celà la fierté d’un peuple, nous dira Hadj Arezki

  3. onelas
    December 27, 2011 at 21:35

    On peut voir la chose de cet angle aussi. Un gouvernement élu, des partis pour la patrie, des généraux enfin longilignes, sportifs, beaux par conséquent et qui ne seraient plus que des hommes qui aiment leur pays comme tous les autres. C’est sûr que l’on pourrait enfin prendre son casse-croute sans le risque la charogne d’â côté vienne douter sur la légitimité de notre dent!

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