Les Dictatures sous-développées

L’Oncle Boum ou l’homme par qui la dérive arrive. L’homme qui emprisonne, exile ou assassine pour un pouvoir absolu et sans partage, le long d’une droite rectiligne, sans pente et sans frottements.

Par Barek Abas

La date du 27 Décembre 1978 marque la fin d’un règne qui a débuté le 19 Juin 1965, en Algérie. Ces deux références sont historiquement indissociables du nom de Feu Boumediene qu’il repose en Paix. Ce « dinosaure » qui pèse lourd dans l’histoire de l’Algérie contemporaine restera sans doute longtemps controversé comme le reflètent les successives commémorations fêtées par certains dans la liesse et la fierté et, vécues par d’autres, comme une insulte et une imposture à l’Histoire. Boumediene a pris le pouvoir par les armes. Son « coup redresseur » n’est évidemment rien d’autre qu’un putsch militaire.

Ce complot est-il déjà ourdi bien avant l’indépendance, durant la guerre de libération ? L’accaparement du pouvoir par Boumediene est-il l’aboutissement de la « guerre des chefs » du mouvement nationaliste ? La confirmation de la trahison des résolutions du congrès de la Soummam ? Une nécessité voire une fatalité historique ? Boumediene est-il assassiné par le Mossad, la CIA, ses rivaux arabes ? Avec la complicité de son entourage ? A cause de ses positions internationales ou à cause de l’ouverture démocratique qu’il aurait parait-il envisagé d’opérer dans la vie politique du pays déjà en 1978 ? Voilà un échantillon de questionnements parmi tant d’autres auxquelles les historiens se doivent de répondre un jour avec toute l’objectivité requise pour la Mémoire, l’Histoire et les générations futures.

Pour ma part, les éléments de réflexion que j’esquisse ici découlent des questions suivantes : peut-on parler du Boumediénisme au sens philosophique et idéologique ? Et, quelles sont ses conséquences sur l’Algérie d’aujourd’hui ?

Boumediene a donc pris le pouvoir par la force; le fait est là, historique, consommé, réel. Partant de ce point, le boumediénisme aurait pour finalité d’une part, de modeler l’Algérien « nouveau » et d’autre part, de fonder un état moderne aux institutions durables, efficaces et respectables. Ce fut un échec, l’évidence en est crucialement vivace. En effet, l’assimilation de l’algérien à un objet uniforme, sans sensibilité ni spécificité aucune, a conduit à son aliénation multidimensionnelle. Les modèles industriel, agricole et surtout culturel pensés ailleurs et implantés et greffés chez nous avec forceps n’ont fait l’objet d’aucune adaptation ni personnalisation à nos réalités sociologiques et nos valeurs culturelles. Le tryptique – révolutions agraire, industrielle et culturelle – cher à Boumediene , au lieu d’être ce socle triangulaire sur lequel devraient se bâtir la modernisation de l’Algérie, son épanouissement culturel et spirituel dans l’authenticité mais surtout la réconciliation de l’Algérien avec lui-même, avec sa terre spoliée et violée durant la colonisation, avec son Histoire, ce triptyque donc s’est transformé finalement en « triangle des Bermudes » qui a englouti le peu d’authenticité et de valeurs qui restaient chez l’algérien et qui étaient déjà profondément altérées et travesties durant des siècles de dominations successives.

Aussi, qu’on ne s’étonne point du résultat final : déperdition des traditions ancestrales positives, acculturation, mimétisme identitaire, assistanat, inhibition de l’effort et du génie individuels et tant d’autres maux comme la suspicion, la corruption, le clientélisme, l’individualisme, la bureaucratie,… Et, c’est ainsi que l’Algérie est devenue cette poule légendaire qui, en voulant imiter la démarche de la perdrix à tout prix, oublia finalement la sienne.

Parce que Boumediene n’est ni un philosophe ni un « demi-dieu » comme certains s’évertuent à le faire croire, le boumediénisme n’a par conséquent ni ses idéologues et théoriciens ni ses « anges ». Dépourvu de toute essence historique, culturelle et spirituelle comparativement au Marxisme ou au Confucianisme par exemple, le boumediénisme reste cependant la tentative de l’application servile, politicienne et populiste du dicton populaire : « panse pleine, pense tête ». Tentative qui s’avèrera, d’ailleurs, vaine et avortée et, l’algérien s‘est retrouvé non seulement avec une tête vide mais aussi avec un estomac lamentablement rétréci.

L’adhésion du peuple mais surtout de la nomenklatura du FLN aux « idées et à l’œuvre » de Boumediene n’est en réalité qu’une illusion superficielle, artificielle et sans conviction. Les uns adhèrent par peur ou lassitude, les autres par cupidité ou calcul politicien. Et quand on n’est ni peureux ni cupide, on finit comme Krim Belkacem avec un nœud coulant autour du cou dans un hôtel de Francfort ou Medeghri écrasé dans un fossé comme un crapaud.

Si le boumediénisme était aussi profondément enraciné dans les couches populaires et des élites acquises à la cause, alors comment expliquer qu’il ait suffit à son successeur, Chadli, moins d’une année pour désarticuler superbement avec la complicité ou l’indifférence des « hommes à Boumediene » comme son illustre Ministre Bouteflika ce que jusqu’alors on claironnait inébranlable voire eternel et d’éclipser jusqu’au nom même de son prédécesseur ! Le long règne de la médiocrité qui s’ensuivit exhuma, tout en l’accentuant, tout ce que le pouvoir autoritaire et sans partage de Boumediene étouffa et incuba. Quand sonna le glas de la dictature du système FLN en 1988, la société algérienne découvrit avec effarement son délabrement social, sa ruine économique, sa misère culturelle mais surtout son archaïsme destructeur et obscurantiste que des intellectuels comme Kateb Yacine n’ont cessé de décrier. Le printemps berbère de 1980 et les manifestations du mal-être qui éclatèrent par la suite à Oran, Sétif, Constantine et Ghardaïa ont été réprimées ; elles n’étaient pourtant rien qu’un signal d’alarme mais qui pouvait entendre le désarroi et la douleur des algériens ? On n’entend pas un peuple qu’on méprise.

S’il est admis qu’une nation est le fruit de la douleur, l’Algérie quant à elle n’arrive même pas encore à bourgeonner bien qu’elle n’ait jamais cessé de s’arroser, à grands flots et depuis des millénaires, avec le propre sang de ses enfants. Boumediene, disposant de tous les atouts, aurait pu nous léguer en héritage une nation irrémédiablement moderne, stable et prospère s’il n’avait pas cru à son immortalité pharaonique et, s’il avait eu la clairvoyance de préparer sa succession comme Franco l’avait fait avec le Roi Carlos d’Espagne. Pour rappel, en 1962, l’Espagne était plus pauvre et plus archaïque que l’Algérie mais le franquisme, certes l’une des dictatures des plus atroces du 20ème siècle, a le mérite d’être considéré comme une «dictature éclairée » en ce sens qu’il a eu le mérite d’arrimer le wagon Espagne au train des nations modernes et puissantes. Alors que les privations, les interdictions, les emprisonnements et surtout l’exil intérieur infligés aux algériens n’ont en fin de compte servi à rien d’autre qu’à démontrer que même nos « dictatures et dictateurs sont sous-développés ».

En attendant, l’Algérie reste une plaie douloureuse et ensanglantée qui refuse de se cicatriser d’autant plus que les acteurs d’hier reviennent pour la remuer encore et pour mieux la sucer. D’ailleurs, ils ne sont jamais partis : ils se sont éclipsés momentanément, le temps de se faire un « lifting démocratique ». Mais, la Démocratie n’est pas une crème de beauté L’Oréal ! C’est au contraire un vent de féminité et de jeunesse comme celui qui a déjà soufflé, par exemple, sur l’Argentine et les USA au moment où les pays arabes en particulier détiennent l’excellence de la pérennisation de la sénilité patriarcale et de la transmission héréditaire du pouvoir politique par violation de leurs pseudo-constitutions quand celles-ci existent. Bourguiba, sénile, était cloué au pouvoir au point de porter des couches-bébés lors des conseils des Ministres ! Bouteflika vient d’édulcorer la constitution algérienne pour être un « cent-quart » de président (allusion faite à son expression 3/4 de président) ! Al-Assad a manipulé la constitution syrienne sur son lit de mort pour introniser son fils alors que celui-ci tétait encore le biberon ! Kadhafi et Moubarek apprennent déjà à leurs rejetons mégalomanes l’art de gouverner avec poigne ! Sans oublier évidemment les monarchies arabes adipeuses et gluantes !

Comme il y’a eut le clan Saddam arrogant et sanguinaire, avec ses prétentions de privatisation familiale de l’Irak pour l’éternité. Il a été un prétexte judicieux au clan diabolique Bush de détruire, sur fond d’intêrets pétroliers, une civilisation babylonienne multimillénaire. Précisément, là est la vraie crainte pour tous les peuples de ces pays meurtris, étouffés. Le renouvellement de ce scénario bushien demeure une hypothétique menace latente sous un quelconque prétexte. Le drame, c’est que paradoxalement, certains peuples des pays arabes souhaitent et soutiennent ce genre d’intervention tant ils savent que les changements de par l’intérieur semblent être une utopie.

Et, pour conclure, tant qu’un vent “obamien” ne souffle pas de Tanger à Téhéran, une poignée de Sionistes ultra-extrémistes continuera à phagocyter un par un tous ces états et monarchie fantoches comme ce qui se passe présentement à Gaza où, essentiellement, des femmes et enfants innocents payent de leur vie pour les divergences et rivalités de leurs dirigeants sous le regard spectateur des dictateurs sous-développés arabes, poltrons et corrompus. Or, la sécurité d’Israël, la reconnaissance d’un état palestinien souverain et le véritable rempart contre l’intégrisme islamiste ne seront assurés que si la démocratie s’installe dans le monde arabe et musulman, ce que pour l’instant les capitales occidentales ne soutiennent pas préférant sauvegarder malsainement leurs intérêts essentiellement pétroliers en corrompant les dictateurs arabes cupides.

Barek ABAS – 27/12/2011

3 comments for “Les Dictatures sous-développées

  1. barek abas
    December 28, 2011 at 06:33

    Précisions : Le lecteur pourrait déceler des anachronismes dans les évènements relatés dans l’article. Aussi, je tiens à préciser que l’article a été écrit et publié le 20 Juin 1994 in l’Hebdomadaire « Le Pays ». Revisité en 2009 après l’élection d’Obama et publié sur un autre réseau social (Netlog). Entre-temps, le “Printemps Arabe” est survenu, enfin !

  2. Azwaw
    January 1, 2012 at 06:25

    Comme l’a si bien résumé un caricaturiste algérien,Boumediène était un démocrate…non pratiquant !

  3. Iddir
    March 31, 2013 at 11:22

    Je résumerai les choses en une seule phrase: on ressent à ce jour les répliques du séisme provoqué par Boumediène.

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