Séculariser l’histoire!

La statue de la Kahina (Dyhia) que certains appellent encore aujourd'hui à détruire parce que la reine berbère, arguent-ils, a combattu les conquérants musulmans!

Le poète syrien Adonis, Ali Ahmed Saïd Esber de son vrai nom, analyse dans sa thèse La prière et l’épée la programmation de ce qu’il a appelé le crime de l’arriération lors de sa conférence à la bibliothèque nationale d’El Hamma à Alger. D’abord, pour lui, qualifier un capital poétique aussi immense que celui légué par les poètes arabes d’avant l’islam  de Chi’r Al Jahili[1] relève tout bonnement de la négation de soi. Ensuite, supposer la séparation de l’histoire comme on sépare le bon grain de l’ivraie est tout bonnement ignorer ce qu’est l’histoire dans la mesure où celle-ci est entêtée, objective et est faite d’hommes avec toutes leurs contradictions, leurs petitesses et grandeurs pour ainsi dire. Car, l’histoire se doit d’être un outil comme est le bistouri pour le chirurgien : un moyen grâce auquel on atteint l’origine du mal pour comprendre, analyser, voire proposer des remèdes.

La fin de la civilisation arabo-musulmane, si l’on suppose Ibn Rochd (Averroès) (1126-1198), mort la fin du douzième siècle, comme la dernière figure musulmane connue pour ses efforts dans la rationalisation du savoir et de la connaissance, avait laissé libre chemin aux exégètes et muphtis zélateurs de tout acabit de déchiffrer le monde visible et invisible, instaurant de ce fait ce que l’on se permettra de nommer l’ère des certitudes tant désormais on pouvait séparer la luminescence islamique (sûre!) des ténèbres antéislamiques (une autre certitude!) sans coup férir pour en faire deux blocs historiques entièrement séparés.

Fernand Braudel, un éminent historien du siècle dernier, disait qu’il ne croyait pas à l’histoire des blocs, une histoire où, au gré des idéologies, les politiques s’ingénient à opposer des parties du monde à d’autres, à rendre antagoniques des contrées qui avaient pourtant partagé des valeurs et histoires communes et fait se coexister des peuples dans le partage et la complémentarité. Bref, pour résumer l’historien, il n’y a pas une histoire qui convienne et une autre qui soit inconvenante. L’histoire est ce qu’elle est, c’est à dire l’expression la plus authentique de l’homme, et l’homme, nous le savons, n’est pas qu’un ange ou qu’un démon.

Si l’on pense à titre d’exemple à l’histoire de la guerre d’Algérie (1954-1962) et à ceux qui avaient un peu la charge officielle de l’écrire, l’on s’apercevra sans être de fins connaisseurs que c’est une histoire qui sort tout droit d’une bande dessinée : des héros positifs qui expurgeaient de la terre des hommes le mal, galvanisés par la conviction de la patrie et de la guerre sainte, n’avaient cure la superpuissance de l’ennemi; des combattants quasi-angéliques férus de valeurs aussi bien universelles que religieuses, une adhésion aveugle à la cause nationale tant cette dernière n’avait pas besoin d’arguments, puisque elle était claire, aussi claire qu’une eau cristalline qui caresse une pierre polie au fond de la bassine qui glougloute parmi la rocaille.

 Mohamed Harbi dit que l’on ne peut rien faire si l’on ne sécularise pas notre histoire. C’est à dire que l’on étudie notre passé un peu comme étudie le paléontologue les couches géologiques ou la roche capable de couver une mémoire. Si la terre a des millions ou milliards d’années d’existence, le chercheur ne va pas s’amuser pour autant, pour ses besoins idéologiques, à dire qu’elle n’a que six mille ans et qu’elle a été créée en six jours. Ce n’est pas parce qu’Athmane Saadi est islamiste bâathiste que l’Algérie commence lors d’Okba Ibnou Nafâa; ce n’est pas parce Aboulkaecm Sâadallah est arabophone influencé par les Oulémas qu’Ibn Badis n’est pas pour autant un assimilationniste et le bonhomme qui a ramené l’islamisme en Algérie.

Si je fais un peu le détour du côté de l’histoire nationale que j’estime connaitre le mieux, l’Algérienne en l’occurrence, c’est pour dire que l’on ne fait rien, hormis de continuer à s’autodétruire béatement tout en crânant la fierté d’être la singularité de l’histoire, si l’on ne revient pas sur notre passé pour enseigner à nos mioches que ce n’est pas vrai qu’Okba ait été sur une colline hissée de laquelle il avait prêché d’une voix langoureuse un poème qui avait fini d’écimer toute envie belliqueuse ou vengeresse apte encore à pulser dans le cœur du berbère violé, ce n’est pas vrai non plus que les Ottomans aient été nos sauveurs et civilisateurs; ce n’est pas vrai, loin s’en faut, aussi soit grande notre révolution,  que nous ayons eu un million et demi de martyrs qui étaient sortis au maquis proprement pour rentrer stoïquement et être assassinés courageusement la nuit sourde du crime par des hommes qui ne voulaient que tous nous tuer; ce n’est pas vrai que l’Algérie soit arabe, ni du reste tous les pays dits arabes hormis peut-être l’Arabie Saoudite; ce n’est pas vrai que notre religion soit la seule qui soit vraie, ce n’est pas vrai non plus qu’il y ait une religion vraie, pas plus qu’il y en ait des fausses; ce n’est pas vrai que parce Omar Ibnou El Khatab était un calife, un apôtre et ami du prophète, que l’on n’ait pas le droit de fouiller l’histoire pour en exhumer qu’il avait brûlé la bibliothèque d’Alexandrie, la plus grande au monde d’alors, et qu’il criait : brûlez tout, tout est dans le livre!  Ce n’est pas vrai que la France, que les USA ou les occidentaux en général soient les responsables de notre arriération, les causeurs intimes de notre ruine morale et intellectuelle, les fomenteurs des pathologies qui nous empêchent d’oser un œil en dehors de nos œillères, les creuseurs de nos tombes dorées où nous passons notre temps à psalmodier sur l’ère glorieuse des sages apôtres, à pinailler sur nos penseurs de naguère…

Il faut que l’on dise à nos enfants, si l’on veut que l’avenir nous ouvre ses bras pour que l’on puisse enfin entrer dans sa légende, que parce que Al Kardaoui, un muphti salafiste, comme disait un ami, est plus célèbre que Farouk Al Bazz, un astrophysicien de renommée mondiale, que parce que le château de Sidi Okba est plus important que celui de La Kahina ou de Koceila, que parce que nous lisons un quart (¼) de page l’année pendant que les occidentaux, eux, en lisent 12 à 14 livres, que parce les juifs à eux seuls ont plus de 300 prix Nobel, que parce qu’on s’ingénie par toutes les basses manœuvres possibles à nous dire de ce monde que l’on dit être «arabe»  qui n’a qu’un seul prix Nobel (Naguib Mahfouz) ( j’exclus le prix Nobel de la paix parce que franchement je le considère comme insulte au Nobel et à Alfred Nobel lui-même) que l’on a essayé d’ailleurs à maintes reprises d’assassiner, que parce que dans ce monde musulman on a assassiné plus de 2000 intellectuels durant seulement la décennie 1990, que parce que l’on instaure des journées nationales de science en référence à des enturbannés charlatans, que parce que nos pays sont gouvernés par des vieillards grabataires, stériles d’imagination, d’une fierté mesquine qui n’a comme horizon qu’un jour de funérailles nationales que l’on télévise en direct dans les muettes nationales, que parce que les peuples sont lâches, gravitent éternellement autour d’une Mecque ventrale, considèrent suppôts de Satan des intellectuels qui s’efforcent de leur ouvrir un bout d’œil sur d’autres paysages inédits, que parce que des gens prennent les kabyles et les berbères en général, parce que, selon eux, ils ne jeûnent pas et boivent de l’alcool,  pour la cause organique de la colère des divinités qui ne veulent plus désormais versé une larme de pluie sur nos terres jachères nationalisées à coups de décrets-fatwas débiles et débilitantes et qui de temps à autre nous assènent une gifle diluvienne ou une colère sept degrés sur l’échelle de Richter du côté de Boumerdès où les riches charognes feront vite la course pour verser des larmes de crocodiles aptes à accoucher d’appartements à vite revendre dans le marché où l’on considère que tout est licite, y compris déplumer un homme et le déshumaniser puisque le prophète avait béni la profession, Lbi’i we Chr’a (vente et achat), que parce que les gouvernements et les républiques couscoussières prennent leurs peuples pour du bétail… on est sorti de l’histoire et l’on n’attend même pas un autre train pour nous y retouner.

On ne peut pas construire des pays où tous les manuels scolaires disent que la poésie antéislamique est une poésie de l’ignorance, que tous les autres ont tort et nous raison, que l’Amérique est conquise par les arabes, que la démocratie est une invention pour nous détourner du droit chemin qui mène vers le royaume des cieux et que la Roukia de Sidi-Abderahmane peut remplacer Pasteur ou la pénicilline.

Puisqu’on parle de la Roukia, c’est l’occasion aussi d’en parler : tous les islamistes arrivés au pouvoir, à l’issue des premières urnes démocratiques après les révolutions «arabes», je parle des chefs d’El Nahda en Tunisie, des Frères et Salafistes Musulmans en Égypte, des islamistes au Maroc et en Lybie,  et de Hamas éventuellement en Algérie, croient dur comme fer à la Roukia, c’est-à-dire à la guérison par le signe de la mante religieuse ou le pipi de la couleuvre! Pire, ils œuvrent désormais pour l’ouverture des hôpitaux qui discernent le miracle via les hadiths, les versets et amulettes. Bien entendu, ça ne guérit que les croyants musulmans. Ah! Si tu ne guéris pas et que tu meures, pour sûr, ce sera de ta faute : tu n’y croyais pas justement!

Voyez-vous, on ne construit pas une démocratie sans y avoir œuvré, sans surtout  préparer dans les cerveaux les champs et prairies aptes à accueillir des semences différentes, faire cohabiter des vergers de toutes les senteurs et couleurs.

La démocratie c’est avant et après tout l’ouverture sur la possibilité. La possibilité de l’autre aussi soit-il. Si tu n’es pas capable d’admettre que ton fils puisse être dans la même classe, dans un coin égaré au fin fond de nulle part du côté de l’Algérie, du Maroc ou du Yémen, aux côtés d’un ami élève qui, lui, est chrétien, devant une autre élève qui, elle, est juive, et que ton rejeton soit enseigné possiblement par un bouddhiste, un bouddhiste de confession mais possiblement homosexuel, qui lui explique que la religion est intime et qu’elle n’a pas sa place à l’école, que la vocation sexuelle est tout aussi intime, que toutes les guerres sont salles, que tous les hommes ont leurs beautés et laideurs, etc., c’est que tu n’es pas encore prêt d’assumer la démocratie. Parce que la démocratie n’est pas une urne; elle suppose aussi la laïcité, les deux (démocratie et laïcité ) sont indissociables, malheureusement pour les islamistes qui pensent que l’on peut être des démocrates mais uniquement des croyants musulmans. Par conséquent une démocratie ne peut en être une si elle ne garantit pas la liberté de conscience et la liberté de culte. C’est-à-dire que l’état assure au juif pratiquant sa synagogue,  au chrétien son église, au bouddhiste son temple, etc., entre autres.

Pareillement, si tu es un algérien et que tu n’arrives pas à admettre que tu ne puisses pas être un arabe, parce qu’on t’a dit qu’être arabe c’est aussi être un élu, avoir une langue que tu n’auras pas besoin d’apprendre au paradis, être à peu près sûr que l’enfer n’est pas pour toi, que lors de l’arrivée des escadrons d’Okba, les soldats brandissaient dans leurs mains des œillets, des branches d’oliviers ou de dattiers, et ils chantaient à l’unisson, d’une voix mouillée, des proses qui désarmaient les remparts et fracassaient les défenses en convainquant et en dissuadant paisiblement, c’est que ton histoire a besoin d’être revisitée et confrontée. Parce que tu n’auras pas étudié l’histoire, on t’aura inculqué la certitude; sois-sûr, t’a-t-on dit, parce que tu ne crois pas qu’Okba… c’est donc que tu ne crois pas que l’islam et les arabes aient épuré la terre et tu es par voie de conséquence destiné à l’enfer de la géhenne quoi! Eh bien, sois sûr que ce n’est pas vrai, que c’est une ânerie que l’on a calqué dans tes neurones,  regarde un peu, les perses en général continuent d’être des musulmans sans croire un instant que la langue arabe est la langue du paradis!

 

H. Lounes

 


[1]– traduction intégrale de poésie de l’ignorance.

1 comment for “Séculariser l’histoire!

  1. Kouider el mesquine
    January 3, 2012 at 13:24

    Qu’ils nous disent qui était TAREQ IBNOU ZIAD avant de parler de détruire la statue?? Que la Kahina repose en paix, c’était une époque. Il faut penser à notre époque. Algérie est pour tous, la religion est libre pour celui qui veut l’adopter comme celui qui la rejette. L’être humain diffère de l’animal par la raison. Mais il nous semblaient que chez nous c’est le contraire.

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