Au-delà du voile

Dans une logique du refus de moderniser l’islam, les intégristes islamistes  du Canada  tentent   d’islamiserà la

La Tunisie face à la menace islamiste

place -et pour ainsi dire- la modernité comme l’ont fait jadis leurs ancêtres qui avaient islamisé d’innombrables contrées et cultures. Mais, la question que l’on doit se poser est la suivante : peuvent-ils vraiment islamiser la modernité  sans la détruire, en sachant, d’une part, qu’ils aspirent à réaliser une  théocratie  et de l’autre part que la modernité dans laquelle ils vivent est fondée sur des principes et des valeurs laïcs, voire antireligieux? 

Sous protection de la démocratie et de la laïcité ainsi que du multiculturalisme que la charte canadienne des droits et libertés défend, grâce à la souplesse des  accommodements raisonnables  que la commission Bouchard-Taylor a élaboré  en  2008 au Québec, si l’on considère que cette dernière est l’une des provinces canadiennes qui attirent le plus d’immigrants de confession musulmane, les islamistes du Canada  tentent  d’islamiser les espaces publics  que la modernité a arrachés au pouvoir religieux après un long et périlleux processus de laïcisation, et ce, sans qu’ils ne soient aucunement dérangés par les autorités. Or, fait paradoxal, ces mêmes autorités, les canadiennes en l’occurrence, ont envoyé  des soldats en Afghanistan  au nom des droits de l’homme  pour combattre les talibans chez eux et sauver la population afghane des méfaits et de l’atrocité de l’application  de la charia, comme si cette dernière avec tous ses horrifiants archaïsmes dérange de loin davantage que quand elle est plus proche, voire installée à la maison.  

Il faut le dire, avec une schizophrénie injustifiable, les autorités  canadiennes  s’inquiètent  du sort des femmes et des enfants afghans, pendant qu’elles laissent évoluer progressivement et sûrement dans l’espace public canadien un islamisme pur et dur  qui revendique  haut et fort l’application de  la charia; celle-là même qui  ne diffère en rien  dans sa  substance de celle  des talibans  ou des groupes islamistes armés qui essayent depuis des années d’imposer les lois d’Allah par la force en Algérie après avoir été empêchés d’accéder au pouvoir via les élections.

Il est  indéniable que ces  islamistes sont en train de menacer la liberté et l’égalité. C’est-à-dire les deux piliers sur lesquels repose l’état démocratique et laïc du Canada. Car, faut-il le rappeler, c’est  grâce à la  séparation entre la politique et la religion que  les sociétés occidentales ont pu mettre fin à l’hégémonie  de la religion et aux causes religieuses des guerres civiles ou des « guerres justes» pour reprendre Saint-Augustin, un concept qui continue encore de faire ravage, et ce, en faisant de la tolérance une réalité politique et de la liberté de conscience un droit inaliénable.

C’est en grande partie grâce aux efforts intellectuels des penseurs et philosophes modernes comme Machiavel, Grotius, Hobbes, Spinoza, Locke et Rousseau  que l’état moderne a vu le jour. Tous ces pionniers de la modernité ont eu le courage intellectuel  de secouer l’ordre établi et de défier les défenseurs de la conception classique de l’état qui se nourrissait de la religion chrétienne et de la philosophie grecque, surtout de celle des aristotéliciens, en proposant une nouvelle  façon de voir la nature humaine et la nature de la souveraineté loin des thèses de la théorie du droit divin. En fait, ces philosophes ont contribué par leurs écrits à fonder une  pensée politique  laïque et démocratique qui a servi en aval et en amont de référence théorique aux deux plus grandes révolutions que l’histoire de l’humanité a connu, à savoir la  révolution américaine et la révolution française qui ont engendré deux grands états  démocratiques.    

Historiquement, la modernité a contraint la religion chrétienne à devenir quelque chose d’intime  et de privé que l’on ne peut plus imposer par la force aux autres. Par conséquent, ce qu’il ne faut pas ignorer, c’est  que  les hommes d’église ont été forcés d’accepter cette situation, parce que la religion chrétienne  dans son essence et historiquement, et comme toutes les religions monothéistes, n’est pas laïque. En réalité, il n’y a pas une seule de ces religions qui n’aspire pas à contrôler  la vie humaine de ses croyants dans toutes ses dimensions. Même le christianisme a été forcé de céder le temporel au pouvoir politique  et d’accepter d’être relégué à un stade personnel. Autrement dit, la perte de la religion pour son contrôle sur la vie des hommes n’est pas un résultat d’une évolution  intrinsèque  qui peut être expliquée par la volonté de réformer la religion  pour mieux l’adapter à l’évolution de la société, par ce que cette volonté elle-même est la conséquence d’un mouvement intellectuel qui s’est développé en dehors des institutions de l’église et même contre elles.

À notre avis, et pour revenir à notre sujet, il est absurde d’attendre des croyants fervents musulmans, encore moins des islamistes, qu’ils acceptent  la laïcité et la démocratie d’une  manière spontanée, comme il est tout aussi absurde de croire qu’il ya une religion monothéiste plus apte et plus ouverte qu’une autre à accepter les valeurs de  laïcité et de la démocratie que la modernité et le progrès de l’humanité ont produits. En fait, c’est pour cette raison qu’il ne  faut pas que les états qui se revendiquent de cette modernité  hésitent  à  imposer politiquement ces valeurs de la modernité, c’est-à-dire de contraindre les citoyens de  l’extérieur par des lois civiles biens claires à les respecter. Tout de même, il est plus qu’important que ces  lois  ne laissent  aucun vide et, encore moins, aucune place aux interprétations qui mettraient en péril  la modernité. Car, il est du droit de celle-ci de se protéger de telles dérives en utilisant les moyens pacifiques dont elle dispose.

Malheureusement, nous constatons  que  les autorités canadiennes  ont choisi  de faire entorse  aux principes de la  laïcité  que les  penseurs des Lumières  ont inventés, en  justifiant cela par une critique de la laïcité française que l’on dit être fermée, car elles considèrent cette dernière comme une idéologie  renfermée sur des valeurs et des principes antireligieux  qui ne respectent pas la diversité ethnique et culturelle de ces citoyens. De ce fait, elles ont inventé une autre  laïcité qu’elles qualifient d’ouverte par rapport à la laïcité française, une laïcité qui ne risque pas d’être accusée d’athéiste  ou d’antimusulmane!

D’ailleurs, la manière avec laquelle, d’un côté, la laïcité française a traité le problème du port du  foulard islamique à  l’école et le  port du Niqab[1] dans les espaces publics tout récemment, et la manière avec laquelle la laïcité québécoise, de l’autre côté,  les a traités   nous renseigne sur la différence existante entre cette laïcité que l’on qualifie injustement de renfermée et la laïcité soi-disant «ouverte» que les autorités québécoises  semblent adopter. Le  premier ministre du Québec Jean Charest a  souligné cette différence comme ligne de démarcation qui sépare deux paradigmes de la laïcité,  en déclarant lors de la présentation du projet de loi : « Avec cette loi, nous traçons aussi la ligne en reconnaissant qu’un usager des services publics ou un employé de l’état peut porter des symboles religieux. Nous réaffirmons le choix historique du Québec de vivre une laïcité ouverte!».

 Certes, le projet de loi interdit aux employés et usagers du service public le port des signes religieux comme le Niqab et la Burqa  qui couvrent le visage de la femme, cependant, il leur permet le port des autres signes religieux ostentatoires, comme la croix, le hidjab, la kippa et le turban et, mieux, il n’exclut pas  pour autant  les magistrats et les policiers. Il est évident que le seul objectif de ce projet de loi, à notre humble avis,  est  d’assurer l’équilibre entre la sauvegarde de l’ordre public et la garantie des libertés  fondamentales que la charte des droits et libertés  garantit. Ainsi, dans le fond, le Niqab et la Burqa  ne sont pas bannis des services publics bien qu’ils dévoilent  réellement l’inégalité dont la femme musulmane souffre et la négation  même de sa personne en faisant d’elle  un objet  contraint de  cacher sa personnalité. Le Niqab et la Burqa sont en vérité deux symboles qui représentent  un obscurantisme dirigé contre les valeurs de la modernité que le Canada a épousées. Et malheureusement,  c’est à cela  que les islamistes préparent leurs enfants, et ce, même si ces accoutrements ne représentent en réalité que des  cultures et traditions qui  n’ont rien à avoir avec la religion musulmane. Car, la Burqa est à l’origine un  vêtement traditionnel des tribus pachtounes en Afghanistan et le Niqab, pareillement, est un vêtement répandu dans le monde musulman grâce à l’influence du wahhabisme que le royaume saoudien finance.

Il est clair que les soubassements de cette loi ne reposent  pas sur les valeurs de la démocratie et de la laïcité comme la liberté et l’égalité, mais sur des considérations inhérentes à l’exercice du pouvoir qui recommande dans certains cas d’intervenir superficiellement pour le bon fonctionnement des instituions au lieu de traiter un problème qui ronge la société dans ses fondements. Car, on ne peut pas résoudre un problème aussi complexe en se contentant de traiter  ses symptômes tout en laissant la matrice idéologique islamiste  instrumentaliser les principes  et les valeurs de leur principal  ennemi, la modernité en l’occurrence.

En fait, si  tous les  membres de la communauté musulmane deviennent  religieux fanatiques, cela ne représentera pas un grand problème pour le gouvernement tant que les institutions de l’état disposent d’une législation qui les rendent capables de s’adapter avec les revendications d’ordre culturel et religieux des islamistes. Parce que  les autorités savent que  cette communauté est condamnée d’emblée comme toutes les autres communautés par  la politique du multiculturalisme à demeurer à tout jamais  une minorité encerclée par d’autres minorités.

Nous pouvons raisonnablement penser que l’objectif politique inavoué du multiculturalisme est d’encourager la fragmentation de la société en plusieurs entités culturelles et religieuses pour mieux les contrôler. D’ailleurs, les défenseurs de la  conception libérale de l’état  prônent ce multiculturalisme par pur machiavélisme, puisque leur souci majeur est d’empêcher les citoyens issus en majorité de l’immigration  de former un groupe  social  transculturel qui s’identifie par sa situation  sociale. Ce qui leur fait plus  peur c’est que l’effacement des frontières culturelles libère la conscience sociale, et c’est alors que la citoyenneté prendra le dessus sur le communautarisme. Par conséquent, les revendications des citoyens musulmans ou autres seront des revendications de la majorité des citoyens canadiens, c’est-dire de tous ceux qui ne sont pas satisfaits des résultats des politiques sociales et économiques des différents gouvernements. Nous pensons que le but du multiculturalisme est de noyer  les vrais problèmes des immigrants dans un débat culturel  éternel régi par les accommodements raisonnables.

Les autorités canadiennes  évitent  de prendre le problème des islamistes  par les cornes et de le régler définitivement avant que leur idéologie totalitaire ne s’enracine dans la communauté comme elle s’est enracinée dans la majorité des pays «arabes» et musulmans. Par ailleurs, l’essor des islamistes dans ces pays ne restera pas sans influence sur leurs postes avancés en occident. Certes, grâce à l’arrivée de l’islam politique au pouvoir,  les efforts  des islamistes de l’immigration ne seront  plus orientés vers leur pays d’origines  dans le but d’aider leurs  frères dans la lutte contre les valeurs de la modernité  comme il a été le cas avant le printemps  arabe, lorsqu’ils  étaient persécutés  par les régimes autocratiques. Par contre, il est fort à parier que l’on assistera bientôt à une recrudescence des revendications des islamistes dans les démocraties occidentales. Nous ne serons probablement même pas  surpris de voir les islamistes du monde musulman  revendiquer et, pire, justifier les actions et les attentats que leurs frères dans la religion et dans l’idéologie commettraient  dans les pays occidentaux, et cela sans qu’ils ne soient aucunement dérangés par les autorités de leurs pays,  comme ils le faisaient  inversement avant le 11 septembre 2001, lorsqu’ils revendiquaient et justifiaient les massacres et les atrocités commis en nom d’Allah en Algérie.

Nous croyons  qu’il sera désormais difficile aux autorités tunisiennes ou égyptiennes d’interdire les manifestations  des islamistes qui voudraient exprimer leur  condamnation  des actions gouvernementales des états  occidentaux à l’encontre des islamistes qu’ils   jugeraient  menaçantes pour l’essor de leur idéologie.  Ainsi, tout ce qui va se faire dans les capitales occidentales à l’encontre des islamistes provoquera sûrement dans ces pays des réactions qui joueront un rôle fondamental dans le renforcement de la revendication idéologique des islamistes. Car, l’occident sur le plan international  n’aura pas  en face de lui les musulmans  shiites seulement mais aussi les musulmans  sunnites.

Le paradoxe  qu’il faut dénoncer dans la  démarche des islamistes,  c’est que, d’un côté, ils ne croient pas aux bienfaits de la laïcité et de la démocratie, mais, de l’autre côté,  ils n’hésitent pas à profiter des avantages politiques de la modernité qui contraint  l’état à être neutre dans la gestion de la chose publique à l’égard de toute confession religieuse. Une situation qui offre  un cadre légal aux islamistes qui leur permet d’instrumentaliser la laïcité et la démocratie  pour arriver à leur fin et réaliser leurs objectifs. Car, selon  eux en tant que minorité, la laïcité et la démocratie  peuvent servir de moyens, mais jamais elles ne seront une fin en soi. Le danger, et nous devons tous le savoir, est qu’il est recommandé a chaque islamiste d’utiliser ces valeurs de la modernité pour paradoxalement en finir une bonne fois pour toutes avec elles et asseoir leur hégémonie. Puisque ces valeurs ne correspondent pas et ne peuvent en aucun cas correspondre aux fondements de l’État islamique auquel  les islamistes aspirent. C’est pour ça qu’il faut voir derrière le voile, puisque il est l’un des symboles de l’islamisme, le projet politique qu’il cache.

En effet, contrairement à la démocratie, l’origine de la souveraineté  dans l’état islamique  ne représente  pas la volonté du  peuple  mais la volonté de dieu telle qu’elle s’exprime dans le Coran. Pareillement, et contrairement à la laïcité, la religion dans l’état islamique n’est pas considérée comme  une opinion privée qui relève de l’intimité de chaque citoyen et dont personne n’a le droit de se mêler, y compris le souverain, mais comme des lois civiles que chaque citoyen est contraint de respecter même s’il croit à une autre religion ou qu’il n’en croit aucune. 

Dans un état islamique, la citoyenneté est subordonnée à la croyance de l’individu. Par voie de conséquence, les non musulmans n’ont pas les mêmes droits que les musulmans, ce qui est tout le contraire de l’égalité  que la laïcité garantit à ses citoyens dans un état démocratique comme le Canada.

On conviendrait ici que dans l’état islamique auquel ces islamistes aspirent, il n’y a pas de place pour la liberté de conscience et de religion, encore moins pour la  liberté de pensée, d’opinion et d’expression  que la charte  canadienne des droits et libertés garantit et élève au rang de libertés fondamentales pour tous les citoyens  sans aucune discrimination entre leurs  races, leurs sexes  et leurs religions ou  confessions.

En principe, aucune législation ni institution  ne peut ignorer  ces libertés dans son  traitement des  droits et des libertés de ses  citoyens. Pourtant, les islamistes trouveront toujours des stratagèmes ridicules pour contourner ces valeurs sans lesquelles un état démocratique ne peut pas exister.

On ne peut pas imaginer  que le voile islamique soit interdit au Canada avant que l’on comprenne que ce signe d’appartenance religieuse n’est en fait qu’un comportement  fondé sur une vision rétrograde et sexiste, un signe de soumission de la femme qui considère le corps de celle-ci comme  la source du mal qui menace la foi de l’homme et l’équilibre de toute la communauté musulmane, voir de l’univers tout entier.

D’ailleurs, les plus zélés de ces fanatiques sont tellement aveuglés par le genre de superstitions  qu’ils  croient fermement qu’il existe une relation de cause à effet  entre le comportement humain et les phénomènes naturels. Beaucoup d’islamistes  pensent que les catastrophes naturelles  sont liées en grande partie aux comportements de ces femmes libertines qui ne respectent pas  les préceptes de l’islam. Aussi, pour que le croyant ne soit pas perturbé  dans sa foi par l’envie sexuelle et afin qu’il ne tombe pas dans la luxure  à  la vue des  cheveux, d’une silhouette tentatrice ou de tout autre attribut féminin,  il est du devoir de la femme  de  dissimuler son  diabolique corps par un voile qui cache tout hormis ses mains et son visage.

Mais, tout bien pensé, un bout de tissu comme le voile peut-il vraiment  empêcher un pervers et un déséquilibré sexuel de fantasmer sur le corps de la femme? Non, bien évidemment. Est-ce que le Hidjab ou autre voile islamique  est vraiment le meilleur moyen de protéger la femme?  Encore une fois et évidemment non. Pourquoi? Parce que c’est simple, le port du voile même là où il est obligatoire, n’a jamais empêché les hommes d’avoir envie des femmes, et celles-ci ne  sont pas pour autant plus  protégées.

Malheureusement, les victimes de ce face à face entre les islamistes et les autorités canadiennes  seront en réalité et à coup sûr ces musulmans qui n’ont aucun lien avec les harcèlements systématiques contre les valeurs de la modernité. Car, justement, ces derniers n’ont pas quitté leur pays  pour revendiquer le droit du port de Hidjab ou d’autres voiles; ces futilités, ils les ont laissées dans leur pays d’origine, ils les ont quittées pour aller justement vers les pays où ils pensaient la religion affaire personnelle.

Cependant, en plus de cet amalgame entre les militants d’un islam  politique, car c’est de cela qu’il s’agit, et les simples croyants, la politique du multiculturalisme  traite les athées, les laïcs et les démocrates qui ont fui leur pays à cause de ces mêmes islamistes de la même façon que ces derniers en les forçant à appartenir à une communauté fondée sur une croyance dont ils ne se revendiquent pas.  

 

Kaidi Ali (docteur en philosophie)


 

[1]– Une sorte de voile intégral.

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