Le passeport le plus jeune pour l’Algérien le plus vieux

par Kamel Daoud
Image Une : des véhicules hérissés d’armes lourdes. Des milices hurlantes. Des coups de feu et des coups de volant dans des pistes floues et désertiques. Des scènes de fuites et de peur. Ce sont les images qu’a choisies l’ENTV pour parler des tensions entre rebelles à Tripoli et en Libye en général. Le but ? Transmettre aux Algériens le message subliminal que la Révolution c’est le chaos, le désordre. «Voyez ce qui se passe en Libye», dit la voix du régime. Les images sont vraies mais c’est leur usage qui nous importe ici. Pour parler de la Libye, l’ENTV parle toujours de désordre, de chaos, de violence et d’échec. Pour parler de la Syrie, l’ENTV parle «d’avancées», de prisonniers relâchés, de «discussions». C’est un autre dossier «marocain» qui nous été concocté à l’est avec les Libyens. Guerre de sables, tensions, insultes suivront pendant des années.

Image Deux : juste après, et pendant le même journal TV d’avant-hier, la speakerine parle de Syrie, dans le chapitre actualités arabes. Que montre-t-on ? Jamais les cadavres, les morts, les hurlements de douleurs, les torturés ou les marches. Des images «soft» des observateurs arabes qui «roulent» dans un monde sans peine, des places publiques «normales». L’ENTV parle de ce qui est «positif» pour le régime de Bachar: prisonniers relâchés, satisfactions de la ligue arabe et de ses observateurs, efforts pour résorber la crise. L’ENTV parle d’ailleurs de «crise», jamais de révolution ni de révolte. Elle parle aussi de «groupes terroristes» comme le fait la télé de Bachar. Le but ? Montrer que la Libye ce n’est pas bon. Qu’en Syrie, il n’y a rien de méchant, sauf une crise de croissance et de puberté. L’ENTV parle de la Syrie comme d’une wilaya limitrophe secouée par des émeutes de sucre ou d’électricité coupée, en montrant les efforts de l’Etat pour résoudre le problème.

Image Trois : un homme en larmes, remerciant Bouteflika de lui avoir donné un logement. C’est en cycle et en boucle depuis des semaines : des Algériens émus interrogés par l’ENTV : «Que ressentez-vous ?». Une vraie insulte à la dignité de l’homme et de l’Algérien : on demande à l’Algérien de se comporter comme un sujet de monarchie touché par la générosité d’un roi magnanime. La propagande du régime veut en faire un acte de générosité du régime. Pire encore, le micro veut, à chaque fois, une preuve d’écrasement, d’obéissance, de courbette. Doit-on remercier un Etat qui se fait payer grassement de faire ce pour quoi on le paye, nous les Algériens ? Oui, si l’idée générale est que le pays appartient au régime, ainsi que l’argent de la nation et son espace et son histoire. Dans cette logique, nous sommes des invités, des passants, des vagabond que le propriétaire général a eu la générosité de nourrir et de loger. Voir ces Algériens en larmes remerciant «El houkouma» comme des mendiants est blessant, honteux, insultant. Bouteflika a-t-il besoin de ça ? Pourquoi demande-t-on aux Algériens de s’écraser encore plus ? De s’aplatir ? De s’humilier ? Le but : «Regardez comme l’Etat est généreux ? Vous lui dites quoi ?». Merci, merci, merci. En larmes et en youyous. Pourquoi ?, «Parce que vous êtes ses sujets et que cet Etat est généreux alors que rien ne l’oblige», dit l’ENTV.

Image Quatre : Le ministre de l’Intérieur qui exhibe le premier passeport biométrique algérien. En soit, la tradition est bonne. Qu’est-ce qui dérange ? Rien, sauf un détail : le premier passeport biométrique algérien est offert par Daho Ould Kablia à un vieillard de près de 80 ans. Cela n’a pas été fait délibérément, mais cela confesse une vision du monde : le passeport, document moderne signifiant «voyage», ailleurs, liberté, initiative, déplacement, conquête, n’est pas offert à un jeune, mais à un vieux. En termes de com’, c’est une absurdité presque comique. Les Algériens sont invités à voyager dans le monde à plus de 80 ans ou seulement à utiliser le passeport pour le dernier voyage de la vie, vers la Mecque. Possible. Mai cela reste fascinant cette scène d’invitation de voyage au 3ème âge. Tout une psychanalyse à faire, une anthropologie du tous par tous. Le plus jeune document algérien est offert au plus vieux algérien trouvé sur place. On s’imagine cependant ce fabuleux message dans le sens contraire : un ministre qui offre le premier passeport biométrique à un jeune Algérien. Message indirecte : «Bonne chance ailleurs».

Kamel Daoud dans le Quotidien d’Oran du samedi 7 janvier 2012

 

Leave a Reply

Your email address will not be published.