La colline oubliée ou le roman de la polémique

Plus de soixante ans depuis l’apparition du roman, La colline oubliée est toujours d’actualité; les personnages de la colline enchantée paraissent paradoxalement être plus ouverts que nous aujourd’hui, plus enclins enfin à raisonner le Dehors avec sa rumeur et son lot de choses nouvelles. Mammeri disait simplement que nous sommes comme n’importe quelle société; nous sommes d’une terre, d’un pays, de cultures, mais nous sommes aussi de l’homme et de sa condition… 

Un classique de la littérature algérienne

    Dès sa parution en 1952, le roman La colline oubliée de Mouloud Mammeri suscite l’une des premières grandes polémiques de la littérature algérienne. La presse française s’en saisit pour d’emblée l’étiqueter du Beau roman Kabyle, de livre décrivant L’âme berbère. Comme si les Kabyles n’étaient pas partie intégrante de cette grande entité qu’était le pays, encore que colonisé, Algérie.

    On aurait sans doute pu balayer du revers de la main ces critiques, si elles n’avaient eu comme origine que la France coloniale d’alors, puisque les critiques les plus acerbes, les plus nourries et les moins fondées, dirions-nous, émanaient, elles, des Algériens; des compatriotes qui ne pensaient pas que la littérature soit possible en dehors de sa dimension utile ou fonctionnelle. C’est-à-dire qu’une oeuvre littéraire dans un contexte nationaliste de surcroît où monte en puissance le sentiment de vouloir enfin se réapproprier son pays n’a le droit d’avoir un objectif autre que celui de servir la cause nationale et de construire une opinion publique en faveur de l’indépendance du pays? Le contexte historique, arguaient alors bien des intellectuels, était pour galvaniser les foules, idéaliser, voire mythifier l’appartenance à une patrie.

    Mohamed Chérif Sahli publiait un article dans Le jeune musulman qui annonçait d’ores et déjà la couleur: La colline du reniement[1]. En d’autres mots, la colline qui se renie et renie les siens; le livre de l’autoflagellation qui succombe au « jeu » de  «l’autre». Il écrit : « Il nous importe peu qu’un algérien, écrivant en français, se taille une place dans la littérature française par les qualités formelles de son œuvre, y lisons-nous. La théorie de l’art pour l’art est particulièrement odieuse dans ces moments historiques où les peuples engagent leur existence dans les durs combats de la libération. Une œuvre signée d’un algérien ne peut donc nous intéresser que d’un seul point de vue : quelle cause sert-elle? Quelle est sa position dans la lutte qui oppose le mouvement national au colonialisme. » et plus loin d’accuser presque: « La rumeur place l’œuvre de M. Mammeri sous la protection d’un maréchal de France qui s’y connaît fort bien en gommiers (traîtres) ».

  Selon Jean Déjeux, le spécialiste de la littérature algérienne, la critique est simplement infondée; d’ailleurs, il s’agit de l’œuvre de Taïeb Djemeri, La course de l’étoile parue au Maroc en septembre 1953; un livre qui traite de la conquête du Maroc, de la campagne d’Italie et d’Allemagne en 1943-1945, et qui avait été préfacé en effet par le Maréchal Juin[2].  

    À la fin de son article, Mohamed Chérif Sahli concluait que La colline oubliée était « digne de l’oubli et du mépris de tout un peuple vaillant et fier ».

    La réponse de Mammeri, cependant, était celle d’un intellectuel apaisé dont la préoccupation centrale n’était pas tant de caresser l’ego des peuples dans le sens du poil, mais de témoigner et de dire ce qu’est l’histoire des hommes et des femmes avec leurs petitesses et grandeurs, leurs disgrâces pour ainsi dire et délicatesses; il écrit : « Un roman algérien sur des réalités algériennes, un roman qui comme tel ne peut donc que servir la cause algérienne»[3].

    Mostapha Lachraf de son côté, jeune intellectuel à l’époque, fait paraître la même année, en 1952, un long article qu’il intitule : « La colline oubliée ou les consciences anachroniques»[4] (consciences en retard sur l’époque). L’auteur de l’article avoue son dépaysement devant le roman et dit que le livre est loin d’être une avancée dans l’aspiration populaire; c’est un roman selon lui pour une petite partie qui occulte le reste du pays, un roman au reste fondé sur « de fausses données ethniques » et où le régionalisme est dominant. M. Lachraf critique par ailleurs l’évocation hésitante de Mammeri dans le roman pour un maquis qui existait déjà depuis longtemps dans les montagnes kabyles; un aspect de l’œuvre littéraire que symbolisait le bandit d’honneur Ouali, un combattant un peu comme un Robin des Bois des temps modernes et qui perpétue cette tradition chevaleresque berbère mais aussi propre aux méditerranéens.

      Mahfoud Kaddache, un grand historien algérien, un ami de Mammeri, écrit un article tout simplement intitulé La colline oubliée[5]  où il loue les qualités indéniables du roman : « Langue simple, écrit-il, directe, une certaine bonhomie de l’expression, une certaine malice même » pour bien entendu fustiger plus loin : « Le ton général du livre choque, Mammeri parle avec désinvolture de certaines croyances, de certaines coutumes ». Il dit explicitement que si le roman plait au colonisateur c’est qu’il est mauvais pour le colonisé : « Du moment que les français réagissent à ce genre de littérature c’est donc qu’il va contre nos intérêts… En se taisant on déforme la vérité, on trahit sa mission, on devient complice… Le jeune colonisé veut que sa cause soit défendue par l’artiste et l’écrivain».

    Même Jean Sénac, le grand poète humaniste, écrit sous le pseudonyme de Gérard Gomma un article dans la revue Terrasses en 1953 dont lequel il assène que « les questions les plus tragiques sont abordées superficiellement » dans le roman.

    En général, beaucoup des articles qui avaient critiqué le roman, même s’ils étaient pour la plupart différents dans leur angle d’attaque, s’entendaient à dire que le régionalisme du livre, son Berbérisme ne cadrait pas avec la le bruit et la fureur entourant l’aspiration nationaliste; et puis –et surtout– le ton du livre choque; il aborde des sujets jamais abordés encore par un auteur algérien. Les temps, arguait-on, étaient plutôt pour l’effervescence patriotique, pour l’intensification des activités de l’OS, de l’Action Unitaire pour un Front algérien, etc.

   Mais, toutes ces critiques étaient-elles vraiment fondées? Depuis quand un auteur doit être asservi par la pensée commune et l’opinion des masses? Mammeri se devait-il d’écrire pour faire plaisir, et ce, quels que soient la portée, l’objectif et le soubassement d’un nationalisme naissant et aux contours imprécis? Le rôle d’un écrivain n’est-il pas de sortir des sentiers battus, de rapporter l’histoire nonobstant les qu’on dira-t-on?

   La colline oubliée traite d’une société en proie à des chamboulements inédits, à des changements qui reforgent le vivre ensemble. Lorsque Mohammed Cherif Sahli qualifie dans son article La colline du reniement  de «mesquinerie villageoise»[6], l’évocation de Mammeri pour les penchants peut-être homosexuels de deux de ses personnages, n’était-il pas en train justement d’avouer l’incapacité même de l’intellectuel à traiter sur un sujet aussi impensé? Un certain Marc Soriano s’était même posé cette question : « Pourquoi, dit-il, avoir choisi une situation aussi épineuse que celle de la jeunesse algérienne à la croisée des chemins! Comment l’auteur n’a-t-il pas senti que son sujet était de toute évidence le drame d’un peuple mis en demeure de choisir son destin? »[7].

     Plus de soixante ans depuis l’apparition du roman, La colline oubliée est toujours d’actualité; les personnages de la colline enchantée paraissent paradoxalement être plus ouverts que nous aujourd’hui, plus enclins enfin à raisonner le Dehors avec sa rumeur et son lot de choses nouvelles. Mammeri disait simplement que nous sommes comme n’importe quelle société; nous sommes d’une terre, d’un pays, de cultures, mais nous sommes aussi de l’homme et de sa condition; de l’espace temps et de son inexorable marche. «Ils étaient là, tous les deux, étendus sur le dos, le bras de chacun passé sous le bras de l’autre. Je ne voulais pas en croire mes yeux… Un obscur sentiment me poussait à fuir sans révéler que j’étais là. Un désir mauvais d’en savoir plus m’arrêta… Je n’apporterai pas ce qu’ils dirent… était-il possible que Menach soit descendu aussi bas». L’écrivain effleurait l’impensé, l’impossible, le mythe du peuple de Sodome jamais discuté et sorti de l’impensé. 

La Colline oubliée dresse un constat alarmant sur la société traditionnelle comme sur la condition coloniale; elle donne la parole à la femme pour qu’elle aille enfin plus loin que sa condition de femme-épouse; aller vers l’être qui aime, l’être autonome qui n’attend pas que l’homme lui prodigue un petit espace de liberté, la femme qui ose son temps.

     Davda, quand bien même mariée, ose dire; avoue son amour, ose la métropole du corps… avec son amant; la subversion est telle que les amours interdites à la barbe des sentinelles de l’honneur sont dérobées près de la mosquée, quand le muezzin appelle à la prière de l’aube. Le patriarche et le religieux, cette dualité féroce de l’oppression de la femme algérienne en général, peuvent rêver des puretés premières!

    Une autre femme, la femme féconde et épouse aimante, se révolte; ose dire à son mari que son départ pour l’exil est injuste, tant elle n’a pas juste besoin d’un salaire, d’un souvenir à attendre, mais aussi d’un homme pour la tenir dans ses bras et l’aimer, d’un papa présent et aimant pour ses enfants.

     Somme toute, un monde occulté jusque là s’approprie le mot; ose dire et crier; ose dire Je.

     Mammeri était déjà conscient d’avoir écrit une œuvre méditerranéenne qui puise dans la mythologie grecque, dans l’espace socioculturel méditerranéen; il savait que l’Algérie était de la mer, de ce mélange d’horizon, d’azur et d’honneur; les Bandits d’honneur sont de là. Des hommes et femmes qui se révoltaient contre l’ordre établi depuis les temps immémoriaux. Arezki Oulvachir a bien existé; sa mémoire est colportée encore par les vents qui rasent les montagnes de Kabylie qui ont la tête dans les étoiles.

     Ouali, le bandit d’honneur du roman, un jour qu’il piste un assassin pour venger l’honneur d’une famille, prend conscience soudainement d’être loin des siens; il est dans un pays autre, Le pays arabe où les femmes, dit-il, ont d’autres mœurs que les femmes qu’il a connues chez lui dans sa Colline oubliée. 

    Le berbérisme du roman, oui, est incontestable, mais, n’est-ce pas que c’est l’Algérie entière qui doive se sentir aujourd’hui berbèriste pour échapper à sa soumission par les panarabistes et islamistes? N’est-ce pas qu’il faille puiser dans son enracinement plurimillénaire pour construire un pays à la hauteur de demain?

    Le roman de Mammeri est actuel, très actuel. C’est un livre de l’interrogation. Taha Hussein avait dit qu’il était l’une des plus belles œuvres qu’il avait lues de sa vie. Tout aussi admiratif, Mostapha Lachraf déclarait dans Les temps modernes après l’indépendance pour répondre à la question quels étaient selon lui les écrivains les plus représentatifs de la littérature algérienne, que Mammeri, Feraoun et Kateb Yacine étaient incontestablement les plus connaisseurs de la réalité algérienne. Pourquoi? revenait le journaliste. Parce que, répondait M. Lachraf, leur connaissance du peuple était plus affective qu’intellectuelle. Autrement dit, c’étaient des auteurs qui ne faisaient pas des efforts intellectualistes pour comprendre les leurs, tant ils étaient d’eux, en eux.

     Pourquoi ce changement d’opinion à l’égard de Mammeri et de son roman par un intellectuel aussi sérieux que Lachraf? D’aucuns diront que c’est parce qu’il était jeune en 1952 lorsqu’il a écrit son article, qu’il avait mûri depuis et a réalisé que sa critique n’avait pas la distance intellectuelle nécessaire par rapport aux événements d’alors; il pouvait maintenant comprendre que l’auteur avait de l’avance sur son temps et ne cédait surtout pas aux sirènes qui faisaient le plus de bruit.

Par Louenas Hassani


[1]- DEJEUX Jean, Littérature maghrébine d’expression française, Ottawa, Éditions Naaman, 1973, p. 187.

[2]- Ibid., p. 187.

[3]- Ibid., p. 187.

[4]-  LACHRAF Mostapha, «La colline oubliée ou les consciences anachroniques», In Le Jeune Musulman, février 1953, Numéro 15, p. p 4-6.

[5] – KADDACHE Mahfoud, La colline oubliée, In La voix Des Jeunes, février 1953, Numéro 8, p. 7.

[6]– Ibid.

[7]- Ibid, La pensée numero 46, janvier-fevrier 1953 (Marc Soriano) cité par Jean DEJEUX, ibid., p. 187.