Le monde arabe ou l’effondrement d’un mythe

On peut tromper une partie du peuple tout le temps, on peut tromper tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut jamais tromper tout le peuple tout le temps.

Je me souviens que l’on nous racontait de ces histoires abracadabrantes propres à faire parcourir d’amers frissons sur l’échine qu’en des temps pas trop anciens, des hommes de chez nous moisissaient dans des prisons pestilentielles avec des énergumènes bardés de haine en guise de gardiens qui leur faisaient goûter l’enfer avant le trépas. Ils castraient les intimités, racontait-on, dans des casiers de bois vermoulu. D’aucuns, des amis algérois, se rappellent jusqu’à nos jours que des hommes avaient été propulsés sous les feux de la rampe via des couilles égarées dans un casier, l’espace d’une torture à la manière de la sinistre et tristement célèbre SM, c’est-à-dire qu’aucune imagination, fût-elle de Lucifer, ne peut frôler de près ce que faisait-on, et peut-être fait-on encore, à des gens qui ne partagent pas leurs idées.

            La rumeur colportait des rumeurs étranges. C’était déjà une chance que nous ayons pu survivre, semblaient échanger les yeux des hommes hâves, réduits à n’être plus que des brebis qui bêlent quand l’ordre leur est donné. On nous disait surtout les berbères, surtout les berbéristes, eux, ils cherchaient des poux à des têtes chauves. Un élève de la classe nous avait même raconté l’histoire de son voisin. Le fou de son village. Il n’était pas fou pourtant nous disait l’ami, c’est dans une prison qu’il avait égaré sa raison; le savon, l’électricité, le casier, l’écartèlement, les couillons et toute la panoplie. C’était parce qu’il tentait de sortir du bêlement collectif, il lisait et même écrivait. Et comme il écrivait, le temps passant, il était galvanisé, il pensait les idées aptes à fracasser les remparts. C’était alors qu’il avait écrit un bel et bien «Azul», le salut berbère,  sur son survêtement, façon de dire que ça y est, les temps des casiers où l’on coinçait les intimités et annihilaient la possibilité d’un devenir lointain … Un mot comme un livre pamphlet qui faisait trembler le sérail.

           Plus tard, bien après l’école fondamentale, quand le peuple avait enfin osé un œil en dehors de ses œillères et un cri qui ne rejoignait plus le bêlement unitaire, nous avons compris que c’était eu égard à une certaine mode qui voulait que nous nous pensions arabes, pour faire plaisir à Ibn Badis, nonobstant les millénaires d’histoire et de culture, nonobstant nos mères à qui nous traduisions le tout à la télé. Nous devions comprendre que, pire, pour moins que ça on mourrait, pour plus ténu qu’une brindille on était pendus. Le fou du village de mon ami de naguère avait donc de la chance. En prison il avait égaré juste la raison et peut-être aussi son statut physique d’homme.

           C’était la période panarabe, les baathistes avaient pignon sur rue, ils enfourchaient de grands idéaux comme le concept des pays non-alignés, un grand mot pour enfariner et se taper du peuple aussi bien dans son assiette que dans son lit. C’était un peu le contexte de la naissance ou du renforcement mythologique du «Monde arabe». À tel point que Boumediene pouvait dire que les Kabyles étaient un peuple ségrégationniste, ennemi de la nation, comme s’ils étaient une race avenue, descendue il y avait une seconde de quelque autre inatteignable planète. C’est lui que des professeurs universitaires disent encore avoir été un grand homme d’état!

            Nasser, Boumedienne, nationalisaient en chaine, forts de leurs systèmes éducatifs usinés la nuit sourde du rapt pour fabriquer des hommes incapables de marcher dans la rue hormis pour faire une grève de la faim accotés à une boulangerie. Saddam, Bourguiba, Kadhafi, Al Assad de leurs côtés faisaient pirouetter leurs baguettes aux lanières cinglantes pour évacuer définitivement la possibilité du possible, à savoir une porte qui s’ouvre un tantinet sur un champ où l’on pourrait cultiver la citoyenneté comme on cultive un jardin de fleurs.

           Combien pouvait durer le mensonge, le mensonge que les égyptiens n’étaient pas égyptiens, que les nord-africains n’étaient pas des berbères, que tous ces peuples, hormis peut-être les saoudiens, n’étaient pas arabes? Du reste, pouvions-nous juste dire que nous n’étions pas ce qu’ils voulaient que nous soyons sans être taxés de racistes, de régionalistes et de dieu sait quoi?

            Ça me fait rire un Taleb El Ibrahimi qui nous fait la leçon sur notre berbérité. Dire que mon ami du village d’à côté me racontait le pipi journalier du fou, peut-être même sa virilité dans un casier de la SM en sus de la longue nuit cérébrale pour une histoire de salut polyglotte. Il nous disait, le  baathiste converti en islamiste, car c’est maintenant la nouvelle stratégie, on n’a cure de l’arabité, pourvu que nous soyons des musulmans, que l’on aurait pu laisser s’exprimer notre authentique identité, que c’était même l’erreur, l’erreur monumentale.

            Je pourrais citer un nombre intéressant d’écrivains, de journalistes, d’intellectuels qui, il y avait quelques années, nous disaient que l’on ne savait pas qui nous étions, que c’était difficile de le savoir, que c’était comme ça une histoire aux origines obscures, pour reprendre Kateb Yacine. J’ai maintes fois entendu des gens de renom qui se plaçaient au dessus de la mêlée et qui nous faisaient la leçon de l’histoire séculaire. J’ai même regardé une vidéo sur youtube où une plume que je respecte beaucoup parlait de nos identités plurielles, mais pour un peu aboutir à l’idée, tout ça pour ça, que nous ne savions pas qui nous étions. Il y avait dans ses yeux de l’hésitation, le malheur du malhonnête quand ses yeux se muent en fenêtres, les fenêtres de son âme, il ne pouvait pas le dire. La berbérité de l’Algérie. Ce n’était pas dans son dictionnaire, même s’il a du lire Molière et Camus, Spinoza et Descartes. Il n’en était pas encore là. La laïcité, oui, la démocratie, oui, mais pas les Mammeri et acolytes, la Kabylie belliciste, Mammeri et consorts, le 20 avril et toute la suite, les dé-jeuneurs sans scrupules. Le journaliste tournoyait alentour, mais jamais il n’a pu dire la vérité que tous savaient, celle que nous étions des berbères et depuis toujours. Nous le savions comme nous savons que la nuit annonce le jour immanquablement. Eh bien, n’ayez crainte, même un intellectuel est une charge historique, culturelle, sociologique qui l’empêche d’entièrement se débarrasser de ses œillères.

           Amin Zaoui, le lendemain du fameux match contre l’Égypte, quand Boutef avait décrété le ciel pont vers le Soudan et que le peuple a cru que c’est de sa poche les billets, encore un homme d’état m’a dit un collègue pour me faire perdre mon Kabyle, avait écrit un article dans le journal El Chourouk où il vantait la berbérité de l’Algérie, son enracinement plusieurs fois millénaire. Il y disait que seuls les kabyles avaient toujours essayé de nous sortir de nos œillères, que leurs révoltés que l’on qualifiait naguère de casseurs n’étaient qu’avertisseurs pour nous sortir de notre éternelle torpeur. C’était pour éteindre notre interminable nuit!

            Ce n’était pas la première fois que l’auteur le fait. Bien auparavant, il avait rendu un grand hommage à Matoub dans l’un de ses livres pour dire la diversité profonde, organique, intrinsèque du pays…

           Mais, tout le monde le sait, la sociologie de la lecture en Algérie, tu peux être un écrivain arabe et laïc et avoir zéro lecteur, par contre, tu peux être un écrivain francophone et laïc et avoir beaucoup de lecteurs, dont 80% des kabyles. Comment? Eh bien, c’est simple, c’est le rapport à la langue, la langue de la connectivité à l’universalité, à la technologie, à la philosophie, et à la démocratie et tous ses idéaux conséquemment. Fais-je dans la surenchère? Non, loin s’en faut, est-ce que vous pensez que la Kabylie aurait été la Kabylie si elle avait eu comme seuls référents culturels Imrou El kais, Ibn Batouta, Georges Zidane, Farid Al Attrache? Bien sûr que non. Regardez un peu la conscience humaniste, démocrate, laïque en Algérie, est-ce un hasard que tous les partis qui prônent la laïcité en Algérie soient francophones?  Non, et la faute n’est guère à la belle langue arabe qui a produit par ailleurs des chefs d’œuvres dans tous les domaines, mais aux acteurs de cette langue. Car, le constat est là et il n’est aucunement plaisant: depuis Ibn Rochd, la langue arabe a arrêté d’être réfléchie par la science et est devenue la langue des muphtis et des zélés oulémas.

La Kabylie a toujours été au centre de la revendication démocratique

Mammeri raconte un épisode fort intéressant dans son parcours. C’était, ai-je lu quelque part, lors de ses études primaires, dans son cours de lettres françaises ou de latin. Le prof demande d’écrire une dizaine de lignes sur le personnage du jour. Mammeri en a écrit quatre pages. Stupéfait, le prof, lors de la remise des travaux, lui dit qu’il aurait pu se contenter du paragraphe en question, mais Mammeri lui répond que ce serait se renier, pour une fois qu’on lui demande d’écrire sur un ancêtre qui lui est cher historiquement: Jugurtha. L’écrivain raconte plus tard que ça lui avait fait un effet surprenant. Il en était fier, tellement fier, les élèves de sa classe pouvaient enfin savoir que son histoire était comme la leur, aussi singulière, aussi belle, aussi universelle…

          Si je raconte cette histoire c’est que la question vaut la peine d’être posée. Même dans le contexte négationniste de la colonisation, le savoir ou la science en général transcende les conditionnalités qu’érigent l’histoire et les sociétés. Quoique coloniale, grâce, n’était-ce que dans une certaine mesure, à la langue de l’autre, un bonhomme pouvait se connecter à son histoire. C’était un peu pour ça que Kateb Yacine parlait du butin de guerre qu’était cette langue.

         Pourtant, jamais nous n’avons rencontré dans des manuels de langue arabe une quelque connexion positive avec notre propre histoire. Tout au plus s’ils nous disaient que cette période ne valait pas la chandelle, que la civilisation était avec les arabes, que… Bref, un instituteur retraité, de ces instituteurs vaccinés contre les baathistes et la Quasma, avait la réponse on ne peut plus simple. Si bien que sa phrase est devenue depuis le temps un peu comme un adage populaire : la langue arabe mène au tapis de prière, la langue de Molière à la lune! Pourtant, notre instituteur priait…

          C’est un peu cela le mérite des révolutions dites arabes. Les tunisiens se sentent désormais plus berbères que tous les berbères, les marocains sont les premiers à officialiser la langue autochtone. À côté, enfin des deux côtés, l’histoire accouche, et chez nous on a mal au C… De telle sorte que tous ceux qui naguère giclaient le feu lorsqu’on faisait allusion à notre histoire, se targuent désormais d’être plus berbères que Massinissa, mieux, jurent par dieu et saints qu’ils avaient toujours été les intrépides défenseurs de la vraie patrie.

          Le 21ème siècle, dit-on en milieux savants, est l’ère de la fin des idéologies. Le navire de l’histoire passe et n’attend pas. Le monde va inexorablement vers son unité dans sa différence pour se disloquer définitivement de ces idéologies délétères qui le homogénéisaient, le réduisaient à une onomatopée assourdissante. L’histoire est ce qu’elle est, elle est une rivière, de là où elle est déjà passée elle repassera.

           Dans les jours ou années à venir, ne soyez pas surpris qu’il y ait de plus en plus d’hommes et de femmes sous les feux de la rampe qui nous diraient qu’ils sont ceci et cela. Bien entendu, ils ne nous feraient même pas d’excuses. Mais, sachez que ce ne serait pas sincère, ce serait juste la course vers les temps nouveaux, enfin les feux de la rampe…

          Mais, il y aura juste un détail, l’histoire n’est pas amnésique. L’histoire se souviendra toujours qu’il était tant de pays qui s’étaient noyés dans le mythe du monde arabe, mais qu’il était une région, elle, qui avait lutté contre vents et marées, qui avait payé cher son insoumission, qui s’était tenue comme l’olivier centenaire, l’arbre qui ne casse ni ne plie, face aux torrents et aux sirocos. Grâce à elle, des hommes pouvaient enfin reconquérir leur droit d’être ce qu’ils sont sans avoir honte.

           Pour revenir au fou du village attenant. Admettant qu’il ait eu son honneur dans un casier, un casier érodé dans une cellule nauséabonde perdue souterrainement, pour sûr qu’il y en aurait de ces hommes qui ne le penseraient  plus homme. Parce que cette engeance, un peu comme tous les sbires du monde, pense que c’est les couilles qui font l’homme. Remarque, c’est dans les pays de la tyrannie que l’on s’empresse de designer l’endroit comme preuve irréfragable de virilité!

 

H. Lounes

 

 

 

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