Quels sont les héritiers d’Ibn Rochd (Averroès)?

Ibn Rochd est considéré comme l'un des fondateurs de la pensée laique

Je suis tombé par hasard sur un débat entre un sociologue égyptien des religions et un islamiste salafiste. Le sociologue disait que c’était grâce à la civilisation occidentale que l’on pouvait aller enfin, sans grands heurts, sans grand risque, loin des coupeurs de routes, grâce aux oiseaux mécaniques jusque dans la Mecque, pour y accomplir le cinquième fondement de l’Islam, et ce, en une heure seulement, alors que l’on arpentait jadis le chemin qui y mène, chevauchant une monture du genre un animal de somme, des mois durant avant d’atteindre la ville sainte. L’islamiste, une barbe frappée de henné et comme dans la coutume des idéologues une estampe sur le front, répondait qu’il n’y avait aucune civilisation digne de rivaliser avec la civilisation arabo-musulmane, fût-elle celle qui avait conquis des mondes parallèles, qu’en des temps pas trop anciens les occidentaux pendaient les traducteurs d’Ibn Rochd. Ce qui était du reste vrai. Mais, là où le bât blessait était, à mon humble avis, qu’une grande civilisation soit vantée par l’un de ses détracteurs. 

          Je m’explique. Je m’étais dit que c’était tout de même absurde, comment pouvait-on rendre sien quelque chose que l’on a toujours rejeté, nié, vilipendé? Ibn Rochd, le philosophe et penseur connu sous le nom d’Averroès en occident, était à enetndre dire le téléprédicateur islamiste; il pensait un tant soit peu comme le barbu à la télé! Ibn Rochd en personne, celui que d’aucuns, d’éminents penseurs, considèrent un peu comme l’un des fondateurs de la laïcité moderne tant, sa vie durant, il milita pour la séparation de la connaissance de la foi, de l’intelligible de l’inintelligible en d’autres mots, à savoir que pour chacun son espace  de réflexion. Ibn Rochd qui pensait que le théologien n’avait pas à gouverner, était désormais la source première, la muse inspiratrice du bonhomme surgi d’un autre âge de la télé!

            Mais, si l’on avait à approfondir ne serait-ce que d’un cran notre analyse, l’on s’apercevrait sans coup férir que le propos du prosélyte ne résiste même pas à une analyse minimale. Pourquoi? Eh bien, Ibn Rochd, de son vivant, était accusé d’hérésie et avait été contraint à l’exil. Du reste, on avait ordonné de brûler tous ses livres. Par qui? Sans doute, par ceux que l’on nommerait aujourd’hui les islamistes. Des bonhommes comme celui prématurément vieux à la télé. Car, le penseur était l’ennemi juré de la pensée théocratique et tous ces négateurs de la vie plurielle pour ainsi dire.

            En vérité, l’islamisme, tout comme n’importe quel fascisme, n’a jamais produit ni pensée ni science. Parce que par définition le fascisme fait dans l’anti-pensée et l’anti-rationalité. On nous avait pendant longtemps ressassé, les années de la pensée jachère lorsqu’en Algérie, par exemple, on nationalisait jusqu’au moulin familial, qu’il existait une littérature rouge qui pensait et concevait la pensée communiste, pour laquelle l’on y associait d’ailleurs, toujours à tort, Tolstoï, Dostoïevski, Pasternak, Tourgueniev, Soljenitsyne, etc., et tant d’autres grands auteurs qui avaient propulsé jusque dans le cimes l’expression littéraire, alors qu’il n’en était rien, que c’était tout l’inverse d’ailleurs. Car, ce sont en vérité les premiers à avoir ébréché le fascisme rouge et à avoir ébranlé cette dictature de la pensée; une dictature qui a homogénéisé la pensée de tant de républiques qui avaient pourtant la passibilité d’exprimer leur espace-temps différemment et d’une manière sans doute meilleure et ce, eu égard à leurs cheminement historique différent, à leur position géostratégique entre autres ou encore à leur interaction singulière avec le monde qui les environne.

            On ne peut pas demander au Mali et au Maroc de produire une façon uniforme de regarder le monde. 15 républiques, ce qu’était naguère l’URSS, ne pouvaient pas regarder au même temps dans le même arpent du bleu de l’horizon. Parce que c’est simple, c’est impossible; le paysage, l’environnement, le climat, la religion, la langue, etc., tout cela produit un regard singulier, un regard singulier quoique intrinsèquement pluriel.

            Le fascisme islamiste, faut-il lésiner sur les mots, une analyse minimale suffit pour comprendre que tout islamiste, aussi soit son emplacement social ou géographique, rêve d’une humanité qui respire et mange du musulman, de convertir le monde en une une grande Oumma spirituelle et transfrontalière, unifiée par sa soumission et servilité aux noms des saints et divinités. Et pour atteindre son but suprême, il n’hésite pas à rendre sien tout ce qui est susceptible de le rendre sympathique et fréquentable, y compris la laïcité, une vision naturellement antinomique avec la proposition islamiste de gouvernance théocratique…

            La possibilité démocratique est nulle avec l’islamisme. Il a beau s’accoutrer des habits les

l'une des oeuvres les plus imaginées de l'histoire

plus spécieux, il n’acceptera jamais deux principes fondamentaux de l’état démocratique : la liberté de religion et de culte ainsi que la liberté de conscience. Il se heurtera immanquablement à la règle obsolète de la charia dans la définition de l’autre : le Dhimi ou le sous-citoyen en des mots plus récents. Que ce soit en Tunisie avec La Nahda, en Égypte avec les frères musulmans et les salafistes, ou au Maroc avec les islamistes chapeautés  par le roi, l’uniformisation de la pensée va déjà son train. Dorénavant, la démocratie ici n’est qu’un rouleau compresseur de la majorité. En Lybie, le CNT s’est vite empressé de légaliser la polygamie. En Tunisie, le rouleau va tout aussi inexorablement. Bientôt, les images que l’on avait naguère sur les femmes, à minuit, assises dans les estaminets, attenantes aux hommes, et qui sirotaient leur café dans la place publique, ne seront que de vieux et pittoresques souvenirs. Les islamistes ont beau dire qu’ils ne toucheront aucunement au statut envié des tunisiennes, ils y iront inévitablement, ils s’y pencheront dès qu’ils en auront l’occasion. La soumission de la femme est pour l’état théocratique ce que la liberté de conscience pour la laïcité. 

            Pourtant, les prosélytes et téléprédicateurs continuent toujours de bassiner les ouailles. J’ai souvent entendu que Oumrou Khaled est un moderniste,  qu’Al Karadaoui est un réformateur, que Sid Qutb est un penseur… La preuve faite que l’islamisme gagne du terrain. Le premier a engrangé grâce à ses prêches un ou deux milliards de dollars tout en appelant à l’aide de la Palestine, le deuxième pense que la masturbation féminine tue, sur une chaine télé mondialement célèbre, a trente kilomètres de la plus grande base militaire américaine au moyen Orient. Voyez-vous les modernistes du monde musulman!

            Comment ces énergumènes ont toujours le vent aux voiles? En vantant la glorieuse civilisation entre autres. En vantant une grandiose littérature, des philosophes qui avaient repensé notre façon de voir, des penseurs qui avaient fécondé la pensée de l’homme pour qu’il en résulte une modernité axée sur la réciprocité et le partage.   

            Mais, comment s’arroge-t-on ainsi et sans ciller aucunement une civilisation qui n’aurait rien produit, rien pensé, rien inventé, si ses acteurs avaient été des idéologues zélateurs, ennemis de la pluralité et de la pensée, à l’instar de ceux que l’on voit aujourd’hui sur les manchettes et médias populaires? N’est-ce pas contradictoire de louer Les mille et une nuits comme l’une des plus grandes œuvres jamais imaginées par un homme alors que c’est une œuvre interdite partout par les islamistes? Une œuvre à cause de laquelle des fatwas sont émises un peu partout dans le monde pour le caractère rebelle, créateur et surtout résolument érotique de son écriture, comme en Egypte où les autorités religieuses d’Al Azhar avaient ordonné de retirer le livre des librairies…  

            Abu-l-Alla Al-Maari, l’immense poète arabe, déjà végétarien en son temps par respect pour la nature, penseur pour qui le doute et le pessimisme étaient centraux dans sa réflexion, par ailleurs inspirateur, dit-on, de La comédie divine de Dante; Al-Moutanabbi, Omar Khayyâm, Abu Nawas, Al Jahiz, Ibn Tofayl, Al Farabi, Al Khansaa, Abou-Tammam, Al-Buhturi, etc., tous ces poètes tarabustés par des thèmes qui ne confluent nullement avec l’idéologie nihiliste, seraient-ils islamistes, s’ils étaient aujourd’hui des notre? Poètes de la femme, déifiant sa parole et ses attributs, brisant les remparts interdits de son corps; penseurs existentiels, tantôt soufis, militants d’un islam spirituel du partage avec l’autre, tantôt remettant en cause jusqu’au caractère révélé du Coran, d’autres fois célébrant des prohibitions à cause desquelles on pouvait être pendus… comme le vin, la sexualité, l’homosexualité…

            Comment des islamistes peuvent-ils louer une ère andalouse, la plus belle période qui a vu  les peuples sémites, les arabes et les juifs, coexister dans l’harmonie, le partage et la complémentarité? Comment peut-on pareillement évoquer les moutazilites comme preuve irréfutable d’une ère féconde de la pensée plurielle alors  que ces mêmes islamistes ont assassiné plus de 3000 intellectuels de par le monde dans les années 1990?

            À la moindre occasion, on évoque l’ère abbasside, l’ère des mille une nuits,  de la musique et des orgies, du vin à flot et des femmes qui dansent lascivement, de l’astronomie et de la philosophie, une ère quasi-fantasmatique où  l’on pouvait parler sans s’entretuer, proposer des débats contradictoires dans les fameux Halakat Al Kalam (cercles de la parole) et s’en inter-enrichir…

            La vérité est que l’islamisme n’a jamais produit ni savoir ni pensée. Les dignes héritiers de la civilisation « Arabo-musulmane» sont tous les hommes et femmes qui ne pensent pas leur monde dans la condition sin qua non de biffer l’autre, de l’effacer pour annihiler la possibilité de sa différence, fût-elle enrichissante ou salvatrice pour le vivre ensemble, fût-elle inhérente à l’homme. Ibn Rochd, Ibn Sina, Abu-A-l-Alla, Khayyâm, etc., tous ces poètes, ces penseurs, ces érudits qui ont apporté leur brique à l’édifice de la civilisation humaine et universelle, seraient aujourd’hui d’infatigables défenseurs de la différence humaine en général, de la démocratie et de la laïcité en particulier en termes de gouvernance. 

 

H. Lounes

 

 

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