La berbèritude

         C’est l’immense poète et écrivain martiniquais Aimé Césaire (1913-2008) qui a forgé dans la revue L’étudiant noir, seul et unique numéro publié en mars 1935 à Paris, le concept de La négritude pour revendiquer l’identité noire et sa culture. Le concept est ensuite approfondi par le grand poète, écrivain et homme politique sénégalais Léopold Sédar  Senghor (1906-2001) dans ses Chants d’ombre où il définissait cette unité de la négritude, longtemps malmenée par ce qu’il nommait la raison hellène par opposition à l’émotion noire[1], dans ce poème à charge pour expliquer ce que disait Jean Paul Sartre être la négation de la négation de l’homme noir :

 

            Nuit qui me délivre des raisons des salons des sophismes

            Des pirouettes des prétextes, des haines calculées des carnages humanisés

            Nuit qui fond toutes mes contradictions dans l’unité première de ta négritude

 

          Mais, la naissance officielle du concept datait de 1947 dans la revue Présence africaine qui était apparue simultanément aussi bien à Dakar qu’à Paris. Une apparition qui va faire l’effet d’une bombe qui fait un immense fracas tant la condition faite aux noirs par la colonisation ne pouvait aucunement augurer à un concept aussi fécondateur pour ainsi dire de l’unité des noirs au-delà de leurs frontières, au-delà des conditionnalités sociohistoriques auxquelles ils sont confrontés. L’on disait, comme l’étayait si bien le chantre de ce concept inédit, Léopold Sédar Senghor, qu’n effet cette Négritude «est un fait, une culture. C’est l’ensemble des valeurs économiques, politiques, intellectuelles, morales, artistiques et sociales des peuples d’Afrique et des minorités noires d’Amérique, d’Asie et d’Océanie». Aimé Césaire, cet autre immense auteur, lui, expliquait que «ce mot désigne en premier lieu le rejet. Le rejet de l’assimilation culturelle; le rejet d’une certaine image du Noir paisible, incapable de construire une civilisation. Le culturel prime sur le  politique[2]

        D’aucuns, des écrivains ou intellectuels en général noirs, à l’instar de Wole Soyinka  ou de Stanislas Spero Adotevi, avaient critiqué le concept en disant que c’était le souvenir de la connivence nocturne, la négritude est l’offrande lyrique du poète à sa propre obscurité désespérément au passé[3], mais quoique l’on ait dit, cette idée avait galvanisé les noirs de par le monde, les avait hissé un tant soit peu plus haut que dans dans la condition qui leur était faite. L’on disait qu’un élan comme un vent de changement s’était emparé des indigènes et colonisés noirs. Dans une certaine mesure, ils pouvaient enfin n’était-ce que de rêver, d’aspirer à un monde qui soit meilleur.

        Oui, bien entendu que l’on trouverait à dire sur ce retour vers soi qui n’avait pas été que salvateur. Un peu comme nous quand nous nous mettons à glorifier notre sécularité, nous vantons-nous, quasi organique, plusieurs fois millénaire, et que l’on rêve d’un retour aux sources premières pour y puiser notre regard présent et futur. Pour sûr qu’il faut que l’on sache se remettre en cause, que l’on prenne ce qu’il y aurait lieu à prendre et rejeter les innombrables archaïsmes. Mais, vouloir toutefois ce retour, vouloir assumer sa vraie culture ou cultures millénaires avec tout le capital symbolique qui s’y rattache est d’ores et déjà un pas pour sortir du Mythe Arabe pour lui opposer la réalité de la Berbéritude : «ensemble de valeurs culturelles, sociohistoriques, linguistiques, spirituelles et politiques qui désignent et définissent tous les berbères du monde comme un peuple ou des peuples qui acceptent l’autre, interagissent avec lui, s’en enrichissent, bref, une universalité mais qui sauvegarde leur singularité…» serions-nous tentés de résumer.

       Est-ce un rêve? Oui, mais pas une chimère. Un rêve qu’il faut échafauder, nourrir et pour lequel il faut œuvrer; un rêve qui ne s’oppose à aucune culture mais un rêve comme un peu ce que nous disons de la couleur et de la langue de nos rêves intimes : on rêve plus souvent dans sa langue maternelle et, parait-il, la maman est l’un des personnages réels qui s’introduisent le plus entre nous et les bras de Morphée.  C’est dire ce qu’est pour l’homme la langue-mère, la langue vernaculaire… Tout être humain que l’on prive de sa langue est un être humain que l’on prive de sa sève nourricière, celle apte à féconder son génie pour que la terre enfante de la civilisation.

         Une autre question : rejeter le mythe du monde arabe serait-ce être raciste? Non, loin s’en faut. Le racisme c’est nous qui le subissons et l’avions depuis des lustres subi. L’anti-Kabylisme comme l’anti-berbérisme en général a de tout temps été le moteur patriotique  pour les républiques couscoussières de l’Afrique du Nord. Si bien qu’un homme politique qui  veut renouveler la confiance de son électorat ou de ses ouailles, il n’a, en ce qui nous concerne, qu’à bouffer comme on dit publiquement du Kabyle. Combien de fois ai-je entendu cette sentence assassine célèbre : il aurait fait un bon président, c’est vraiment dommage qu’il soit Kabyle!  Et c’est d’autant plus grave que la chose est pensée même par des intellectuels de renom, par des universitaires…

         La civilisation «arabo-musulmane» est une grande civilisation, mais ce n’est pas la civilisation qui a produit le Baathisme, ni encore moins l’islamisme. Parce que par définition ce sont deux idéologies qui ont combattu et combattent encore la civilisation. Si Averroès, Avicenne, Ibn Khaldun, Ibn Arabi, Khayam, etc., avaient pensé comme Georges Zidane, le père du mythe qui a asservi, aliéné tant de peuples, réduit à des minorités volatiles des autochtones plusieurs fois millénaires, ou comme les islamistes de nos jours qui croient dur comme fer que l’arabe est la langue du paradis, les aurions-nous connus seulement? Non, et pour cause… nous n’aurions même pas entendu parler d’eux! Nous nous souvenons de ces penseurs, de ces poètes, de ces grands hommes,  parce qu’ils pensaient dans la langue arabe qui rejoint l’universel et non celle qui enferme des peuples.

Jean Amrouche

Jean Amrouche, dans son plus célèbre texte L’eternel Jugurtha paru en 1943, exaltait déjà ce «Jugurtha qui embrasse l’idée avec passion; il lui est difficile de maintenir en lui le calme, la sérénité, l’indifférence… Jugurtha se désintéresse du lent progrès de la pensée abstraite. Il est poète; il lui faut l’image, le symbole, le mythe… Il faudrait planter dans le cœur de Jugurtha l’arbre d’une foi nouvelle, la foi de l’homme.»[4]. Le poète, à qui, faut-il le rappeler une autre fois, on refuse encore et toujours son entière Algérianité, dans le contexte colonial d’alors, rappelait déjà les algériens à cette histoire qui avait fait naguère leur prospérité, leur célébrité de par le monde, leur intégrité, leur bravoure et fierté, mais sans que personne ne l’ait entendu, n’ait daigné réfléchir un tant soi peu à ce que nous sommes réellement. À peine si des Mammeri, Boudia, Feraoun, les Amrouche, Malek Ouari, Nabil Farès, bref, des kabyles en général, pour des conditions sociohistoriques connues, pouvaient ébrécher un tantinet le dogme de l’arabo-islamisme, la montagne de l’ogresse obscure pour sortir de leur contextualité les mots de Kateb Yacine.

          Pourtant, on assiste aujourd’hui à l’effondrement de cette nation mythologique, celle parce que édifiée sur des soupentes de vent et de mensonges elle s’éparpille dans l’amnésie pour n’être plus qu’une souvenance vulgaire que même de fervents arabistes  n’osent plus bénir comme jadis… Et l’on assiste de plus en plus au réveil de Jugurtha…

          Peut-on fonder une grande patrie géographiquement berbère? Oui, toute l’Afrique du Nord. Y vivraient les berbères et les arabophones dans un enrichissement mutuel, y enseignerait-on séculairement l’histoire, c’est-à-dire l’histoire telle que vécue. Par exemple, on n’y serait pas obligé de dire qu’Okba a donné des fleurs en contre partie de fertiles pâturages pour le simple fait que tel bonhomme est musulman. On n’y serait pas musulman ou chrétien, croyant ou incroyant, on y serait citoyen, on y dirait que tous les présidents que l’on a connu après la décolonisation étaient pour mieux rater les trains de l’histoire afin de rattraper le plus vite, le plus juste et le plus durable. Et puis, le 16 avril n’y serait plus la journée de la science!

          Senghor parlait déjà en 1982, dans un colloque berbère organisé au Maroc, de la Berbéritude comme

 

concept voisin de la négritude : «il faut, disait-il, recouvrer l’identité culturelle et l’enraciner dans les

Léopold Sédar Senghor: la négritude au centre de la revendication

civilisations africaines, dans la négritude et la Berbéritude, dont les esthétiques se ressemblent.»[5]. Le grand poète sénégalais savait ce qu’était la langue pour l’identité, à savoir sans doute le ciment le plus inaltérable par l’usure du temps et des hommes, l’outil par excellence qui fait converger autour de grands idéaux une patrie, une appartenance, voire une nation si tant est qu’elle n’ait pas comme moteur ces laideurs patriotiques grâce auxquelles les états justifient toutes les ignominies.

          C’est on ne peut plus clair. Les révolutions dites arabes ont ébruité le mensonge autour duquel sont assujettis et aliénés tant de cultures et de peuples. C’est par ailleurs l’argument irréfragable que l’histoire des peuples, les patries des peuples pour mieux résumer, est quelque chose que l’on reconquiert et finit toujours par se réapproprier. La Berbéritude ou dieu sait quel autre concept doit désormais être le matelot avec lequel nous devons appareiller vers notre destin, vers notre futur, vers la construction de notre histoire, l’histoire des Imazighens, les hommes libres.

 

 

 

H. Lounes

 

 

 

[1]– Wikipedia, La négritude.

[2]Ibid.

[3]Ibid.

[4]– Jean Amrouche, L’eternel Jugurtha.

2 comments for “La berbèritude

  1. azym
    February 12, 2012 at 07:28

    c’est par hasard que ji trouvé vôtre site et je suis acqui à votre lumière.Je ferai de la pub pour votre site PAR DES “ASSAG3 “LIENS et oralement.

    BELLE ANALYSE SUR LA RALITE HISTORIQUE QUE PRESENTE..

    SI LES COLONISATEURS ONT 2T2 DANS LEUR RÖLE DE CONQUERANTS DE SOUMETTRE DES PEUPLES SOUVENT AUTOCHTONES POUR LES DOMINER LES ALIENER POUR LES SPOLIER ET EN FAIRE LEURS ESCLAVES CE QUE L’ON COMPRENDRA JAMAIS, POURQUOI en 2012 des amazigh intellectuels si on peut les nommer ainsi restent encore les fervents défenseurs de la cause arabomuze pour se sentir faisant partie intégrante “désintégration “au lieu de vouloir faire le chemin des retrouvailles de leur identité et culture dont personne de rationnel ne peut ignorer ni contester quant à l’apprtenance de tamazgha?

    Merci pour votre éclairage et c’est avec des hommes comme vous QUE Tamazgha retrouvera son lit ainsi que ses enfants.

    BONNE CONTINUATION..

  2. chadli
    February 19, 2012 at 14:44

    les tamazighte on contionce de leur identité gibraltare le prouve toujour c la france qui veux borner les ignorants pour resté dominante tarque ibne ziade sanhadja ben toumerte fils de la joix on bel et bien conquerits l europe l indalousie l algerie dominais tous le basin meditiranai voila lagloir que la france veux caché les berber merite mieux qu un centre de recherche des amazigh nous etions rois et nous voila des victimes qu elle blageu hé les francais colonialiste soucem thamesthemourth matchi imbecile ou zoif .hhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh.

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