Les ancêtres de retour

Kahina (Dihya)

La nuit est obstinément étoilée. Une nuit somme toute de méditerranée qui sait emprunter au Sahara la géographie  diaphane de ses firmaments. Parce que là-bas les étoiles s’ébattent comme nulle part ailleurs à emplir le ciel, conscientes que le sol n’a pas l’art de quémander les nuages qui embrument leur regard. La lune toutefois n’est pas du lot; c’est aux chandelles allumées à la brunante d’éclairer le talus qui domine l’arène où la nuit s’occupe de noyer les spectateurs dans l’idylle. Ici le théâtre acère la conviction des villageois au moins une fois le mois. Pendant que d’aucuns font les sentinelles aux abords du village, les autres, ceux intéressés, sortent en famille, prennent place dans l’arène, discutaillent de tout et de rien en attendant la troupe du village : des hommes, des femmes et des enfants qui auront appris leur texte et qui se seront enquis des personnages avant d’apparaître sur la scène. La pièce d’aujourd’hui, a dit Daya (Kahina), arrivée du passé il y a quelque temps, à Jugurtha et Massinissa, est Tamazight : elle porte sur la patrie et le livre.

            Jugurtha et Massinissa, devant tant de découvertes qui se succèdent à leurs yeux n’ont pas le temps de penser au long périple qui les a menés jusqu’ici. Car, même s’ils avaient traversé tant d’époques, ils n’ont jamais vu de pièce de théâtre qui ne soit pas produite par l’idéologie : de Rome, aux français, en passant par les vandales, les arabes, les espagnols, les turcs… Tous leurs yeux sont maintenant rivés au talus; une grosse pierre plate cernée par des lumières dansantes où un décor sommaire qui devine une présentation fort imagée. Un décor fait d’arbres en carton, de livres empilés ça et là sur une table, une chaise ou à ras le sol, d’un poste cassette qui ronronne une musique mélancolique sans paroles, d’une mandoline accotée à une autre chaise sur laquelle est posée une flûte en roseau et d’un fauteuil tout aplati.

            Les ancêtres n’en croient pas leurs yeux lorsque monte sur le talus un vieux enturbanné comme un troubadour de l’ouest, habillé d’une Gandoura, avec dans une main un violon et dans l’autre un archet. Après un bref discours pour présenter la pièce, il souhaite la bienvenue aux deux arrivants du jour, sans savoir qui ils sont; il jette à leur endroit un coup d’œil malicieux, exhorte ensuite l’assistance à chanter pour eux la chanson d’Anzar, le dieu de la pluie. Le vieux musicien enturbanné, sous les applaudissements de l’assistance, se retire ensuite dans le voile de la nuit et commence quelques minutes après à caresser son violon d’une mélodie attristante. Entre, à pas de velours, tâtonnante, hésitante, une jeune femme tout en blanc vêtue et les cheveux aux vents. Elle parle d’une voix triste et langoureuse :  

Et l’oiseau!

Le folâtre moineau

Perché sur le ventre chaud

Dévoré par la figue

Qui ouvre son baiser fruité

Aux lèvres insatiables

Le figuier noce avec la véraison

Son ramage en est feuillu

Drap défloré par un soleil

Qui tamise un morceau de mer

Et un soupçon d’olivier,

D’olives pâles, enguirlandé

Mère crâne sa chanson

La calebasse et ses rejetons

Lait suri, petit lait et lait caillé

Toute la marmaille réunie

Pour fracasser la gueule

De la famine déguenillée

Le berger puise une sonate

Massinissa

Dans la fontaine qui pleure

Son ultime pleur

Pour que la mélodie inonde

Son roseau asséché

D’une mélodie rebelle

Qui parcourt l’échine des collines

Et là-bas, en bas, plus bas

Là où le ruisseau murmure

Son baiser pleureur

Pour confluer

Dans la mer de blé

Où paît une brebis

Et sautille l’agnelet…

Je suis dans l’or et l’épi

Je hume la chevelure de ma patrie

Qui du levant au couchant

Célèbre la semaille d’Anzar

Dans le ventre de Tala la déesse

Le vent qui ondoie sur son ventre frissonnant

N’est-il pas le cri… l’ébat de leur ivresse?

            Jugurtha et Massinissa, au grand étonnement de l’assistance, pleurent de chaudes larmes. Seule Daya en connait la raison :

–          Hommes libres pourquoi pleurez-vous? elle a dit.

–          Parce que les coureurs du vent survivent toujours, a dit Massinissa.

–          Est-ce le destin qui nous empêche d’être autre chose que des coureurs? questionne Jugurtha en effaçant une larme.

Entre en courant un vieux berger qui s’empresse de prendre place sur la chaise et la flûte du roseau déjà à bout de son mot. Il fait dire à la flûte une mélodie joyeuse pendant que le vieux musicien, lui aussi, sanglote toujours de son violon. Puis, le berger rengaine son roseau, le violon triste concentre l’œil des présents et leur ravale le dernier mot. Il déclame un souhait en direction de sa fille, la poétesse pleureuse :

 

Que veux-je moi le berger, ton père?

 

Je veux des verdures naissantes qui courent sur tout ton être. Au crépuscule de ma vie, sur le feuillage de ton arbre, un souffle impétueux qui recommence ta jeunesse spoliée; voir tes enfants chausser mes racines; des racines qui puisent un incessant printemps chuchoteur d’ancêtres dans tes pas. Tes pas effrangeant les eaux torrentueuses de la haine s’an allant accoster dans ton île intime… Oh! Je te souhaite des véraisons futures faites de figues taries et d’olives mûres, une bougie qu’allumera le souvenir de ton père le berger qui ne s’éteindra point à la première brise tentatrice.    

            Puis, la fille du berger renchérit pendant que les ancêtres pleurent toujours:

Père!

Arrête de souhaiter

Je suis dans le souhait

Ne vois-tu enfin durer le printemps de tes ancêtres

Gardé par l’olivier séculaire

Regarde!

Ses racines étreignent ta patrie

Regarde!

Il est sentinelle de tes rêves interdits…

 

Puis, entre un jeune homme habillé comme un soldat épaulant un fusil en bois. Le violon du vieux musicien est en train de virer vers un chant haletant. Suspense. La voix est en colère, elle réveille :

Sœur! Père!

Le champ de blé brûle

L’or  ne coiffe plus la cime de ta patrie

Ta patrie est noir, suie et cendres

Ton olivier et tes arbres

Sont cross de fusils

Qui ensevelissent ta mémoire

Tes horizons respirent la perfidie

Tes arbres n’accouchent plus d’histoire

Ni de livres…

Mais bien de tueries

Et de silences…

Éteignoirs!

Témoins de ton effacement

Entre un colosse barbu, enfoui dans des habits cérémoniaux, un bâton d’or dans la main, le pas lourdaud apeurant, le regard renfrogné, de ces regards qui reprochent à tous l’épanchement pécheur. Il s’assoit sur le fauteuil aplati par les longues années de règne tyran. Le violon se tait, les présents sur la planche se statufient de mots et de mouvements. Le regard du tyran reproche à la famille du berger le silence pas trop silencieux. Il se lève en direction du poste-cassette, appuie sur un bouton : un chant guerrier fait de bruits de pas en cadence, de tambours assourdissants, d’un chœur d’hommes, de cris déchirants et de bruits de fracas. Il se rassoit pendant qu’un autre met sous l’éteignoir les chandelles une à une. Le poste-cassette éteint. Silence. Il fait nuit. Silence. La nuit parle :

Je suis la nuit

Qui a tu le murmure de votre champ de blé

Sculpté du tronc de votre histoire

Une crosse de fusil

Un manche de couteau

Le couteau qui coupe le mot

Avant qu’il ne commette la parole

Un cercueil pour votre mémoire

Je suis la nuit

La nuit hiémale qui effeuille votre olivier

Le frisson qui échine votre orgueil

Soudain une chandelle s’allume et entrent en scène vélocement et silencieusement un groupe d’enfants qui se ruent sur les livres. Le premier dit avant de disparaître avec quelques livres :

Mémoire ensevelie, le livre te hissera au souvenir

Le deuxième dit avant de s’enfuir à son tour avec une pile de livres :

Le souvenir reconstituera notre mémoire

Et la mémoire repeuplera un présent nouveau

Le troisième dit :

La terre est notre frontière

Fuyons, peuplons d’autres contrées!

Nuit sans chandelles. Bruits, cris, murmures, pas. Les lumières se rallument. Plus personne sur la scène hormis le tyran avec un gros livre. Il dit :

J’ai le livre qui vous reconstruira une mémoire.

Le roi sort de la scène. Les chandelles s’éteignent à nouveau mais se rallument un temps après sur une scène où il n’y a plus rien hormis le vieux musicien assis sur une chaise et qui s’adonne à un Istikhbar qui pleure les vestiges.  Entre tristement le berger, s’assoit, pensif et en larmes, la tête mi-enfoncée dans ses genoux cernés par ses deux mains.

–          Nos enfants pleurent sur les vestiges! dit Massinissa.

–          Pire, les vestiges sont enterrés dans l’amnésie! renchérit Jugurtha en effaçant une larme.

–          Écoutez! ordonne Daya.

Ils écoutent.  Le berger dit :

Mes enfants sont partis

Le champ de blé brûle

Sur mon olivier

Le hibou de mauvais présage ulule

D’un coup, le berger se lève; il entend une voix qui se répercute au lointain; de ces voix que l’on entend surtout l’été quand la méridienne valse dans les collines comme un drap tremblant d’eau. Seul Mendjel, fantôme des champs et des méridiennes, musarde de par les sentiers montants et défie le temps implacable lécheur des eaux survivantes. La voix continue :

–          Mmm, mmm, mmm! …

–          Qui a parlé?

–          Mmm, mmm! …

–          Qui parle?

La voix fait :

Mmm Mmm…

Tes enfants sont vivants

Ils sont partis vers de lointains pays

Ils ramassent dans les livres

Les miettes de ta mémoire éclatée

Viens que je t’apaise

Je te raconterai l’histoire d’un peuple qui a cherché le trésor dans des livres

Un trésor qui n’est pas argent et or

Mais patrie et mémoire

Le trésor qui recoiffera ton champ de blé

De murmures, de bruits et d’or

Remplira ton silo de figues, de blé et de fèves

Fruits de ta dignité et de ton honneur

Mmm Mmm…

Le berger se retire pour entendre l’histoire de ses chers enfants. Le musicien, lui, entame un autre Istikhbar  tout aussi doux mais qui transpire un peu d’espoir. Le fantôme des champs raconte d’une voix envoûtante, qui rajoute au charme de la nuit étoilée, une longue histoire où il relate les pays ennemis qu’ont rencontrés les enfants, les hivers glaciaux endurés, les cols traversés, la faim, le froid, la solitude, le rejet, le dénuement, le bonheur, la négation, etc. Tant de péripéties qui auraient dissuadé tant de peuples.  Puis silence. Nuit. Entrent une vieille femme et un vieil homme tous voutés qui s’appuient sur deux bâtons d’olivier. Ils racontent à leur tour les livres qu’ils ont ramenés des lointains pays. La vieille femme, la fille du berger, dit :

Chaque péripétie a creusé dans mon visage une ride

Mes cheveux gris, mon œil brumeux, mon pas lourdaud

Mais, dans chaque pays j’ai ramassé des pans de notre mémoire

De chaque livre j’ai pavé un bout de chemin  pour rejoindre notre histoire

Dans chaque édifice j’ai humé la sueur digne de notre ancêtre

Dans chaque terre une goutte de notre sang versé qui survit à la délation du traitre

Le vieil homme, fils du berger, dit :

Ne fuyons plus

Durons!

Sans plier le genou.

Ils se retirent. Le poste cassette est sur une musique de fête. Cascades de rires. Entrent tous les comédiens, y compris le tyran,  et dansent, dansent… avant que  le deuxième acte commence à raconter l’histoire d’un peuple qui a couru la terre pour ramasser sa mémoire afin de prendre son courant de Saumons en direction de l’espace initiatique.

Bref, Jugurtha et Massinissa ont cru revoir une de ces nuits étoilées de jadis, il y avait des millénaires, quand ils chevauchaient les étalons comme on chevauche le vent. Ils sourient. Daya aussi.

H. Lounes

Leave a Reply

Your email address will not be published.