La folle ruée vers l’or noir du Dakota du Nord


  • Des mobile homes et des caravanes devant une raffinerie de pétrole à Williston, dans le Dakota du Nord. La région s'est transformée en un eldorado où viennent se réfugier des milliers de victimes de la crise. Crédits photo : TODD HEISLER/The New York Times-REDUX-REA/TODD HEISLER/NYT-REDUX-REA

    REPORTAGE – Ce territoire marginal et inhospitalier s’est transformé en un eldorado pour des milliers de victimes de la crise, créant une immense pagaille. Il est l’un des dix États où se disputent, mardi, les primaires républicaines américaines.

    On se croirait au pays des soviets: bourgs mornes et défraîchis, chantiers anarchiques, rayons souvent vides, queues interminables pour tout et, à la sortie des agglomérations comme en rase campagne, des rangées serrées de baraquements neufs et de caravanes usées, cernées de planches de contreplaqué ou de bottes de foin.

    Nous sommes aux confins du Dakota du Nord, contrée rurale et isolée proche de la frontière canadienne. Figé par l’air sibérien qui, lorsqu’il ne se contente pas de flotter, souffle en rafales brusques et glacées, partiellement enseveli sous la neige, le paysage se déroule, pâle et monotone jusqu’à l’horizon, dérangé çà et là par une flamme dansante et solitaire, une tour de forage esseulée ou une pompe martelant en cadence un puits pétrolier. Ces instruments de la toute dernière ruée vers l’or noir sont posés au milieu de plaines pelées que leurs propriétaires, de vieux ranchers éprouvés par le climat, ont souvent cessé de cultiver, puisque le pétrole les a rendus riches.

    Le gisement de Bakken a été découvert dès 1910. Son exploitation est dans sa deuxième phase. La première, qui s’est déroulée de 1951 au début des années 1980, a cessé en raison de l’étroitesse du schiste. La seconde a démarré il y a quatre ans grâce à une nouvelle technologie: le forage hydraulique horizontal. Actuellement, environ 84 producteurs commerciaux de pétrole et de gaz sont présents dans la région. Ils gèrent 200 plates-formes (contre 30 en 2009) et 6071 puits actifs produisant une moyenne de 500.000 barils par jour.

    «Pagaille absolue»

    Ainsi, ce territoire hier encore marginal et inhospitalier de 684.000 âmes s’est transformé en un eldorado grouillant où viennent se réfugier des milliers de victimes de la crise. Le mouvement, lentement amorcé en 2008, s’est emballé en 2011. Alors que le reste du pays s’enlise et se débat dans les déficits, le chômage et la paupérisation des classes moyennes, le Dakota du Nord jouit d’une santé insolente, du plein-emploi dans tous les secteurs et d’un surplus budgétaire de plus d’1 milliard de dollars.

    «Mais c’est une pagaille absolue», résume Jason Hirst, le receveur des postes de Watford City, une bourgade du bassin de Bakken dont la population a explosé au cours des douze derniers mois. «Nous n’étions pas préparés à cette migration. Nous n’avons pas assez de logements, d’infrastructures, de supermarchés, de restaurants, d’hôtels. Nous n’arrivons pas à suivre.» En 2010, Watford City était un village endormi, perdu au fin fond de l’État. Ses jeunes s’enfuyaient. Ils reviennent en masse. Aujourd’hui, environ 20.000 camions, semi-remorques et autres véhicules utilitaires le traversent quotidiennement. La circulation est devenue cauchemardesque. Les accidents de la route ont augmenté de 102 %. «L’autre jour, raconte Ritch Lieving, un Texan qui travaille sur une plate-forme, j’ai dû attendre une demi-heure à une intersection avant de pouvoir traverser la route.»

    Partout dans l’ouest de l’État, de Minot à Williston, de Watford City à Dickinson et au-delà, des milliers de caravanes, camping-cars et préfabriqués bordent les routes, cernés par des grillages. Ce sont les man camps, cités-dortoirs érigées dans l’urgence sur des terrains vagues par des investisseurs pour loger (pour des prix allant, selon le confort, de 100 à 150 dollars la nuit avec deux repas compris) les employés des compagnies pétrolières. Le nombre de personnes vivant dans les man camps est estimé à 10.000 dans le comté de Williams et 6500 dans le comté de McKenzie. Leur construction continue.

    Explosion d’opportunités

    Le froid est si mordant que les muscles du visage s’ankylosent immédiatement à son contact et que le liquide lave-glace gèle instantanément sur les pare-brise. «Mais ce n’est pas ça qui arrête les gens d’accourir ici», commente le promoteur immobilier Michele Vaughn, 55 ans, une autochtone partie dans l’Oregon à l’adolescence et revenue pour profiter de l’aubaine économique. «Pas quand McDonald’s non seulement offre un bonus de 500 dollars à l’embauche, mais paie 15 dollars de l’heure, et que n’importe qui peut trouver un emploi bien rémunéré dans les trois heures de son arrivée.» Partout, des aires de stationnement aux stations-service, des vitrines de magasins aux restaurants, des pancartes annoncent «On embauche, entretiens immédiats». Chez Applebees, un formulaire d’engagement est tendu aux clients avec le menu. «Je gagne 300 dollars par jour rien qu’en pourboires», précise une serveuse avec un large sourire. Les paysages ont beau être plutôt sinistres, les visages, eux, ne le sont que très rarement. Ils respirent l’espoir et les possibilités. «C’est normal, explique Michele Vaughn. Les gens viennent de situations désespérées. Ils ont perdu leur emploi, leur maison, que sais-je encore, dans un autre État. Ils arrivent ici et en quelques mois, ils sont remis sur pied financièrement.» Le Bloomberg Economic Evualuation Index a placé le Dakota du Nord en tête du classement des États américains.

    Cette explosion d’opportunités s’opère évidemment aussi dans la douleur. Les gens du cru, en particulier les seniors, sont loin de se réjouir du bouleversement dont ils sont les témoins abasourdis. «On ne reconnaît plus personne dans la rue et on est désormais obligé de fermer nos portes à clé», se plaint Trent Mindeman, un rancher à la retraite. L’afflux de population a entraîné une recrudescence de crimes et délits. «Les conduites en état d’ivresse ont augmenté de 77 %, les appels d’urgence de 260 %, les plaintes pour crime de 31 %», explique Amy Nickoloff, détective au Police Department de Williston. «Et les problèmes de drogue se sont multipliés.»

    Il y a une semaine, le Walmart de Williston a fini par expulser les 148 camping-cars qui s’étaient incrustés sur son parking depuis des mois. Car s’il y a du travail à revendre, les logements ont déjà été pris d’assaut. Des hôtels et motels entiers sont loués par les compagnies pétrolières pour leurs employés, rendant la réservation d’une chambre impossible pendant des mois. Ainsi, le nouvel hôtel actuellement en cours de construction à Watford City est déjà surbooké jusqu’aux calendes grecques avant même d’avoir ouvert ses portes. Les produits, articles et aliments s’arrachent si vite que plutôt que de réachalander ses rayons, Walmart pose désormais directement les palettes de marchandise dans les allées de l’hypermarché. Elles sont dévalisées illico. «J’ai essayé d’acheter une laitue pendant trois jours, sans succès», raconte Michele Vaughn, qui ajoute: «La dernière fois que j’ai voulu faire une vidange à Watford, j’ai fait la queue pendant quatre heures et demie. C’est la même chose pour tous les services. La seule entreprise de nettoyage de moquette est si débordée qu’elle ne répond même plus au téléphone. Sa liste d’attente est trop longue. Il y a quelques semaines, mes voisins ont mis leur maison en vente le matin. Lorsque je suis rentrée du travail l’après-midi, ils l’avaient déjà vendue.»

    Pénurie de main-d’œuvre

    Les prix flambent. Ceux de l’immobilier ont triplé. À Williston, les locataires d’un immeuble ont récemment été informés que leurs loyers passeraient bientôt de 700 à 2000 dollars par mois. À la poste de Watford, les queues provoquent la colère des habitants. Pourtant, malgré ses efforts, Jason Hirst n’a toujours pas réussi à recruter de nouveaux employés. «J’ai mis des annonces dans tout le pays. Mais nous n’avons pas de logements à proposer. Pour couronner le tout, mon assistante vient de trouver un emploi mieux payé. Du coup, je vais devoir faire le facteur tout en étant au guichet. J’ignore comment je vais m’en sortir. Je travaille déjà 65 heures par semaine.»

    Croulant sous les demandes, le bureau de poste vient d’installer 500 nouvelles boîtes postales. 2000 boîtes supplémentaires sont prévues d’ici l’été. «Mais il en faudrait beaucoup plus», conclut Jason. Arrivé du Montana il y a sept mois, il dort depuis sur un canapé chez des amis. Les hommes débarquent ainsi seuls dans le Dakota du Nord, «abandonnant» femmes et enfants en espérant les faire venir dès qu’un logement se sera libéré. Mais c’est rarissime. Dans les bars et restaurants, où on attend au minimum deux heures pour obtenir une table aux heures de pointe, les hommes sont largement majoritaires. Ils semblent généralement d’excellente humeur malgré les heures harassantes de travail. Leurs salaires sont mirobolants. «Je gagne 80.000 dollars par an, remarque ainsi le mécanicien Zac Canade, 20 ans, alors qu’à Boston, d’où je viens, je gagnais à peine 20.000 dollars.»

    Retenir les employés est souvent difficile, car l’offre est plus forte que la demande. Le Dakota du Nord souffre d’une pénurie de main-d’œuvre. On peut toujours trouver un travail mieux payé ailleurs. «C’est pour ça que même les fast-foods sont obligés de se mettre au diapason», explique Jacob Brooks, le rédacteur en chef du quotidien le Williston Herald. «S’ils veulent du personnel, ils n’ont pas le choix. Et avec tous les travailleurs du pétrole qui prennent tous leurs repas à l’extérieur, ils en ont besoin.»

    Par Armelle Vincent

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