Un corps dans une identité plurielle!

Tout le monde est poète qu’il me disait, pas seulement les ingénieurs du mot. Pas seulement. Ali est aussi un poète, il féconde la terre, de sa sueur, sa muse première, regarde un peu comment sont ses oignons, comment est son potager, comment il dispose la pierraille pour la haie; Nasser aussi, Nasser quoique paresseux, Nasser est un grand poète. As-tu vu comment il épiait la vague écumante, comme il photographie ses volutes d’écume, comment il guette l’or dans les nuages, le sang dans les brunantes, le sang étal sur la mer en torpeur pendant que murmure le temps dans ses oreilles son soupir de fin du jour. As-tu vu le maçon, c’est aussi un poète et pour cause. Ta maison outrepasse sa condition, est-elle juste un logis? Non. Et le menuisier qui sculpte des meubles où l’on tait nos intimités, et ton œil, et le regard tous des poètes. Vois, comment le nuage a atterri dans le ruisseau pour y boire jusqu’à s’y dissoudre en rosée volante! Vois comment tu portes le vent sur tes épaules jusqu’à ce qu’il se mue en ailes dans ta tête!

Je mourrais qu’il me disait. Je mourrais avec la certitude partagée par tous les autres que mon passage aura été vain. Ah! L’inanité d’une vie qu’il me disait. Mais, toi, parce que tu es toi, poète de l’écoute, car quiconque sait écouter sait lire dans les yeux et les cœurs, les yeux fenêtres de l’âme, le cœur fleuve qui puise dans l’enfance ses grandeurs, et ses envies de oiseau dans le firmament.

Sexagénaire surfant sur un décor pittoresque d’une bicoque soutenue par le talus où, depuis le réchauffement climatique, pouvait lécher la vague un peu de ces orteils d’arbres qui dégringolaient de plus en plus de leur parapluie en attendant leur trépas, un lit en métal érodé, même pas de chandelle, il préférait deviner la lumière que de la vivre, une barbe râpeuse, émacié, un regard caverneux, doux et profond, avec dans l’eau des yeux un feu inextinguible, le feu de vingt ans; la société de l’inquisition le vouait à l’enfer; il buvait comme un trou, fumait comme une cheminée, était silencieux comme une carpe, mystérieux par conséquent, et était toujours célibataire dans son silence agonique. Quoi de plus normal que de lui assigner la place que lui assignerait sans doute dieu? C’était un pêcheur et pécheur. Car, il péchait aussi. Il en vivait en sus de sa pension viagère.

Il ne croyait personne. Même pas dieu. Il croyait juste qu’il n’en avait aucune raison. D’ailleurs, il achetait tout, il précédait le bruit du réveil pour revenir dans sa bicoque. Regarder de sa fenêtre le bruit qui frissonne sur la surface polie de la méditerranée. Et entendre la mémoire de la venelle Marseillaise en missives dans la brise marine.

Je savais bien avant que je ne l’aie connu que lui aussi était un poète, que son silence était le poème de la vie, le silence qui taillait dans le souvenir un bloc d’immortalité et un chapelet de tempêtes.

Je savais aussi qu’il n’était pas un pécheur, parce qu’il était le sens. La première fois qu’il m’a parlé d’elle, je l’ai entendu marmotter ceci :

 

J’ai appareillé dans un corps

En partance vers moi

Pour m’atteindre

Dans ma quintessence

J’ai atterri dans mon Moi rêvé

Mais vrai.

 

En bribes qu’il me racontait. C’était pour ne pas briser le silence liquoreux. Il aimait écouter le silence de la mer. Il me disait que c’était ici que la musique venait puiser.

–          Mais, tu es un poète des mots aussi, un ingénieur! je lui ai-dit.

–          Les mots sont le couvercle de la plaie, qu’il a répondu. Je préfère mieux l’oubli du coucher.

J’ai regardé du côté de la montagne. Je n’avais pas vu que le temps saignait un faisceau de sang sur la mer et la mer arborait son métal quasi-laiteux. Je devais déjà savoir que s’il était ici, à la lisière du talus, là où se mourait la vague, loin de ce qui avait cessé depuis le temps d’être les siens, c’était parce qu’il vivait autrement le temps orant, le moment de l’affalement des éléments.

Il a parlé enfin.

Elle a allumé la musique. Un aoud qui pleurait toujours des gouttes de soupirs comme des fils qui gratouillaient dans les fils sensibles du cœur.  Je la devinais toujours comme dans la première nuit. Je la devinais quand elle sortirait enfin du tissu. Je préférais deviner encore et encore l’au-delà du tissu. Elle était un corps déifié.

Nous n’allumions pas les lumières. Nous préférions la nuit et un peu de lumière. Une chandelle qui fore dans l’obscur comme la nuit dans le désir. Le Aoud soupirait toujours une mélodie orgasmique. Elle me racontait d’abord un morceau des Mille et une nuits pendant qu’elle se déshabillait. Mais elle ne sortait pas totalement du tissu. Je préférais qu’elle y demeurât, qu’elle m’en donnât son corps comme un livre paginé. Pour que je feuilletasse le mystère au fur et à mesure, que je pénétrasse plus profondément dans l’énigme de ses attributs, que je m’emparasse du souvenir atavique de son identité plurielle. Car, elle était la terre et son histoire qu’elle déposait dans la soif de mes océans de sécheresse en baiser passionné qui fécondait la cime de mes amnésies.

…. Car elle était toutes les identités qui se font la guerre mais qui cohabitent dans son corps.

Quand elle dandinait sa croupe onduleuse sur laquelle coulait un pan de soi diaphane qui se mêlait à la couleur de la chair, un flot de couteaux courait dans mon corps. Et la musique larmoyait de désir pendant que la chandelle avait le feu dans ses yeux écarquillés.

–          Prends-moi! murmurait-elle, où veux-tu atterrir aujourd’hui?

–          Dans le pays de la rencontre!

–          Tu couleras!

Mon âme coulait déjà de mes yeux avant même qu’elle atteigne l’estuaire… Elle dandinait toujours.

J’entendais le friselis de la jambe polie sur la soie. Je déchiffrais le chuchotis de l’âme dans l’oreille du corps mythifiée, pistais le chemin aérien de la chevelure frisottée d’un noir poli d’olive mûre qui prêchait le frisson sur la comète de son dos et les astres de son rein. J’aimais ses arcures, ses yeux noirs et humides, ses sourcils-aiguilles qui aiguillonnent l’envie irrépressible du rapt.

–          Elle était la chimère!

–          Elle n’a pas existé donc, lui ai-je dit.

Il a tiré une bouffée de fumée langoureuse. Son œil a louché pour éluder une volute.

–          Son corps prêche encore dans mon sens sa liqueur capiteuse, a-t-il coupé net, elle était la terre.

–          Elle était de quel pays?

–          De tous les pays!

Il fumait comme une étuve. Sa bicoque était ennuagée, tant et si bien que je lui soupçonnais la même fumée carboneuse qui lui embroussaillait peut-être la tête.

– Je ne suis pas fou, a-t-il lu dans la fronçure de mon front.

Il s’est levé. Il a regardé de la fenêtre. Il a lu la mer.

–          Tu bois? qu’il m’a dit.

–          Oui, j’ai répondu, pourquoi?

–          Pour sévir contre la censure!

H. Lounes

Leave a Reply

Your email address will not be published.