Le fondamentalisme à vue de nez

Par: Ahmed Halli


halliahmed@hotmail.com


L’avantage incontestable qu’ont les Européens, et les Français en particulier, sur nous c’est qu’ils ne se lassent pas de nous étudier sous toutes les coutures, surtout celles qui servent à ajuster nos gandouras et nos djilbabs. De ce côté-ci de la plaque tectonique, en charge du choc des civilisations, nous ne voyons pas la nécessité de faire la même chose. Convaincus de la supériorité de notre religion, arrivée en dernier, mais sûrement pas la dernière, nous réfutons tout ce qui dans leur spiritualité peut nous causer des cas de conscience.
Même lorsque nous vivons chez ces «kouffars» et que nous jouissons de leur hospitalité, nous veillons à nous prémunir contre leurs travers qui ne sont pas assurément les mêmes que les nôtres. Nous ne cherchons pas à comprendre ces «Gens du livre», ce qui nous demande trop d’efforts et occasionne un surcroît de migraines, mais nous nous attachons à vivre comme eux sans devenir comme eux. Vaste programme, s’il en est. Car pendant que nous nous acharnons à islamiser leur modernité, via la filière du «halal», ils s’entêtent à nous labelliser. Ils croient mieux nous sérier et nous cerner en nous estampillant en musulmans pratiquants ou en islamistes modérés, par opposition aux extrémistes terroristes. Chez les Français surtout, il y a même eu des cuvées exceptionnelles de spécialistes, générées par des évènements moins exceptionnels, mais motivants. Ainsi, pour ne pas heurter de front le fondamentalisme, ou «salafisme», saoudien, on s’évertue à établir la distinction entre les «piétistes» et les «djihadistes » au sein de cette mouvance. Réponse du berger à la bergère : l’Islam n’a rien à voir avec tout ça ! Il est heureux que le naturel fasse irruption sur la scène du crime sans y avoir été convoqué : un imam saoudien vient d’en apporter la preuve. Or, il ne s’agit pas de n’importe quel imam d’une province éloignée du royaume, mais d’une sommité religieuse, en l’occurrence Abdelaziz Ben-Abdallah Al-Cheikh. Ce dernier est, entre autres, président du collège des grands savants ou théologiens saoudiens, la plus haute autorité de l’Islam wahhabite. Il cumule cette fonction avec celle, non moins redoutable, de mufti général du royaume et de président du comité permanent pour la recherche théologique et la fatwa. Autrement dit, une pointure. Le cheikh a appelé purement et simplement à détruire toutes les églises de la presqu’île arabique, car leur présence signifiait une reconnaissance de facto de religions autres que l’Islam. La fatwa est venue en réponse à une initiative du nouveau Parlement koweïtien proposant d’interdire désormais par voie constitutionnelle la construction d’édifices religieux chrétiens au Koweït. Or, a expliqué le vénérable cheikh, le Prophète a dit qu’il ne saurait y avoir de place pour deux religions dans la presqu’île arabe, et le Koweït en fait partie. Ce qui reviendrait à étendre aussi le champ de la fatwa au Yémen et à Oman, en plus du Koweït et de l’Arabie saoudite. Pour le mufti général du wahhabisme, ces églises n’auraient jamais dû voir le jour, car elles ont été construites à l’encontre des recommandations du Prophète(1). Bien évidemment, des autorités ecclésiastiques européennes ont exprimé leur étonnement devant la virulence du propos et exigé des explications. C’est le cas notamment de l’épiscopat autrichien, pays connu pour ses poussées récurrentes d’islamophobie. Quant au Vatican, il observe une prudente expectative, sachant que le théologien en chef d’Arabie saoudite peut être désavoué par une note diplomatique. Hormis les réactions de protestation et les inquiétudes exprimées par la chrétienté, notamment dans le monde arabe, la fatwa piétiste n’a suscité aucune réaction officielle saoudienne. Seul l’écrivain libéral saoudien Turqui Al- Alhamd a fait entendre sa différence en critiquant l’initiative de son compatriote. «Et si les chrétiens en faisaient autant et détruisaient nos mosquées en Amérique et en Europe ? Est-ce que nous le leur reprocherions ?, s’est-il interrogé. L’écrivain a saisi l’occasion pour mettre en garde contre les dangers de la montée de la contestation au sein des universités(2). Tous les grands incendies ont commencé par des étincelles, dit-il, et le sage est celui qui cherche à connaître la cause de ces étincelles et à les éteindre.» Il va encore plus loin dans la critique : «Nous avons besoin d’un nouveau discours religieux et politique. Un discours religieux qui respecte les croyances des autres et cohabite avec elles. Un discours politique qui prend en charge les changements intervenus dans la société». Voix discordante, Turqui Al-Alhamd a déjà défrayé la chronique en s’en prenant à un membre éminent de la cour, le prince Abdelaziz Ben-Fahd. Il l’avait notamment interpellé sur Twitter en ces termes : «Vous êtes nés avec une cuillère en or dans la bouche. Avez-vous été sensibles un jour au sort de ceux qui sont nés sans cette cuillère ? Avezvous connu un jour la faim, savez-vous ce que sont les privations, savez-vous ce que c’est qu’un peuple ? Vous ne savez rien de rien, mais en dépit de cela, vous continuez à diriger l’État avec la même politique, et alors que nous courons à la catastrophe.» En matière de débordements, le salafisme peut parfois étonner, voire réjouir, comme l’histoire de ce député fondamentaliste du nouveau Parlement égyptien, Anour Belkimi. Cet élu du peuple se serait marié secrètement avec une danseuse égyptienne assez célèbre, nommée Samma Al-Misri. Cette pratique du mariage secret très courante et très courue dans les milieux islamistes aurait pu être banalisée si le sieur Belkimi n’était pas doté d’un nez affligeant. Ce qui l’a conduit à commettre un acte plus répréhensible : simuler une agression contre sa personne. En effet, le prétendant avait dû céder à l’une, et pas la moindre, des exigences de la belle : arborer un appendice nasal plus séduisant que celui dont la nature l’avait malencontreusement doté. Il y en a qui se laissent mener par le bout du nez pour moins que ça, et l’amour d’une danseuse peut vous pousser, c’est connu, à d’autres extrémités. L’amoureux transi eut donc recours à la chirurgie esthétique, et pour justifier le pansement sur son visage et une note de frais médicaux éventuelle, il a raconté qu’il avait été victime d’une agression. Las, la police a flairé une opération qui sentait la combine à plein nez et a démasqué le simulateur dont l’immunité parlementaire a été immédiatement levée. À trop vouloir faire des entrechats, et dans la clandestinité, on risque de perdre la tête, tout en ayant gagné un nez. Et puis, je vous rassure : ce n’est pas chez nous que cela risque d’arriver. On ne transige pas ici sur le nez, même si on est prompt à retourner sa veste. Encore un détail d’importance : nous n’avons pas de danseuses égyptiennes, et c’est sans doute là qu’est tout le drame.

Ahmed Halli dans Le soir d’Algérie

(1) Ces paroles sont à comparer avec les propos de l’écrivain égyptien Ala Aswani, connu pour sa grande piété, et qui a ouvert les portes du paradis promis aux musulmans à un non-musulman, en l’occurrence le pape copte Chenouda, décédé la semaine dernière. (Lire sur ce lien : http://alaaalaswany.maktoobblog. com/1622245/).
(2) Les mêmes causes ne produisent pas nécessairement les mêmes effets. Alors que les étudiants saoudiens réclament plus de libertés, l’université tunisienne de Manouba est prise en otage par des fondamentalistes, nourris au wahhabisme.

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