La Jeunesse : Malédiction ou Espoir*

Par Barek Abas

Le Pouvoir qui est généralement entre les mains de conservateurs séniles et effrités ou de paranoïaques illuminés a toujours eu, de tout temps, une perpétuelle hantise : la Jeunesse. Les tentatives de mise au pas de celle-ci, le plus souvent par l’Opium (manipulations psychologiques) mais aussi par le Bâton (trique, intimidations) restent la finalité inavouée du “pouvoir adulte” qui se veut paternaliste. Or, si l’homme peut prétendre maîtriser totalement l’univers (domestication de la nature, conquête des espaces terrestres, polaires, sous-marins et cosmiques,…), vaine et illusoire sont l’asservissement et la “colonisation” de la Jeunesse. Précisément, parceque la Jeunesse, réfractaire et en quête d’identification et de sa propre voie, est en état de “révolte permanente contre le Père”. Le Père, ce modèle gobé durant toute l’enfance, qu’elle découvre avec effarement et traumatisme ne symbolisant plus l’étalon idéal.
L’accomplissement du parricide, cependant virtuel mais libérateur, se traduit par la résistance et le refus au pouvoir, incarnation du Père. Ce conflit somme toute normal et inéluctable, durera sans nul doute tant qu’il y aura des hommes. Il est le passage obligé qui non seulement garantit la continuité et la pérennité de l’homme et de sa civilisation mais aussi et surtout réaffirme sa liberté.

La Jeunesse algérienne a longtemps été et reste un “produit” de spéculation entre les mains des “trabendistes” politiques. L’UNJA, une organisation étatique de la Jeunesse, qui s’est avérée n’être qu’un instrument de propagande et d’endoctrinement en particulier sous le règne du Parti Unique comme toute autre organisation de masse est conçue dans cette optique de nivellement vers le bas et la soumission de la frange de la société la plus revendicatrice et la plus offensive. Les maîtres penseurs de l’intégrisme religieux, à l’instar des nazis, exploitent les désarrois matériel et moral de la jeunesse pour en faire des essaims de criquets ravageurs sans âme ni rêve. Quand le pouvoir paternaliste tolère, après un choix calculé, l’intrusion d’un jeune dans sa sphère d’ivoire, ce n’est jamais pour lui confier un poste vital ou de décision : on lui accroche le “boulet” jugé futile que par ailleurs on détourne à des fins de propagande populiste.

On se rappelle un certain “journaliste” (dit-on qui n’a jamais terminé sa Licence en Journalisme !?), M. Hamraoui Habib Chawki pour ne pas le nommer et ne citer que lui, propulsé il y’a quelques années, au poste de Ministre de la Communication et, s’il vous plait, de la Culture ! Un journaliste, on se rappelle, qui disait « avoir plus d’idées que Jack Lang » et qu’il mettrait « à la disposition des jeunes algériens des salles de patinage artistique ». Quel culot populiste et quelles hallucinations démagogiques ! Que peuvent comprendre Belkhadem, Ould Abbes and Co aux générations du “Printemps Amazigh”, du Rai, de “Babor l’Australie”, des Hitistes, et des Harragas ? Rien ! Et à leur “soif d’être”, leurs problèmes existentiels, leurs fantasmes sexuels, leurs rêves et cauchemars, leurs espoirs, leurs craintes des lendemains ? Rien, absolument rien ! D’ailleurs, n’ont-ils pas pour toute réponse :”Quand on avait votre âge, on marchait pieds nus et ne mangeait pas à notre faim ?!”.
Je suis tenté de répondre à quoi donc ont servi les millions de martyrs de ce pays depuis la nuit des temps, depuis Jugurtha, si ce n’est pour ne plus mourir de faim, ne plus avoir froid, accéder au savoir et à la culture, vivre dignement dans son propre pays mais surtout passer du rang de sujet à celui de citoyen à part entière en disposant pour disposer de son propre destin. C’est à croire que la Jeunesse algérienne est une malédiction. Au fait, elle l’est pour ceux qui se croient les héritiers divins et indétrônables des rênes du pays et qui voient leur quiétude calfeutrée menacée.

Les utopies, quand elles éclatent dans la tête de la jeunesse, deviennent des réalités. Ainsi, quand l’Ange Gabriel apostropha pour la première fois le Prophète Mohamed (QSSL), Dieu savait ce qu’il faisait. Il n’avait pas choisi un octogénaire rachitique aux poils blanchis par la sagesse pour en faire son Envoyé. Les militants et acteurs du Mouvement National qui étaient pour le recouvrement de la souveraineté de l’Algérie par l’action et les armes étaient dans leur grande majorité imberbes et à peine sortis de l’adolescence tandis que les “cheikhs” étaient de fervents “islamo-assimilationnistes“. Les artisans du mouvement de mai 68 qui ébranla le pouvoir, particulièrement en France, étaient des étudiants et de jeunes intellectuels anticonformistes. Kennedy restera sans doute le seul président dont la jeunesse physique et la fraîcheur des idées auront marqué l’histoire contemporaine des U.S.A. Mitterrand, le président français, lors de sa visite officielle en Algérie au temps de son ami Chadli avait dit quelque chose comme :”Si j’avais toute cette jeunesse, je soulèverais le monde”. Oui, Le Président Mitterrand ne se trompait pas : il n’avait pas oublié que c’était la jeunesse de ce même pays qui, un jour, avait soulevé et renversé le monde sur lequel il régnait comme un dieu alors qu’il était Ministre de l’Intérieur.

De tous les hommes d’état qu’a connus l’Algérie à ce jour, seul un homme vieilli mais jeune d’esprit a cru sans démagogie ni supercherie en la richesse et en la force de ces 75% de jeunes algériens que des gâteux marginalisent, cassent, méprisent et poussent au désespoir. Il s’agit de ce grand monsieur plus vivant que jamais : Boudiaf. Il sait que la Jeunesse est le seul espoir de l’Algérie. Son premier message est pour la Jeunesse. Son premier acte est d’écouter et de travailler AVEC et POUR les jeunes. La finalité de son engagement est de remettre le flambeau et les rênes du pays à la Jeunesse, bâtisseuse de l’avenir. Il est bien résolu à donner un grand coup de jeune au Pouvoir algérien. Hélas, les nouveaux Bocchus l’ont trahi ! Boudiaf est mort en martyr mais son esprit, j’en suis convaincu, est éternel, vivace mais un jour, un jour, il revivra pour achever son œuvre !!
En attendant, la Jeunesse Boudiafiste sait, d’une part, que rien ne se donne mais que tout s’arrache et, d’autre part, qu’elle « sait ce qu’elle ne veut pas avant de savoir ce qu’elle veut », pour reprendre Malraux.

Dans son dernier discours à la Nation, le Président Bouteflika compare les prochaines élections législatives de 2012 au « 1er Novembre 1954 », date du déclenchement de la lutte armée contre la France coloniale, en appelant la jeunesse, en particulier, à voter massivement. Mais voter pourquoi et pour qui donc ? Si ce n’est pour la pérennisation du système corrompu, vieillissant et populiste qui désespère mortellement la jeunesse algérienne et de donner, aux capitales occidentales, une illusoire image de démocratisation de la vie politique, accentuée par l’agrément d’une multitude de partis politiques “cocote-minute”, choisis sur mesure pour auréoler et décorer le prochain parlement.
On vous aurait cru Monsieur le Président si vous aviez encore 23 ans, âge où vous étiez déjà Ministre. On vous aurez suivi, « fût-t-il avec les singes de la chiffa » pour donner un coup de pied dans cette fourmilière de la corruption comme avait voulu le faire Feu Boudiaf.

*NB: Cet article est écrit le, et publié in le quotidien “Liberté” (rubrique “En toute Liberté” ) du, 26 Mai 1993 et revisité le 26 Mars 2012, en incluant essentiellement le dernier paragraphe.

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