L’Accident

 «Colère de violon brisé » de Fernandez Arman

La route était déserte dans la nuit et je suis seul dans ma voiture. Mais MOI, je ne suis pas seul. Elle est là. Présente comme le Bon Dieu et voltigeant comme un ange. Elle est là. Non pas sur le siège passager avant ni allongée à l’arrière. Elle est là, c’est tout. Visage floue et silhouette vague. Je la sens. Elle court en moi, dans mon sang rouge comme un enfant qui joue en riant dans un champ de coquelicots rouges. Elle danse en moi, dans ma tête comme une gitane folle et provocante. Et je lui souris. Et je souris. Je suis bien, même très bien comme si plus rien n’existait à part elle et moi. Et je me mets à chantonner une musique qui trotte dans ma tête depuis mon adolescence. Un air bidon que j’ai composé moi-même du temps où je croyais que, peut-être, un petit Mozart sommeillait en moi. Mais rien qu’illusion d’adolescent rêveur…

Ah, j’aurais bien aimé avoir des parents musiciens : un père pianiste et une mère violoniste. Mais mes pauvres parents étaient de pauvres paysans qui ont composé tous les solfèges de leur vie au rythme des travaux des champs et des saisons. Toute leur vie, depuis leur enfance. Et quelle vie, quelle enfance ! Une vie, une enfance de misère, celle des enfants de la colonisation, des privations avant les tragédies de la guerre. Je leur pardonne de n’avoir pas été musiciens. Comment pouvaient-ils l’être ? Ils n’ont jamais été à l’école et n’ont jamais vu un piano. Des indigènes comme on les appelait en ce maudit temps ne va pas à l’école et le piano n’est pas un instrument à retourner la terre, autrement il les aurait sans doute intéressés. Bien sûr, certains indigènes, les citadins généralement, les plus chanceux qui se comptaient sur le bout des orteils du pied de Monsieur le Colon arrivaient à apprendre A,B,C,D, jusqu’à J ou M. Les plus chanceux des plus chanceux qui se comptaient sur le bout des orteils de la moitié du pied de Monsieur le Colon arrivaient jusqu’à Z. Pas plus. Parce que Monsieur le Colon savait que « A,B,C,D, jusqu’à Z » pouvait être dangereux pour lui si l’indigène arrivait à combiner toutes ces lettres. Il savait, notre Monsieur, que ces combinaisons magiques, si par malheur étaient décodées par les indigènes finiraient par produire des cocktails Molotov qui forcément finiraient par exploser dans son propre cerveau. Ce qui arriva finalement à la grande stupeur de notre Monsieur qui n’avait pas compris que l’indigène était un magicien qui se contentait du minimum pour produire avec un minimum « A,B,C,D, jusqu’à Z » une formule nommée : INDEPENDANCE. La suite, tout le monde la connait. Et mes parents sont restés de pauvres paysans.

Oh, il m’arrivait de surprendre mon père en train de chanter comme chantent tous les paysans pour conjurer la fatigue des travaux pénibles. Mais quand il me voyait, il s’arrêtait brusquement. J’ai compris plus tard qu’il ne voulait pas me transmettre son « blues ». Même ma mère chantait comme toutes les femmes de nos montagnes austères. Des chants tristes mais d’une beauté qui remontent aux temps ancestraux. J’ai compris plus tard que ses chants sont ses seules armes de survie contre la tyrannie séculaire.

… Et donc mon air me revient comme par enchantement dans les moments de béatitude et de relaxation totale. Comme en ce moment où je me sens bien, même très bien, au volant de ma voiture.

Non, ce n’est pas l’alcool qui me monte à la tête. Qu’est ce que j’ai pris ? Pas grand-chose : 30 bières, 2 bouteilles de vin et 60 whiskies. Seulement, je ne me rappelle pas si c’est dans cet ordre ou l’inverse. Où peut-être que j’ai tout mélangé dans le désordre. Je vous entends dire : « Ce n’est pas possible ! ». Vous avez raison, entièrement raison : ce n’est pas possible et c’est même impossible. Ce n’est qu’une plaisanterie mais peut-être que non. Je ne suis tout de même pas une éponge. Et même ! Quelle éponge va pouvoir éponger tout ce cocktail ? Qu’il soit d’ailleurs dans l’ordre ou le désordre ! En tout cas, le gringalet que je suis, comme mon stylo Bic qui est en train de divaguer et d’écrire je ne sais plus quoi, ne peut à peine éponger que la moitié de ce que je crois avoir épongé.

Mais attendez ! Je fais un petit calcul. La moitié, çà veut dire : 15 bières, 1 bouteille de vin et 30 whiskies. C’est bien çà ? Mais, je vous vois ouvrir la bouche tout en écarquillant les yeux. Et vous voulez redire encore : « Ce n’est pas possible ! ». Mais comme vous n’aimez pas les répétitions vous lâchez mais juste en le pensant au fond de votre cerveau : « Ce n’est pas vrai ! ». Quoi ? Je vous jure que c’est vrai et j’en suis plus que certain. On parie alors ? Heuuuh.., un cageot de limonade Hamoud Boualem; çà vous convient ? Mais pour les amis français, ce sera un cageot d’Orangina ; ils connaissent Orangina mais pas Hamoud Boualem. C’est comme les yaourts. Nous, on connaît Danone mais eux, ils ne connaissent pas nos Trèfle, Hodna, Soummam. Et çà, c’est un des avantages d’un pays sous-développé : importer des produits inutiles qu’il produit localement et qui servent juste à enrichir le vocabulaire des citoyens et les poches de qui vous savez. Pas les miennes en tout cas : je n’ai pas un rond et ceux qui me connaissent peuvent l’affirmer mais j’espère qu’ils ne vont pas me ridiculiser devant des millions de Facebookiens. Et puis, çà fait société de consommation moderne.

Stop, stop, stop ! Çà, je le dis pour moi. Là, j’aborde un sujet sérieux qui va m’emmener très loin. Et puis vous avez raison, il faut que je revienne à mes moutons. Pardon, à mes bouteilles. Vous disiez donc que ce n’est pas vrai. Alors, refaisons le calcul ensemble. La moitié de : 30 bières, 2 bouteilles de vin et 60 whiskies est bien : 15 bières, 1 bouteille de vin et 30 whiskies ! Mai, c’est bien le même résultat, non ? Relisez bien plus haut pour vérifier par vous-même. Mais quoi encore ? Doucement, s’il vous plait ! Ne tapez pas comme çà vos souris d’ordinateur ! Elles risquent de se disloquer et tout s’arrêtera là pour vous !!! Surtout avec les souris Taiwan à 1 sou que les spécialistes de l’Import-Import nous ramènent.

Et maintenant qu’on s’est calmé, on peut me dire où est le problème ? Je vous écoute. Et là, moi, je m’arrête d’écrire bien sûr… Ah, d’accord ! On ne pale pas de la même chose alors. « Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha !…». Imaginez 1000 « Ha ! » comme çà en file indienne. Si je m’amuse à les écrire, il y aura pénurie de stylos Bic à la rentrée scolaire prochaine. Mais ce serait peut-être une bonne chose d’autant plus que le Ministère de l’Education va enclencher encore la réforme du système éducatif. Celle-ci sera la réforme de la réforme déformée par la reforme juste avant la réforme à venir et qui est déjà en cours de réforme. Ce serait peut-être une bonne chose et je parle de pénurie de stylos Bic évidemment. Ce qui permettra à nos pauvres gosses de soulager un peu leurs doigts des scolioses dues à l’écriture intensive. Il y’a un proverbe arabe qui dit : « El îlm fi rass layssa bil qalam erassas ». Ce qui peut se traduire, pour les amis français, par : « Le savoir, c’est ce qui se retient dans l’esprit mais pas ce qui s’écrit ». Enfin, c’est ce que j’ai compris bien que çà ressemble à de la culture orale comme celle de mes parents. Et pour les amis berbères, je ne traduis rien parce que moi-même, je ne suis pas certain d’avoir bien compris et je n’aime pas induire autrui en erreur. Enfin, pour les amis anglais, je n’ai pas à faire de combinaisons ni gymnastique de « A,B,C,D, jusqu’à Z » dans la langue de Shakespeare parce que je n’ai pas d’amis anglo-saxons tout simplement.

A bien réfléchir, le proverbe est tout de même sensé. Comme tous les proverbes d’ailleurs. N’est ce pas que le Coran qui, sur le plan littéraire est une merveille inégalable, fût révélé au prophète Mohamed (QLSSSL) alors qu’il ne savait ni lire ni écrire. Autrement dit, il était illettré. Un illettré particulier certes mais pas comme les illettrés trilingues qu’on voit autour de nous aujourd’hui et qui se retrouvent parfois au plus haut sommet de l’Etat !!! Et si vous voulez débattre de ce point en particulier, je vous rappelle que les commentaires sont faits pour.

Je reprends donc mon rire : « Ha ! Ha ! Ha ! ». C’est donc çà ? Moi, je disais que la moitié de : 30 bières, 2 bouteilles de vin et 60 whiskies est bien : 15 bières, 1 bouteille de vin et 30 whiskies et vous, vous pensez que j’ai sifflé toute cette moitié !! Çà se voit que vous n’avez aucune idée de ce qu’est un gringalet. C’est, je vous le rappelle, exactement comme un stylo Bic et si vous n’en utilisez plus avec l’avènement des ordinateurs sans doute, alors demain matin en sortant de chez vous, passez chez le buraliste du coin et acheter en au moins un. D’une pierre de coup ; vous redécouvrirez la texture sensuelle de ce bon vieux stylo et, sait-on jamais qu’il y aurait une pénurie de stylos à la rentrée prochaine. Surtout avec la chute du prix du baril de pétrole et la crise mondiale mais surtout à cause des élections prochaines de Boutef.

Qu’est ce qu’elles ne vont pas bouffer de Bic, ces élections !! Çà commence déjà et ce n’est que le début : 75.000 signatures pour chaque candidat rien qu’à la candidature ! Et il y’a jusqu’à présent 18 candidats ; c’est le chiffre que j’ai retenu depuis la dernière fois que j’ai regardé la Une de l’ENTV, notre chaine de télévision nationale, il y’a plus d’une semaine. C’est le même chiffre qu’ont annoncé la Deux, la Trois, la Quatre et la Cinq. De l’ENTV toujours. Je viens de remarquer à l’instant que l’Algérie est le seul pays à avoir inventé une chaine de télévision 1 en 5 !! Les mêmes programmes de la Une qui tournent sur les autres à des heures ou des jours différents. Donc, si je fais le calcul rien que pour nombre de signatures mais je ne le fais pas sinon on va encore se chamailler et se disperser, on se rend compte de l’ampleur du gaspillage de Bic. C’est vraiment honteux de gaspiller autant de Bic importés avec de l’argent public du pétrole alors que le monde sombre dans une récession économique des plus sérieuses ! C’est vraiment scandaleux de gaspiller autant de Bic pour, de surcroit, des élections dont le vainqueur pour la troisième fois consécutive est déjà connu avant même qu’il soit vainqueur la toute première fois ! Sous d’autres cieux, les citoyens responsables et conscients sortiraient dans les rues pour manifester leur mécontentement avec le slogan : « Halte au gaspillage des Bic des générations futures ! »…

Et bizarrement, 3 ans après avoir écrit ce que je radote-là, d’autres élections se préparent dans ce même bled pour le 10 Mai prochain : les législatives. Des élections béni-oui-oui qui vont renforcer davantage le pouvoir du « vainqueur pour la troisième fois consécutive qui est déjà connu avant même qu’il soit vainqueur la toute première fois ». Si vous n’avez pas bien compris, remontez un peu plus haut. Je trouve même marrant que ces élections coïncidentes avec les élections de notre ancien Monsieur ( je vous rappelle qu’il s’appelait Colon ) qui a depuis longtemps rejoint son pays. Nos béni-oui-oui triplement analphabètes ont eu l’imagination de faire coïncider jusqu’aux dates des élections ! Et je vous laisse tirer vos propres conclusions historiques. Sous d’autres cieux, les citoyens responsables et conscients sortiraient dans les rues le 10 Mai 2012, pour manifester leur mécontentement avec le slogan : « Rendez nous l’Algérie, vieux cons !». Oui, j’appelle à la provocation ! A l’insurrection citoyenne ! Pacifique ! Avec un brin de fleurs de jasmin entre les lèvres ! Un fanion noir dans la main gauche ! Et aucun bulletin de vote dans les urnes du mensonge !

Je me rappelle soudainement les manifs estudiantines des années 80. J’étais étudiant, cheveux bouclés dans le cou, barbe rousse comme Lennon mais aussi gringalet que maintenant. Seulement ce gringalet là était plus vif mais aussi révolté que le gringalet desséché d’aujourd’hui. Même en ce temps-là, je ne pouvais pas éponger la moitié du cocktail, sujet de notre quiproquo précédent. De plus, je n’aime pas les mélanges. Quand c’est whisky, c’est whisky de A à Z. Quand c’est bière, c’est bière de Z à A. Et quand c’est vin, c’est vin en bonne compagnie, de préférence féminine. Mais çà, je le faisais du coté de Montmartre, il y’a longtemps. Au bar des « Copains d’Abord », un lieu poétique comme son nom l’indique. Et je suis normalement sobre, sobriété de gringalet. Juste pour le plaisir. Pour déstresser. Pour oublier que je suis dans un bled où l’on ne peut pas aller à l’Opéra ni au théâtre. Ni encore moins trinquer en bonne compagnie féminine même « niqabée ». Non pas parce que c’est couteux ou qu’on ne le veut pas mais parce que çà n’existe pas tout bêtement quand ce n’est pas carrément : « La yadjouzz ! (Interdit religieusement ! Pour que mes amis non-arabophones comprennent ce charabia nouveau qu’on nous a importé d’Afganistan) ». Sauf en cachette comme toutes les belles choses qui se font en cachette dans les pays musulmans. Sauf dans les bars malfamés avec de malheureuses niqabées et dans les Hôtels Cinq Etoiles avec de malheureuses stringuées. Et puis, j’ai ce rêve tout bébête : assister un jour à une compétition de patinage artistique. Mon dieu, quand je vois (à la télé bien sûr) ces papillons gracieux voltiger sur glace comme des anges avec magie et art, sur fond de Mozart, là je vous jure que je deviens ivre comme si j’avais réellement épongé 30 bières, 2 bouteilles de vin et 60 whiskies !!!

Mais comme je suis donc un pur sobre qui n’aime pas les mélanges, je n’ai épongé en réalité que le dixième du dernier élément du cocktail. Pour déstresser. Seul au bar. Le calcul est simple à faire ; même ma fillette -qui aura 1 an dans 3 ans et que j’aurai je ne sais avec qui- l’a déjà écrit sur son ardoise noire avec de la craie blanche de mauvaise qualité qui grince car elle n’a plus trouvé de Bic pour l’écrire sur papier blanc puisqu’elle est de la génération future.

Et c’est ce dixième qui fait que je suis bien dans ma voiture sur cette route déserte dans une nuit légèrement pluvieuse. Je suis même aux anges comme un targui sur son chameau en plein désert nocturne. Les essuies glaces balayent la pluie poudreuse et je roule déflorant doucement la route comme un bat « mozarienne ». Ce mozart que mes parents n’ont pu engendrer. Je souris amoureux à ma gitane. eau sur un lac, bien attaché sur mon siège, les deux mains sur le volant. Ma gitane valse comme une possédée dans ma tête sur fond de ma propre musique

…Soudain un choc de violon brisé. Mozart s’est tu dans ma tête.

Barek ABAS

NB : Ce texte a été écrit à Béjaia, le 18 Février 2009 et revisité partiellement aujourd’hui le 03 Avril 2012.

Illustration : «Colère de violon brisé » de Fernandez Arman

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