La question Kabyle : quand le poème est au centre de la revendication

J’ai dit à mon ami que la Kabylie résistera, parce que, elle, elle a été réfléchie dans la lumière par des poètes et des artistes, par des hommes et des femmes férus de valeurs humaines universelles. L’islamisme s’y cassera la gueule, tout comme le panarabisme, tout comme tous les conquérants qui sont retournés bredouilles chez eux…

Chacun des peuples que l’on dit être berbère, à l’instar des Touaregs ou des Mozabites, par exemple, se distingue par quelque point saillant et singulier. Car, appartenir à une langue, à des schèmes socioculturels, confluer à une appartenance, à une mémoire collective est déjà être un peuple. Je ne vois pas pourquoi une dictature comme la notre, avec à sa tête des politicards grabataires, aurait raison de diaboliser cette désignation quand des démocraties avancées estiment qu’un état est d’abord sa pluralité, ses peuples qui ont contribué chacun de sa façon à la prospérité commune, ses cultures plurielles qui aboutissent à un vivre ensemble harmonieux. Ainsi, les touaregs sont connus par exemple pour être les coureurs du vent, les hommes bleus ou tout bonnement les habitants de cette terre ocre inclémente au pied de laquelle le coucher du soleil est le plus beau du monde, comme sont connus les mozabites pour être des gens commerçants, hyper solidaires, avec un mode de vie casanier, rigoureux, quasi-ascétique et être surtout l’île insubmersible des seuls ibadites de toute la région.

Notre propos toutefois n’est pas tant d’étirer ici la singularité de tous ces peuples, mais plutôt de nous interroger sur la question Kabyle face aux soubresauts qui parcourent, comme une lame de fond, le corps idéologique de « la nation arabe», avec l’éveil de la parole des peuples, de l’affranchissement revendicatif pour ainsi dire des minorités naguères réduites à l’aphasie, bref, l’identité uniforme et uniformisante assise sur des soupentes mythiques se fissure, est ébréchée jusque dans son socle premier. Partout, surtout en Afrique du nord en ce qui nous concerne, au Maroc, en Tunisie, En Lybie, au Mali, au Niger, etc., des voix s’élèvent, clament, réclament leur statut singulier, leurs aspirations divergentes, leur droit inaliénable –s’il en est– de reconquérir leur patrie pleinement, dignement, souverainement.

          Toutefois, nous savons qu’il est plus facile de revendiquer que de proposer une vue sociétale, de réfléchir un pays. Regardez un peu le démembrement des sociétés «arabes» post-dictatoriales. L’on ne parle plus désormais du printemps arabe uniquement comme de ce rêve grandiose fait par des peuples opprimés dans des places publiques de renom dorénavant. Ces hommes et femmes, morts assassinés, pour la fleur des idéaux, qui ont osé dire non à l’absurde et à la négation, ont tout de suite vu leur rêve de naguère hanté par le cauchemar journalier du fascisme vert; ces islamistes pragmatiques qui sont venus pour cueillir le fruit mûr, facile et ô combien onctueux de la colère des peuples, pour s’ériger soudainement en sauveurs incontestés, envoyés des cieux pour que règne le sabre impartial…

 

L’intellectuel au centre de la question Kabyle.  

 

        Une analyse simpliste suffit pourtant à comprendre ceci : l’islamisme est le fruit de la dictature, l’émanation un tant soi peu naturelle des Ben Bella, Nasser, Assad, Boumedienne, Boutef, Moubarek, Kadafi, ben Ali, etc. Pendant des décennies des honneurs ont été souillés, des deniers ont été détournés, des rues ont été surchargées de va-nu-pieds et de claque-dents, des incultes ont régné avec des droits de cuissage et de tous  les sinistres et sataniques droits. Et puis, soudain, quelqu’un arrive, un homme qui a mangé dans la pègre, et dit au peuple: prenez ma main, je vais vous venger! Le peuple prend sa main. Et paf, il dit que tout est dans le livre et toute la panoplie. Enfin, voyez-vous, quand on n’a jamais eu d’école citoyenne, l’horizon n’outrepasse jamais sa condition ventrale!

            J’en viens enfin. Un ami berbériste me pose à peu près la question suivante : pourquoi à ton avis, bien que l’on dise berbères ceci ou berbères cela, il apparaît in fine que tous presque ne savent pas où ils veulent aller ni dans quel genre d’état ils aimeraient vivre?

      La question est plus que légitime. En fait, mon ami voulait tout simplement dire pourquoi la revendication

Le printemps noir de Kabylie 2001 a fait 126 morts

Kabyle a de tout temps été à double tranchant, une revendication aussi bien linguistique que globalement démocratique? C’est-à-dire que la question kabyle, elle, ne succomberait pas aussi facilement aux forces rétrogrades.

       J’ai essayé humblement de répondre, dans la possibilité des outils aussi bien savants que profanes auxquels j’ai accès. Du reste, je trouvai sa question si intéressante que je promis une réponse écrite, un tantinet plus étayée, dans l’espoir qu’elle trouverait écho, qu’elle, ce serait encore mieux, susciterait le débat.

      J’ai dit que la question Kabyle est globale, démocratique, laïque, humaniste, etc., parce que la question ou la revendication a sitôt été prise en charge par l’homme savant, l’intellectuel si l’on veut. De toutes les revendications qui ont autant perduré, traversé l’histoire, la question Kabyle peut se vanter de ceci : elle n’a jamais tué personne pendant que l’on tuait toujours ses enfants.

 

Une revendication démocratique et laïque. 

 

           Je lui ai dit aussi que c’est une question qui a été réfléchie par des poètes, par des anthropologues, par des écrivains, par des artistes. Rien de mieux, rien qui soit plus efficace, pour massifier la cause, pour qu’elle atteigne les plus reculées des misérables chaumières, pour que la parole soit dite, reprise, relayée aussi bien par la bergère dans ses hautes collines, que par l’ouvrier dans son usine, aussi bien par la vieille ourdisseuse illettrée derrière son métier à tisser que par l’enfant qui subit l’arabisation journellement.

         Regardons un peu les évènements majeurs qui ont dessiné les grands contours de la revendication Kabyle. Hormis les innombrables révoltes kabyles, de Fathma N’Sumer, El Moukrani, El Haddad, Boubeghla, etc., que l’on essaye du reste de berbèriser pour ainsi dire, hormis le travail colossal et précurseur de Amar Saïd Boulifa (1861-1931), la crise berbère de 1949 est le premier événement qui allait poser les premiers jalons de la revendication kabyle.

           Il faut le rappeler, la totalité des acteurs de la crise berbère, partisans de l’Algérie algérienne d’abord, une Algérie qui promeut une Algérie plurielle, démocratique et sociale, des hommes ayant été à l’origine de la première marche dans l’interminable et âpre traversée de la question kabyle, étaient des hommes savants, francophones et laïcs dont certains étaient d’ailleurs d’anciens élèves de l’école Normale de Bouzaréah, à l’instar de Omar Oussedik, d’Ould Hamouda et autres. L’ancrage de la question Kabyle dans des idéaux universels et démocratiques était déjà là. La plupart des acteurs étaient contre l’hégémonie de l’arabo-islamisme et étaient surtout contre l’infiltration de l’islamisme réformiste dans le Parti Populaire Algérien (PPA). L’écrasante majorité pour ne pas dire l’entièreté d’entre eux étaient des francophones imbus de la culture des lumières et des lettres françaises. Ce n’est aucunement pour dire que la langue arabe n’est pas une langue qui produit de la lumière, tant s’en faut, mais c’est juste pour dire que sociologiquement si l’on veut, à cette époque, les intellectuels arabophones étaient tiraillées entre deux grandes idéologies qui avaient, toutes les deux, le vent en poupe : le panarabisme, un mouvement laïc politiquement et arabe linguistiquement, et l’islamisme avec la naissance depuis les années vingt des frères musulmans. La preuve en est que presque pas un seul intellectuel, fût-il écrivain de renom ou occupant une haute fonction administrative, n’ait soutenu ou même daigné parler de cette question chère à tout un peuple. Tout au plus si l’on pouvait lire ça et là, chez Toufik El Madani ou Moufdi Zakaria, l’évocation d’une Numidie jadis glorieuse, parcourue par des hommes et femmes vaillants et libres.

La chanson Kabyle au centre de l’engagement

1962, le fameux L’Algérie est arabe, répété trois fois par Ben Bella, allait une autre fois faire parler les kabyles : après avoir payé sans doute le plus lourd tribut de la guerre contre les français pour s’en affranchir, les voila qui doivent cette fois composer avec un ennemi d’un genre nouveau. Aussi, décident-ils de ne pas rendre les armes et de rester au maquis jusqu’à satisfaction entière de leur revendication légitime. Mais le stratagème allait être bientôt échafaudé, les hommes du sérail savaient l’amour des kabyles pour la patrie : il fallait, leur a-t-on dit sauver le pays attaqué par le Maroc de Hassan II. Et ce qui fut un souhait advint…

      J’ai dit à mon ami que les années soixante dix étaient dans le monde entier les années où l’on s’affranchissait, où la citoyenneté était le mot d’ordre. Des Idir, Ferhat, Abranis, Djamel Allam, Ait-Menguellet, Slimane Azem, etc., trouvaient le terreau fertile pour féconder un idéal Kabyle. Le poème populaire de Ben Mohammed, de Mohya, ou du mythique Si Mohand Ou Mhand fleurissaient sur les lèvres de tous les kabyles. Les hommes et les femmes, à la barbe de Boumedienne et des panarabistes zélés, n’avaient plus peur, s’enquéraient de leur identité, de leur histoire millénaire. La poésie avait ceci de mutin : elle était l’explication! Elle était le conte kabyle que l’on se disait à voix mélodieuses autour d’un feu de veillée, elle était la chanson d’Anzar pour que le dieu païen engrosse le nuage de pluie et d’horizon, elle était la guitare d’Idir qui sanglote pour nous atteindre dans nos silences indifférents, elle était le poème d’Ait-Menguellet qui nous racontait qu’une histoire d’amour est d’abord une reconquête du moi, une aventure vers soi, elle était la voix innocente de la bergère qui criait à tue-tête un air de Slimae Azem ou de Allaoua Zerrouki. La poésie, j’ai dit à mon ami avait ceci de fracassant : elle désarme de la haine et arme de courage.

 

Le 20 avril 1980: la victoire du poète.

 

         Arrive le couronnement suprême. Parce qu’une conférence de Mouloud Mammeri est interdite sur la poésie berbère ancienne, les étudiants, dans les universités alors de la Kabylie, descendent dans les rues pour revendiquer leur identité et dénoncer la répression. Plus aucune enseigne en arabe dans toute la Kabylie, une région du reste coupée du monde le temps qu’on bastonne, réprime et viole.

           C’est l’événement sans doute majeur non seulement de la question Kabyle mais de toute la revendication

L’écrivain, le poète et anthropologue à l’origine du printemps berbère 1980

berbère. Du reste, c’est la première revendication de masse qui soit démocratique depuis l’indépendance de l’Algérie. Et ce qu’elle avait de singulier était ceci : un peuple se soulevait pour réclamer son lot, son authentique lot du poème. Il voulait boire à s’en abreuver dans sa vraie source nourricière. Il comprenait quelque chose de monumental, de tranchant, de révolutionnaire : le dire arabe est un mensonge éhonté. Il ne l’a jamais été et n’avait aucunement envie d’être ce qu’il n’est pas.  Que Boumedienne le tyran fasse la vierge effarouchée devant, disait-il, le racisme des Kabyles ou que Boutef les nanise dans leur propre maison, ça ne change rien à la donne. Nous étions ce que nous avons toujours été : des berbères. Point.

          Rares les sociétés où l’on a vu des gens se révolter aussi massivement pour un poème. Je crois aux fins fonds de moi que c’est ici qu’est sise la force de la question kabyle : le poète est à l’épicentre de la revendication. Car, il a d’abord défendu une certaine idée du vivre ensemble digne des pratiques citoyennes les plus abouties au monde, il a de tout temps vanté les mérites de la séparation de la religion de l’état, de l’acceptation de l’autre, du partage équitable et juste. Nationalistes comme autonomistes, l’idéal est toujours resté le même : le rêve d’une Algérie démocratique et plurielle.

          Les manifestations qui ont suivi l’assassinat de Matoub en 1998 et plus tard le carnage qui a fait 126 morts dans le printemps noir de Kabylie, deux événements qui allaient propulser encore plus la question Kabyle dans le monde et qui allaient légitimer définitivement l’existence du Mouvement Autonomiste Kabyle, est une autre étape qui nourrit la revendication, qui la renouvelle, qui la propulse. Que l’on soit pour ou contre le mouvement autonomiste kabyle, sa naissance, indéniablement, est la conséquence d’un déni, d’une négation, d’une acculturation accélérée. Pour le reste, le débat est désormais plus que jamais relancé, sérieux, actuel. Et c’est tout en l’honneur d’une Algérie qui se veut démocratique et citoyenne. Du reste, sommes-nous plus avancés, plus cultivés ou plus justes que le Canada pour qui le Québec est presque un État qui a l’indépendance totale en ce qui a trait à l’éducation, à la culture, à la langue, à l’université, à la santé, etc.? Sommes-nous mieux lotis que l’Espagne pour qui la Catalogne est une réalité nationale, une communauté historique[1]? Sommes-nous plus démocratiques que la fédération suisse?…

           La vérité est que la démocratie fait peur. Parce qu’en démocratie, il faut suer pour mériter, il faut se dépasser pour arriver, il faut œuvrer pour construire. La vérité est que l’uniformité est la laideur dans laquelle croît mieux  l’ignorance; celle-là même qui continue de faire bêler les ouailles à l’unisson…

         J’ai dit à mon ami que la Kabylie résistera, parce qu’elle, elle a été réfléchie dans la lumière par des poètes et des artistes, par des hommes et des femmes férus de valeurs humaines universelles. L’islamisme s’y cassera la gueule, tout comme le panarabisme, tout comme tous les conquérants qui sont retournés bredouilles chez eux…

       Je lui ai dit encore que j’étais d’autant plus convaincu que nos paysages ne couvent pas la laideur. Regarde! Le poème est partout. Mammeri, Feraoun, Idir, Farès, Ait Menguellet, Djaout, Ouari, les Amrouche, tous sont de là. Ils ont taillé dans la montagne et la mer le poème insurgé, c’est sociologique, c’est historique que je lui ai dit. Pour le reste, je sais que l’Algérie démocratique se fera grâce à la Kabylie.

 H. Lounes


[1]– Wikipédia.

1 comment for “La question Kabyle : quand le poème est au centre de la revendication

  1. adbouz
    February 24, 2013 at 04:55

    Merci Lounes pour cette excellente explication sur le combat et valeurs du peuple Kabyle. Ton article est tellement bien ficelle, qu’ il n’a aucun besoin de commentaire..sauf que il nous servira a tous dans le travail d’explication que nous devons donner au monde au sujet du peuple Kabyle.
    http://kabylia.wordpress.com/

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