Une histoire d’un peuple de trois secondes

par Kamel Daoud
Bus en panne sur rebord d’autoroute. C’est une image nationale. On peut y tisser avec l’histoire du monde algérien. Parti un jour dans un bus qui a été récupéré après le départ du Français qui l’avait construit sur le dos des indigènes, ce bus prend la route et s’en va, en allant. Avec le temps il s’use donc puis, avec le temps qui passe, il s’arrête. Sur la route d’Oran, hier, c’était un bus. Vieux, penché sur trois sabots, les phares mornes, la paupière mécanique. Le plus fascinant, c’était donc les passagers. En trois groupes selon la sociologie économique de la rente, produit dérivé de la mono-exportation du pétrole : un, des passagers tristes et immobiles, à l’intérieur. Surtout de vieilles femmes, des vieux, des enfants pas encore en âge de délestage. En somme, cette portion du peuple qui ne peut partir, car c’est trop tard ou trop tôt. Peuple dormant dans la grotte de l’immuable, avec des pièces de monnaies dépassées et un royaume qui se fait sans eux.

Un peu plus loin, au bord de la route qui n’attend personne, un autre groupe. Des jeunes. Certains font du stop, d’autres attendent, vigilants, un autre bus. Même d’une autre nationalité. Ils sont jeunes, la vie est devant eux mais un peu trop loin, soucieux de poursuivre le voyage, même en nageant, débrouillards, vifs, aux aguets de la chance et du hasard. On les reconnaît sur mer, en Espagne ou à cause du gel sur les cheveux ou du maintenant à contre vent. Puis, une dizaine d’autres. Près du pneu crevé et de la roue sans but et sans seconde chance. Ils sont ce que Marx aurait nommé la classe dirigeante. La raison ? Deux s’affairaient sur la roue morte, trois debout, leur donnaient des consignes inutiles et des avis trop gratuits et sans pesanteur. Ensuite deux autres qui parlaient au téléphone comme s’ils commandaient la totalité des bus de l’univers et un dernier silencieux, obscur comme un dirigeant du peuple, le visage fermé par l’excès d’autorité. C’est un peu l’Etat, le régime, la classe parasite de la gouvernance. L’Algérie en a produit des milliers qui ne meurent pas étrangement et se reproduisent en se tenant debout autour du problème. C’est un peu le parti unique, les autocrates, les Pères du peuple qui ne s’arrêtent jamais de parler et de ne rien faire en même temps. Dans tout les cas, la scène était triste. Surtout les gens à l’intérieur du bus, la tête penchée sur la vitre, abasourdis par la fatalité et tout juste capables de produire l’étrange laine de la passivité. De quoi écrire une bonne nouvelle parabolique sur l’Algérie : la route était bien goudronnée mais les gens avaient cet air de revenir d’un endroit où ils ne sont jamais allés. Que dire de plus ? C’était le pays entier, sous la forme d’une panne. Un bus avec du saumon piégé et des menteurs qui tentaient de regonfler un pneu avec leurs joues. Chacun peut écrire cette chronique s’il avait vu ce bus qui n’avait même pas de ressembler à un drapeau pour résumer le pays. A l’ouest, il y avait des nuages gris et maigres qui pouvaient vaincre le soleil, en s’allongeant. Un vent est venu mais n’a rien pu faire ou dire ou soulever. Personne ne s’arrêtait pour changer ce monde sans roue et le temps passait avec les autres automobilistes. Tout le reste était herbes mortes et attente d’un remorqueur qui viendra du ciel.

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1 comment for “Une histoire d’un peuple de trois secondes

  1. Benbrik
    April 29, 2012 at 14:23

    Mon cher Daoud, le bus est en panne depuis le remplacement du ”Mécano” Ferhat Abbas par le sage Benkhedda. Cependant les usagers ont pris le plis de ne rien contester et de murmurer sans réagir, le parc est-il dépourvus de bus de remplacement ou quoi ? Cette attente a durée 50 piges, pour enfin voir des tramways ancien système de transport qui n’est plus à la mode dans les pays avancés s’imposer chez nous avec nos minuscule routes et ruelles. On ne peux pas faire rajeunir l’^tre humain avec du maquillage et de la peinture anti rouille.

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