Les gendarmes de Kabylie

En Kabylie, dans la catégorie des fonctionnaires en uniforme, le gendarme est probablement celui duquel les gens se méfient le plus. Si vous transposez, sociologiquement, la fameuse chanson de Bob Marley, superbement  reprise par Eric Clapton, I shot the Sheriff , son équivalence en Kabylie serait, plutôt, I shot the gendarme. Dans mon jeune âge, j’entendais chez nos adultes, surtout les femmes, l’expression Oudham oujadharmi  (visage ou faciès de gendarme) pour désigner une personne sans scrupules, peu aimable, qui n’a de respect pour personne, y compris pour les vieux et les vieilles,  en âge avancé  de grands-parents.

Ce sentiment anti gendarme, probablement hérité de l’époque coloniale, me donnait   une peur bleue des hommes en vert. Enfin je n’étais pas le seul, mais à l’école primaire, parmi tous ces mômes qui s’agitaient dans la rue, c’était tout le monde  qui changeait de comportement de façon pavlovienne  et inconditionnelle  à la vue, même au loin, d’un gendarme à pied comme en véhicule. Même chez les adultes, on remarquait, à tout passage de gendarme, se dessiner subtilement sur leurs visages, une situation d’inconfort.

En 1988, un gendarme de la même espèce que ses prédécesseurs coloniaux, très nerveux à la gâchette, décharge de sa Kalachnikov  9 balles sur le corps sans défense du Chanteur Matoub Louenes  dont le seul mal était d’embêter le pouvoir, baathiste- à- en- vomir, avec ses revendications identitaires. La  dignité humaine obéit à la loi de l’équilibre stable qui veut que tout corps écarté de sa position d’équilibre tende à revenir à sa position initiale. Au-delà de la génétique, c’est cette loi de la nature qui permet de fabriquer  des Matoub, des Ferhat et des Kateb Yacine, comme autrefois des Abane et des Ben Mhidi, qui ne troqueraient, à aucun prix, leur réalité contre celle des autres. Verbalement parlant, chassez votre naturel  identitaire, si vous ne souffrez d’aucun manque flagrant  de dignité, il vous revient au galop. A l’inverse, la loi de l’équilibre instable veut que tout corps écarté de sa position d’équilibre tende à s’écarter de plus en plus. C’est cette loi qui fabrique des kabyles de service qui , une fois qu’ils s’écartent d’un iota de leur identité berbère tendront à s’écarter de plus en plus jusqu’ au reniement total  de leur berbérité avant d’aller , ensuite,  se disputer le leadership de l’arabité aux arabes de souche de la Péninsule Arabique dans une sorte d’invasion inverse qui produirait chez ces vrais arabes le sentiment d’être défiés dans leur  héritage  génitico-culturel par les habitants de l’Afrique du Nord .C’est à se demander à quel point peut-on cultiver la dévalorisation de sa propre race pour aller tenter de s’approprier aussi agressivement la race des autres. Les arabes d’Arabie nous trouvent très arrogants dans notre façon de nous revendiquer arabes, et leur remarque est juste.

En 2001, en Kabylie, l’assassinat par un gendarme du jeune   lycéen Massinissa Guermah, a déclenché une révolte générale  dans toute la région, qui sera connue à l’échelle internationale sous le nom de Printemps Noir, causant la mort de 126 personnes et  faisant des centaines de blessés. Ce qui conduira à la naissance du mouvement autonomiste Kabyle (MAK) et l’initiative des habitants de cette région frondeuse d’exiger du pouvoir central et centralisé d’Alger de débarrasser la Kabylie de tous ses gendarmes. La haine légendaire du gendarme en Kabylie était-elle pour quelque chose dans le déclenchement du Printemps Noir ? Serait-t-on tenté de se questionner. Certains étaient, même, allés jusqu’à se demander si le jeune Massinissa fut tué par un soldat ou un policier, ces évènements auraient-ils pris une telle ampleur.

Tak is Back, un retour décevant

Aujourd’hui,le gendarme puis les  tueurs de Matoub sont toujours-là, le gendarme qui a tiré sur Massinissa aussi, alors que notre cher Tak is Back au même titre que Mazouni et Abdelkader Secteur, pour offrir à  notre président à vie, à notre général éternel, à notre chef de gouvernement  de l’éternité… une légitimité artistique à défaut  d’être constitutionnelle  et  populaire. Dans les sociétés les plus avancées, on dit que quand la pop culture se démarque des masses populaires pour se ranger du coté de la dictature de la classe dirigeante c’est qu’il y’a un mal profond qui  ronge la société. Oui, les artistes sont le soupir et le reflet de la société, porteurs d’une réalité  que nous renvoie, malheureusement, dans notre  triste situation, un miroir déformant. Puisque la publicité de notre star nationale de la protest song rime bien en anglais, our Tak is Back…is, hopefully, not going to shoot on his fans’ back ? Ou alors, juste une petite glissade, on l’ espère, qui lui permettra de se ressaisir, car notre mouvement revendicatif ne peut pas se permettre d’abondonner à chaque glissade ses grosses cylindrées  au profit du pouvoir. Comme disent les américains en temps de crise  «  too big to lose ». autrement dit, trop gros pour le perdre.

Ma petite histoire de la peur du gendarme

Je me souviens lors de ma première année à l’école primaire, je me suis présenté  comme à l’accoutumée à l’école pour attendre la sonnerie de 13h, et comme j’étais ce jour-là, un peu plus tôt que d’ordinaire, je me suis retrouvé seul à attendre. C’est alors que le hasard fut venir à moi un jeune adolescent d’environ 6 ans plus âgé que moi pour me soumettre aussitôt, gentiment et poliment, à un indésirable entretien.

D’abord, il m’aborda avec quelques questions d’ordre général sur mon année scolaire et sur le nom de mon enseignant, auxquelles je répondis sans problèmes malgré ma timidité, mais dès qu’il commença  à aborder la partie privée de son questionnaire, il se confronta au mur de ma timidité et de mon sens de la réserve inculqué par les parents comme attitude à adopter : A l’égard de l’étranger ne jamais jouer à découvert.

Quel est ton nom ? Me questionna-t-il. Je me  tus et tournai la tête de l’autre coté, façon silencieuse de lui demander de me laisser  tranquille. Il insista mais n’obtint rien.  – Ok, si tu ne me  dis pas ton prénom, je vais aller te dénoncer aux gendarmes. Putain ! Me  dis-je, il a découvert mon point faible. Visiblement à contre cœur, je lui révélai mon prénom. Puis il sauta vers mon nom. Mon refus fut plus poussé mais sa persistante menace  eut raison de lui. Puis vint, comme je le pressentis, le tour de mon père.  Prenant mon courage à 2 mains, je fus face à sa menace  lui disant que je ne pus en aucun cas lui révéler le nom de mon père.  T’as une tête dure me répondit-il, je vais aller le dire aux gendarmes, et  qu’ils viennent t’embarquer. Puis il prit le chemin en direction du bâtiment des gendarmes qui était à 50 mètres de là. Une dizaine de pas plus loin, je l’appelai. Aussitôt, Il revint. Après beaucoup d’hésitations, je  réussis  à passer outre les consignes familiales et à lui révéler le nom de mon père, misant sur l’espoir qu’il aura la décence de s’arrêter là. Mais ce ne fut pas le cas. Son sens d’indécence  le poussa à rentrer dans le  « carré des 18 » familial et n’hésita pas à me demander le nom de ma mère. Là,  l’indécence fut largement au de-là des limites de tolérance. Ce fut alors que J’éclatai, spontanément,  en sanglots, le menaçant de le reporter à mon frère qui fut de quelques années  plus âgé que lui. Là, par peur ou par pitié ou les 2 à la fois, il s’excusa, visiblement, sincèrement, allant jusqu’à  me rassurer qu’il voulut, juste, rigoler avec moi et me conseillant qu’à l’ avenir je n’ai pas à répondre à ce genre de questions aux étrangers et que les gendarmes ne me feront aucun mal à ce propos. Sur ce, il prit congé de moi mais, malheureusement, en  direction du bâtiment de la gendarmerie. Je l’ai suivi discrètement du regard, et mon soulagement ne fut complet qu’une fois l’avoir vu dépasser  le grand bâtiment vert. Le bonhomme s’est avéré plus tard être connu pour son sens de l’humour, sa manie à vouloir se payer, sans trier, la tête des gens, et à tourner le premier venu en dérision.  Aujourd’hui, encore, quand je le vois passer dans la rue, je ne peux m’empêcher de rire  de ses gestes et de sa façon de marcher en me reconnectant de facto à son interview d’il y’a plus de quarante ans  et qui m’a tenu en haleine pendant une bonne dizaine de longues minutes.

La visite en solo de Matoub et le poster de Saddam

Dans notre village, il y’avait au total 5 cafés maures dont 3 étaient politiquement neutres ou pas suffisamment  passionnés de politique  pour faire parler d’eux. Le café le Berbère situé au centre du village était fréquenté par les anticonformistes et les ennemis du système. Paradoxalement,il était, probablement, l’edifice du village le plus proche, en terme de distance, du batiment des gendarmes. Comme si le hasard voulait soumettre les conversations de nos anticonformistes à loreille du système. A l’opposée, géographiquement  et politiquement, tout près de la plage, plus  près de la France, dans un endroit usurpé à  la romance, se trouvait un café rattaché à l’unique pompe à essence du village et qui  appartenait au maire de la commune, un ancien Moudjahed résolument FLNiste, à qui la notoriété d’homme clandestinement riche et naturellement dur donna le surnom de Titus comme dans  le feuilleton Dynasty.  Au fait, dans un système socialiste, on ne peut pas être riche autrement que clandestinement. A un certain degré de possession socialiste, je rejoins l’utopiste Prudhomme qui disait que la propriété c’est du vol. Ce café  attirait des quinquagénaires et plus, de l’heroique génération de la guerre confortablement installee dans son statu  quo de mission accomplie, partisans de la pensée unique et du Zaimisme moustachu, qui faisaient dans l’unanimisme de façade et l’allégeance  tranquille  aux autorités. Il y’avait, même, durant la première guerre du golfe, le portrait de Saddam attaché à l’intérieur,à  l’un des murs du café. D’ailleurs, on racontait que Matoub, de passage par-là, ayant remarqué ce portrait du dictateur sur le mur, allait quitter notre village avec une image très négative sur le comportement  de notre région vis-à-vis de sa berbérité. Heureusement, à quelques mètres de là, sur sa route vers Tizi, en désespoir de cause, il rencontrera, miraculeusement, un groupe de jeunes qui l’invitera à prendre un café dans une gargote près du motel « Sable d’Or ». Ayant bien négocié leur attachement solennel à leur berbérité et ayant bien expliqué à Matoub, la présence du portrait de Saddam sur le mur de ce café  Kasmiste, ces jeunes sont parvenus, sans trop d’efforts, à  faire changer  son jugement à  Matoub  qui quittera le village avec un ouf de soulagement et un sentiment bien réconcilié avec notre région qu’il a trouvée,  par-delà ce portrait de Saddam posté par des gens sourds et aveugles à toute forme  de changement , si fortement attachée à son combat identitaire.

Les sauterelles et les gendarmes

Dans le café Le Berbère on critiquait le système en toute démocratie et sans limites, loin de la façon dont on critiquait les soupçonnés d’opposition dans les kasma du parti unique ou des  mécréants dans les mosquées. Dans nos critiques, on pouvait s’inspirer du Coran, de la Bible, de la Torah, voire de la Bhagavad Gida  comme du sens commun  ou de  la charte de l’ONU. L’année 92, si ma mémoire est bonne, était l’année où l’Algérie était envahie par les sauterelles. Venu du sud,  un essaim plus large que d’ordinaire avait atteint les hauts plateaux et avançait vers le nord en se multipliant avec la présence de plus en plus accrue de la verdure. Sautant sur cette information donnée à l’improviste autour de la table par un de nos copains, un autre jeune homme, des plus révoltés, lança en l’occasion : j’espère qu’en arrivant chez nous, ces criquets  vont se multiplier suffisamment au point de dévorer tout ce qui est vert à commencer par les gendarmes. Et c’est sur cette note d’humour noir que le sujet sur les gendarmes fut abordé.

Physique anti gendarme. Un grain de sable pourrait-il détruire un bâtiment vert ?

Qu’est-ce qu’ils font ces gendarmes en Kabylie à part tirer sur Matoub et intimider la population ? S’il y’a un bâtiment à détruire dans ce village c’est bien le bâtiment des gendarmes. Rien qu’à le voir, ça me donne des nausées, répliqua un autre dans cet unanimisme anti gendarme. Et en plus, il est situé dans un endroit inévitable, fît  remarquer l’autre. Un de ses jours, je volerai un semi-remorque et je foncerai droit sur lui. En effet, un semi-remorque de 20 tonnes lancé à la vitesse de 30 à 40 km à l’heure contre le bâtiment peut provoquer sa démolition complète. Et voici qu’un étudiant en sciences exactes saute sur l’occasion pour nous entrainer dans un raisonnement scientifique aussi culturel qu’inopportun. Vous savez, disait-il, que dans le futur, on pourra détruire  ce bâtiment avec un simple grain de sable. Du sable ce n’est pas ce qui manque, la plage est tout juste à côté. Par contre, une telle affirmation même venant d’un respectable étudiant en sciences exactes était loin de paraitre vraisemblable. Tu nous prends pour des cons ou pour des imbéciles s’éleva une voix de la table ? Pour les 2, répliqua une autre dans un rire narquois aux éclats. C’est alors que l’étudiant, mis sur la défensive,  décida de prendre cette dérision à patience et d’entrainer les quelques  profanes, à travers un langage plutôt technique, dans le raisonnement suivant :

Supposons que le semi-remorque de masse M= 20 tonnes (soit, 20 000 kgs) lancé à la vitesse V= 35kms à l’heure (soit, à peu près, 10 mètres/seconde) est le minimum  qu’il nous faut pour la démolition complète du bâtiment des gendarmes. Lancé à la vitesse V= 10m/seconde, notre camion de masse M= 20 000 kilogrammes frappera le bâtiment avec une énergie cinétique calculable par la formule E =MV²/2. En remplaçant M et V par leurs valeurs respectives dans la formule, on obtient l’énergie en joules qui serait de  de l’ordre d’ 1 million de joules.

La question qui se pose, maintenant, c’est, à quelle vitesse faudrait-il lancer notre grain de sable de masse m, disons, égale à 0.1 milligramme, pour produire la même quantité d’énergie cinétique que celle produite par le camion de masse 20 000 kilogrammes, lancé à une vitesse de 35 kms à l’heure. Autrement dit, à quelle vitesse v  faudrait-il lancer un grain de sable de masse 0.1 milligramme pour produire une énergie cinétique égale à un million de joules ?

Nous avons l’énergie cinétique donnée par la formule E= mv²/2 = 1 million de joules. On peut déduire de cette formule la vitesse v  avec laquelle on doit lancer notre grain de sable pour produire la même énergie que celle produite par le camion de masse 20 000 kilogrammes lancé à une vitesse de 35 kilomètres à l’heure.

E=mv²/2 implique que la vitesse est égale √ 2E/m

En remplaçant dans la formule, la valeur de l’énergie E par 1 000 000 joules et m par 0,0000001 kilogramme, on obtiendra une valeur de la vitesse du grain de sable de l’ordre de 4500 kms par seconde. Cette valeur est celle de la vitesse avec laquelle il faudra lancer le grain de sable pour produire la même énergie cinétique que celle produite par un camion  de masse 20 tonnes lancé à une vitesse de 35 kms/heure.  4500 kms par seconde, c’est environ 4 millions de kilomètres à l’heure. Sachant que les fusées les plus rapides sont de l’ordre de 40 000 kilomètres à l’heure, on  est techniquement loin des 4 millions de kilomètres à l’ heure qu’il nous faut pour propulser un grain de sable de façon à être en mesure de lui faire produire l’énergie minimale  nécessaire à la démolition  de notre bâtiment des gendarmes.

Mais, tenant compte du fait que le mouvement berbère est l’un des mouvements les plus pacifiques du monde, aucun de nos révoltés ci-dessus n’oserait selon eux violer le caractère pacifique du mouvement en allant, comme de vulgaires terroristes, tuer les gendarmes et leurs familles dans les bâtiments verts qui les abritent. Ils seraient,  par contre, volontaires pour détruire les bâtiments nouvellement construits et non encore habités. Ou, alors, persuader les gendarmes et leurs familles à rentrer chez eux avant de procéder  à  « l’opération démolition ». Notre étudiant des sciences exactes avait pu redresser la barre à son souhait, mais bien heureusement, à la barbe des terroristes, il était beaucoup plus dans l’avenir que dans la science.

Leave a Reply

Your email address will not be published.