Le vendeur d’amour

      J’avais visité le Vieux-Port en hiver. Autant dire que je ne l’avais pas encore visité. Car, la place chère à la ville de Montréal, n’en est plus une quand le silence est blanc incisif.

        C’est en été que le Vieux-Port arbore ses meilleurs atours pour que des milliers de visiteurs, venus du monde entier, viennent s’enquérir des nouvelles d’un paysage qui fait de la vie une idylle, un rêve à portée des sens. Des musiciens, des fleuristes, des magiciens, des clowns, des acrobates, des peintres, des portraitistes, des dessinateurs, des caricaturistes, des équilibristes, des vendeurs d’imaginations, des chanteurs, des poètes, des marchands, des restaurateurs, etc., sont là pour te contaminer d’une maladie incurable, endémique : l’épidémie de l’imagination.

         À la venelle que l’on dévale pour arriver à la place, il y avait cet été là toujours un bonhomme déguisé avec ses allures de perroquet, le visage peint, un nez pomme rouge à la place de son vrai nez, un sourire commissural mis en évidence par ses lèvres dessinées, une petite queue de quelques personnes s’était formée devant lui; chaque personne attendait son tour à l’étreinte.

–          Qu’est-ce qu’il fait?  je dis étonné à un ami.

–          Il donne de l’amour, regarde, il étreint pendant quelques minutes la jeune femme!

         Je souriais ingénument, j’étais étonné, stupéfait. Je voyais effectivement les gens qui passaient, joyeux, cordiaux, à la longue étreinte. Ils en ressortaient souriants, voire riants aux éclats avant d’aller leur chemin.

–          Après une journée avec un patron chiant ou après une bonne querelle de ménage, ça doit vraiment faire du bien! Est-ce qu’il est payé? je dis.

–          Non, c’est gratis.

          En effet, je n’avais pas vu. Pour ceux qui hésitaient, ne savaient pas si c’était justement gratuit ou non, une pancarte écrite en gros dissipait le doute : c’est de l’amour, c’est gratuit!

–          C’est vrai, je n’ai pas vu… Mon dieu, c’est un poète!

–          Veux-tu essayer? me dit mon ami.

      J’insistai. Le bonhomme déguisé me sourit pour me rassurer, ouvrit grands ses bras, comme pour m’encourager tel un enfant à y plonger. J’acceptai, je plongeai, je me lâchai complètement. Le bonhomme m’étreignit cordialement pendant un long moment.

–          Alors! me dit mon ami.

–          Mon dieu que c’est vrai, ça fait du bien.

        J’insistai auprès de mon ami pour que l’on y reste encore. Je voulais voir, je voulais surtout voir la réaction des gens. Il y en avait de tous les âges; des filles, des garçons, des femmes, des vieilles, des vieux, des jeunes, etc. Personne ne paraissait en faire une histoire; normal, on y donne de l’amour, on y étreint et on en repart le sourire qui papillote sur la bouche.

–          Ce serait une bonne idée à suggérer à Bejaïa par exemple ou à Alger, j’ai hasardé.

–          Nous n’avons pas le même rapport au corps, me répondit mon ami, je ne vois pas mon père qui accepte qu’un étranger étreigne ma mère ou ma sœur.

–          Tu vois de tes propres yeux, le bonhomme étreint la femme, la femme reprend son chemin, ni vu ni connu. Où en est le problème? Les gens sont faits pour s’aimer…

–          Le problème est que nous culpabilisons le corps, nous frappons du sceau de l’interdit la moindre de ses parcelles; nous prétendons sa protection alors qu’en vrai nous le sexualisons davantage en l’entourant d’interdits, en tabouisant jusqu’à l’expression d’un œil qui cille ou d’un visage qui se déride. Un hadith dit quelque chose comme que le regard est une flèche empoisonnée de ces flèches innombrables de Satan! Qu’en est-il pour une mère, une sœur, une épouse qui étreint un étranger?

–          Ça passe justement par un travail dans ce sens, des vendeurs d’amour dans des endroits fréquentés. Toi-même, tu m’as dis que la première fois que tu es monté dans un métro à Paris, tu avais à côté de toi un couple qui s’embrassait tout le voyage.

–          Oui, je te le répète encore, bien que je trouve normale la chose, il ne faut pas exagérer non plus, j’ai eu du mal à me concentrer, j’essayais de les éviter mais mes yeux revenaient à la charge. Je n’étais pas habitué, et puis je la trouvais exquise cette nana avec ces lèvres charnues et son joli derrière de magnifique kenyane mélange de parisienne et de Massaï, pendant, ce qui m’en étonnait d’autant plus, que personne ne paraissait se rendre compte n’était-ce que de leur présence.

Une vue sur le Vieux-Port de Montréal

       C’est encore le rapport au corps, me dit mon ami. Une gastronomie où se mêle la méditerranée, la religion, la tradition, etc. La preuve, me dit-il, regarde comment la modernité a du mal avec les sociétés autour de la méditerranée. On a du mal à désexualiser le corps, à voire en la femme autre chose qu’une mère, une sœur ou, au mieux, une mère aimante. L’amante, l’amoureuse nous est libertine, outrepasse la frontière du permis, chamboule la quiétude des jours tranquilles. Oh! Ce n’est pas pour demain  le vendeur d’amour à la Place des martyrs à Alger.     

     J’ai dit que notre rapport au corps était complexe en effet, mais que la complexité des schèmes socioculturels qui produisent une manière de voir, un regard grâce auquel on se singularise… l’est tout autant.

-Tu sais, me dit mon ami, nos pays ne nous reconnaissent pas le Je, le Je individu, le Je singularité, le Je entité à part…

– Tu as tout à fait raison, regarde un peu les organisations politiques que l’on a au pays : Organisation Nationale des Enfants de Chouhada! Organisations des Arrières Enfants des Moudjahidines! Fils de… Fille de… Toujours l’affiliation antithèse de l’autonomie, du Je

      Du reste, je me souviens moi-même du premier entretien que j’avais effectué lors de mon arrivée au canada. J’avais postulé pour un poste en communication. Sans coup férir, la dame qui m’avait entretenu me posa la question célèbre propre aux sociétés qui sanctifient le Je :

–          Pourquoi je te prendrais toi et non pas un autre?

         Bof! Que je m’étais dis. Était-elle vraiment une question qui détermine le bon candidat du mauvais? Je pensai d’emblée qu’il me suffisait de fouiner du côté de ma culture générale, baragouiner un tantinet, élire quelques belles phrases, et puis le tour est joué. Mais, la dame revint à la charge :

–          Non, je veux dire vraiment quelque chose qui ferait que l’on t’accepte et que l’on refuse les dizaines de candidats qui ont postulé au même poste!

          Bouche cousue ou presque. Le Nous, entité, identité, patrie enfouie aux fins fonds de moi, tempêtait de toutes ses forces. Comment aurais-je pu me détacher comme cela, simplement, naturellement, de tous ses miradors desquels le Je attente à dieu, aux divinités, aux cieux? le Je, nous a-t-on toujours ressassé, est de Satan, que dieu honnisse! Aoûdou Billahi min Kalimat Anna! (que dieu bannisse le Je), dit l’adage arabe. Comment? Tu poses la question à cent algériens arabophones qu’est-ce que pour eux l’Algérie? La réponse, pour une écrasante majorité, comme une évidence irréfragable, coule de source : un pays arabe et musulman. C’est cela le bêlement à l’unisson, l’incapacité à se penser, à voir et définir l’horizon individuellement, séculairement, comme s’il était impossible que d’autres langues existent, que d’autres croyances puissent nicher dans des têtes! Beaucoup de ces gens pensent que la laïcité est bonne dans les pays qui les accueillent, mais la pensent outrage aux cieux quand c’est chez eux; pire, s’y opposent becs et ongles. La schizophrénie primaire qui puise dans un océan de certitudes et dans un Nous castrateur, inhibiteur, annihilateur de toute velléité d’autonomie, du surpassement de soi…

          Plus tard, lorsque je suis revenu à moi, quand je pouvais avoir le recul nécessaire pour me lire, pour effeuiller les pages qui me bardaient d’une histoire préconçue pour produire la peur de me dire en Je, j’ai compris que tout le mal de l’Algérie, et même de la Kabylie, émane d’ici : nous chavirons dans un Nous qui nous charge d’impensés, qui nous barde d’interdits…

            Le vendeur d’amour, enfin le donneur d’amour puisqu’il le prodigue gratis, n’est pas pour demain, tant

Un enseignement pour empêcher l'émergence de l'individu

 s’en faut. Ce bonhomme-là, cette femme mûre, ces enfants, ces vieux, etc., quand ils se sont jetés dans ses bras avaient accompli un acte somme toute normal, voire nécessaire pour le vivre ensemble, qui provient d’un corps qui s’est désacralisé, qui s’est dé-tabouisé, qui a conquis souverainement, pleinement, le Je singulier, le Je identité à part… Regardez un peu un signe ostentatoire connu! Le voile. Est-ce vraiment pour désexualiser le corps ou pour le sexualiser davantage? En vérité, on peut en dire tout ce que l’on veut, le voile est la preuve irréfutable que nous avons du mal à passer de la nature à la culture, pour reprendre autrement l’anthropologue Claude Lévis-Strauss. Parce que justement la culture affine notre instinct, civilise nos sentiments, raffine notre rapport aux autres. Si bien que l’on a plus le cœur qui bat hormis pour celle que l’on aime : notre femme, notre copine…

 

H. Lounès

   

2 comments for “Le vendeur d’amour

  1. May 15, 2012 at 20:00

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