Autonomisation de taqbaylit ou autonomie de la Kabylie ? (Par Kamal Bouamara)

Kamal Bouamara est professeur au département de tamazight de l’université de Bgayet ( Béjaïa ). Il est l’auteur d’un ouvrage sur  le poète Si Lbachir Amellah  ainsi  que du premier dictionnaire monolingue kabyle, Issin.

 

Kamel Bouamara

Les Imaziγen, dont les Kabyles, ne sont pas encore (et ne l’ont jamais été) autonomes linguistiquement et culturellement. Aujourd’hui, ils dépendent considérablement, drastiquement de l’arabe et du français ; jadis du latin, du grec, du phénicien, etc. Il s’agit donc d’un d’état de fait historique qui doit nous interpeller tous, parce que c’est très grave, voire même trop grave ; il ne s’agit donc pas d’un état d’un moment donné de notre histoire : si tel était le cas, nous n’aurions pas considéré ce problème de grave, puisque cela arrive (cela est déjà arrivé) à tous les peuples du monde.

Ceux qui ont abordé ce problème, l’ont mal posé : ils ont pris la conséquence pour la cause. Ne l’a-t-on pas expliqué en effet en disant, en ressassant toujours le même « argument » ? Nous n’avons pas pu être autonomes ou indépendants, parce que nous avons toujours été colonisés … Quel argumentaire !!! Cela me rappelle l’une des pièces de S. Benaissa. L’un des personnages est venu raconter à son grand-père l’embarquement des Français en 1962 et lui dit, avec enthousiasme : « Grand-père, grand-père, les Français sont partis (de chez nous, s’entend) … !! » Naïvement, spontanément, le grand-père répond : « Qui est entré ? »

Ce raisonnement, pour le moins idiot et imbécile, ne nous explique rien, ne nous avance pas d’un iota : nous ne sommes pas autonomes, parce que nous avons toujours été colonisés, voilà ! Comme si la boucle est bouclée … En fait, la vraie question est : pourquoi avons-nous toujours été colonisés ? Mais avant de tenter d’y répondre, il convient de se poser les questions suivantes : Qui est ce « Nous » ? Avons-nous été toujours colonisés ? Si ce « Nous » renvoie à tous les Berbères (au sens historique du terme), la réponse est tout de suite non, puisque :
1. les Romains n’ont pas pu franchir les limites des Hauts Plateaux algériens : donc tous ceux qui vivaient au sud de Tamazgha n’ont alors pas connu ou subi la Pax Romania ;
2. durant tout le Moyen-âge (entre le 10e et 15e siècle), les Berbères, qui ont pu former plusieurs empires et royaumes, tels que les Almoravides, les Almohades, les Zirides, les Hammadides, etc., ont été politiquement indépendants.
3. durant la période turque, dit-on, une bonne partie de la Kabylie (actuelle) était autonome. Historiquement donc, nous n’avions pas toujours été colonisés… Mais la France coloniale a fait croire au plus malin d’entre nous que les Berbères l’ont toujours été ; de leur côté, les tenants officiels de l’arabo-islamisme soutiennent qu’avant l’avènement de l’islam en « Maghreb », l’histoire religieuse des Berbères était floue, vague … comme El-Djahiliya, en Arabie, quoi ! Ils feignent de ne pas savoir que Dihia (qu’ils dénomment « El Kahina », la sorcière) était d’obédience juive, que Saint Augustin était l’un des plus grands Pères de l’Eglise catholique, qu’Apulée fut le créateur du roman (en latin)…

Ceci dit, c’est bien un fait de reconnaître que nous avons été plusieurs fois colonisés… Venons-en à ce Nous, et limitons-le aux Kabyles, à la Kabylie. Il va de soi que le territoire de la kabylophonie se rétrécie de siècle en siècle, d’année en année. Sa principale concurrente est sans aucune équivoque l’arabophonie… Mais là n’est pas la question. La question qui s’impose est : pourquoi les Kabyles ont-ils été colonisés, puis colonisés, puis colonisés … Et jusqu’à l’heure actuelle endo-colonisés ? Nous pouvons avancer plusieurs raisons. D’abord, parce qu’ils ont été militairement faibles (ou moins forts) que leurs conquérants successifs. Mais il n’y avait pas que l’aspect militaire qui doit rentrer en jeu, il y a également d’autres institutions à prendre en considération.

Nous connaissons bien l’organisation socio-administrative de la Kabylie d’antan : axxam, adrum, taddart, lɛerc, taqbilt, … Au dessus de taqbilt, il n’y avait rien ! Il n’y a rien ! Taqbilt étant la confédération de (quelques) tribus qui ne dépasse pas une petite contrée de la Kabylie, dont le territoire est délimité par la langue commune, appelée taqbaylit. Les Kabyles n’ont donc pas pu, jusque-là, construire un Etat au sens moderne du terme, c’est-à-dire un ensemble d’institutions pan-kabyles, telles qu’un gouvernement « national », une assemblée « nationale », une armée « nationale »… Et s’ils ne l’ont pas fait, ce n’est assurément pas parce qu’ils ont été colonisés (= conséquence). C’est au contraire parce qu’ils n’ont pas pu (ou su) construire leur propre Etat (comme nous le disions à l’instant), qui défendrait leurs propres intérêts et leurs intérêts communs ; parce qu’ils ont toujours préféré faire partie d’une entité politique ou géopolitique plus vaste, à l’image de l’Algérie actuelle, de la Umma islamiya, jadis, etc., des entités dans lesquelles ils se retrouvent toujours minorisés, stigmatisés… Maintenant que l’idée de construire un Etat kabyle a germé, qu’elle est lancée publiquement, que les Kabyles commencent à s’organiser autour de ce projet, théoriquement viable, il convient sans plus tarder de se poser la question suivante : par où doit-on commencer ? Par le processus de l’autonomisation de la langue kabyle ou par celui de l’autonomisation de la Kabylie ?

Nous savons tous que, jusque-là, taqbaylit a servi (et sert encore) à des usages familiers, familiaux et littéraires. Pour dire des « choses » prestigieuses, comme la politique, la religion, la science et la technologie, les Kabyles ont toujours recouru (et le font encore) à d’autres langues… « Nos » partis et mouvements politiques revendiquent pour taqbaylit le statut de « langue nationale », voire « nationale et officielle », mais ils font du français (ou, rarement, de l’arabe) leur « langue officielle », leur langue de travail, leur langue de communication quotidienne… Quand est-ce qu’ils croiront à ce qu’ils disent ? Quand est-ce qu’ils feront ce qu’ils revendiquent ? Quand est-ce qu’ils se rendront compte enfin que la « langue maternelle » des Kabyles est le taqbaylit, non pas le français ou… ? Quand est-ce qu’ils sauront qu’on ne peut construire un Etat kabyle que si l’on fait de taqbaylit leur langue officielle, officiellement mais officieusement également ?

La langue n’a pas pour première fonction la communication, je dirai bien au contraire ! Elle a, si j’ose dire, pour fonction première la communion, le maintien de la cohésion du groupe, puisque chaque langue a sa propre « vision du monde ». D’où la nécessité suivante : pour que les Kabyles puissent partager équitablement la « vision du monde » que taqbaylit recèle, il faut en faire un usage quotidien et massif ; il faut la connaître, la promouvoir, l’actualiser régulièrement, l’adapter à toutes les situations … En conséquence, il faut la doter d’outils « modernes », telle que l’écriture : il faut l’écrire sur tous les supports physiques, l’utiliser dans tous les champs de la connaissance humaine…
Copions les Catalans, mais ne les copions pas à moitié ! Ceux-là, en décidant de « rompre » avec l’Espagne, ont en même temps « rompu » avec le castillan (i.e. l’espagnol)… n’est-ce pas ?

Kamel Bouamara
Source : icare.bgayet.net
Avec l’autorisation de l’auteur. 

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2 comments for “Autonomisation de taqbaylit ou autonomie de la Kabylie ? (Par Kamal Bouamara)

  1. Anonymous
    June 20, 2012 at 07:22

    vraiment c’est objectif.

  2. Massine
    October 31, 2012 at 09:02

    Si en 1962 L’Algerie independante avait declare Tamazight langue officielle et avait mis a sa disposition des milliards de dollars ( comme elle l’a fait pour la langue arabe jusqu’a ce jour) pour son enseignement et sa modernisation , on ne se servirait pas aujoud hui du francais pour nous exprimer quand la discussion demande des mots cles que l’on ne nous ont pas appris nos parents. Prof. Bouamara pose des questions interessantes mais au lieu de chercher le pourquoi de la situation, il s’en remet a des cliches digne d’un analphabete.Quand au pourquoi la Kabylie n’as pas pris les devants pendant les periodes ou elle etait independante, notamment la periode de l’occupation Turque, on peut en ecrire des livres sur cela mais dans ma region il ya une histoire que ma mere me racaontait et qui explique le pourquoi de la chose : Pendant des echanges guerriers avec les Turques, les Kabyles construisaient des canons en bois , uvalut qui leur eclaboussaient sur le nez. Les kabyles n’ont la metrisaient la metalurgie qui leur auraient fournient les armes necessaires pour se defendre et recuperer leurs pays contres les Turques entre autre. C’etait cela la cle de leur perte et defaite! Tout vient par la science.

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