Nos Balades Philosophiques

Au lycée, on était un groupe d’amis à s’adonner au gré de la passion et des airs  qu’on se partageait ensemble à des balades philosophiques  qu’on découvrira plus tard, toute prétention mise à part, de quelque ressemblance dans le style avec  le  Jardin d’Epicure  ou encore  l’école aristotélicienne, qui, jadis, avaient fait cours, toutes les deux, dans la Grèce de l’antiquité.

Epicure

Le jardin d’Epicure était une école ouverte aux hommes et aux femmes, à Athènes,  en l’an

Aristote

306 av JC, par le philosophe  Epicure, et qui enseignait les moyens philosophiques qui permettaient d’atteindre la paix de l’âme  que le philosophe, lui-même,  avait désignée sous le nom de l’Ataraxie. L’épicurisme confondu  parfois, dans sa ressemblance,  avec le stoïcisme de Zénon de  Cition- tout en étant en compétition avec lui- proclamait que l’homme est venu au monde à la recherche du plaisir. C’était une théorie tellement séduisante qu’elle a été, en partie, derrière l’inspiration du mouvement hippy de l’Amérique des années 60.

L’école aristotélicienne, ouverte, aussi, à Athènes, en l’an 335 av JC, par Aristote, était, quant à  elle,  connue sous le nom de l’Ecole Péripatéticienne, un qualificatif qui  vient du mot grec peripatein et qui signifie ‘’ se balader’ ’. Cette théorie avait régné dans le monde de la philosophie de façon quasi dogmatique au point où, jusqu’au 17 eme siècle,  l’université occidentale ne jurait que par Aristote. Aristote, qui avait, rappelons-le, influencé  Averroès et Avicenne, fut le disciple de Platon, lui-même disciple de  Socrate.

 En pleine nature, dans les cafeterias et les salons de thé, on s’adonnait à des challenges philosophiques parfois si amusants et passionnants qu’un simple topique pouvait durer des mois de discussions. On se défiait, et le choc des arguments était parfois si fort qu’il nous arrivait de parier sur une idée ou une information. Quand les choses dépassaient notre niveau de compétence, comme c’était très souvent le cas ,  il nous arrivait d’aller solliciter des profs de philo, de physique, d’histoire ou de sciences naturelles ou nos ainés  de la terminale ou de l’université  pour nous départager. Celui qui perdait le pari était appelé à payer une tournée dans l’un des salons de thé ou l’une des cafeterias de la ville.

Je me souviens, un jour avoir perdu le pari, et comme c’était au milieu de la semaine, je n’avais que 3 jours avant le week-end pour me débrouiller les 15 dinars nécessaires à la tournée collective qui s’était imposée à moi  comme une dette-fardeau. Pour un lycéen lambda de mon espèce qui avait gobé au slogan de la lutte des classes élevées par un système pour ne pas lutter, dont la seule ressource est liée à la générosité familiale, dont les parents ouvriers ou fonctionnaires avaient  une vie à construire sur un héritage négatif ou nul, il n’était pas facile de s’octroyer en un si bref délai  pareille somme qui n’était pas loin , tout compte fait, du salaire journalier d’un smicard. Dans de pareille situation, je  n’étais plus au stade des arguments mais dans celui des stratagèmes. Et  à l’égard de la dette il fallait en inventer un. Et contre toute attente, la solution m’était venue du côté de mes pieds.

J’avais des chaussures  qui pouvaient encore tenir le coup, mais ce besoin plus urgent m’a fait naître l’idée  de provoquer leur retraite anticipée, et de demander de l’argent  à ma famille pour m’acheter une nouvelle paire. J’avais négocié pour la chaussure la plus chère dans nos fameux magasins Bata, et ma demande fut satisfaite. L’idée était ensuite d’acheter plus bas pour mettre de côté les 15 dinars de la tournée qui m’attendait au tournant. Et mon subterfuge avait marché.  Aussitôt, je rejoignais mes amis. Arrivé sur les lieux, des critiques commençaient, aussitôt, à pleuvoir sur mes chaussures bas-de- gamme mais, fort de mes 15 dinars, j’étais rendu inébranlable par le fait d’avoir réussi moralement le pari que mon insolente assurance m’avait fait  perdre. Le film d’Omar Gatlatou (erajla), était un film très en vogue, et incarnait parfaitement bien la personnalité de l’algérien sociologique de l’époque.

Le plus beau, c’est qu’on se partageait presque tout à tel point que, quasiment, personne ne possédait quelque chose qui ne pouvait appartenir au reste du groupe, et tout le bonheur était dans le partage. S’il arrivait à quelques dinars fondamentaux de s’évader des poches-Alcatraz de nos parents et de tomber entre les mains volatilisantes d’un d’entre nous, d’instinct, la première chose qui lui serait venue à la tête était de réunir ses copains pour une cuite sans alcool dans  notre cafeteria préférée, la seule dans la ville à vendre de la Martinazzi. ‘’ Qahwa wa garro khir men es-saltan fi daro’’ ( une cigarette et un café, c’est mieux qu’un roi dans son palais), était le parfait slogan pour une société socialiste qui avait en horreur les sultans. Ce que nous avions unanimement aimé chez Boumediene était le fait de ne s’être jamais incliné devant les rois et les princes. Ce qui  était bien dans un système mono-classe c’est qu’il n’y avait personne à envier. Les quelques riches qui n’avaient, dans la logique des choses, aucune bonne raison de l’être, étaient appelés dans le jargon péjoratif  léniniste-marxiste, à l’apogée de sa ferveur, les bourgeois. Dans leur situation de minoritaires absolus ils n’avaient pas intérêt à montrer leurs richesses, et le fait de les exhiber les isolerait davantage.

Les secrets ? On n’en avait pas ou presque,  et ce n’était pas dans nos tempéraments de les avoir, les challenges philosophiques auxquels on s’adonnait, souvent, exigeaient de la clarté, on devait très souvent s’exposer expressément aux attaques pour tester nos capacités de défense. A peu près comme le faisait Socrate. Quand on est partisan du tout débat  il y’a une marge réduite pour le secret.  Si vous avez une conflictuelle attitude, vous ne pouvez en aucun cas prétendre  à  être du ‘’cercle des philosophes’’, en outre, fondamentalement fermé  à ces malins caractères  de type SM (Sécurité Militaire) qui chercheraient à tout connaitre sur les autres et à tout cacher sur eux-mêmes. Le terme philosophe, lui-même, est un terme grec qui signifie ami de la sagesse. Mais pour ne pas paraitre sérieux façon vieux, il fallait savoir produire  ou consommer de l’humour et surtout savoir encaisser la dérision.

C’était enrichissant et passionnant à la fois. Aujourd’hui, les 2 termes « Education » et « Entertainment » (divertissement), mélangés ensemble, donnent, en anglais,  le terme Edutainment. Ce terme cogné par les medias dans les années 2000 était en retard sur nos balades, de 20 ans, lesquelles étaient en retard de 23 siècles sur le jardin d’Epicure.

C’était-il y’a 30 ans, ou, il était une fois des amis qui ne se sont plus revus depuis. La loi de distribution des rêves et du marché du travail actionnée par les sirènes de l’exotisme nous avait éparpillés un peu partout sur les 5 continents. Notre génération du train de vie socialiste conçu par une économie planifiée pour ne rouler qu’au pétrole se retrouve en face d’une économie de marché qui lui donne l’impression que le patronat est conçu pour lui marcher dessus. Face au TGV capitaliste qui considère la vitesse comme sa raison de rouler, les repères qu’on s’était tracés ont fini par ne plus compter. De ce passage d’un train à un autre, peu de gens avaient eu ce don d’agréer infus avec la vie. D’aucuns l’ont raté, d’autres avaient choisi de faire inconfortablement le voyage. Les survivants endurcis de la gestion socialiste des entreprises qui n’arrivaient pas à accepter une lecture capitaliste du mouvement du monde, comme  tombés sous la disgrace de l’âne de la fable arabe, ont préféré continuer  dans  leur façon de philosopher, quitte à mourir de faim. Ils étaient convaincus que le monde capitaliste finira par s’effondrer, il est trop injuste pour tenir le coup devant son incapacité à assurer, ne serait-ce que dans la moindre des humanités, un quelconque  bonheur aux hommes. Selon eux, la différence qui existe entre ”la main street” et ”la wall street” est la différence qui existe entre les gens qui veulent marcher et les gens condamnés à courir. Born to run ou la chanson de l’homme né pour courir, comme le chantait celui qu’on a surnommé le ‘’Zola avec une guitare’’, le chanteur Bruce Springsteen.

Parmi les plus beaux sujets philosophiques qu’on a eu l’occasion de se proposer, il y’avait l’argumentation  de Diodore Cronos, appelée le triomphateur, connue dans la littérature anglo-saxonne sous le nom  de Master Argument. Cet argument s’énonce comme suit :

Rien d’impossible ne peut résulter du possible (pas plus que  l’être ne peut sortir du non-être). Or, il est impossible qu’un événement passé soit autre qu’il n’est. Mais si un événement, à un moment quelconque, eût été possible, de ce possible il serait résulté quelque chose d’impossible; il n’était donc pas possible. Il est donc absolument impossible que quelque chose arrive, hormis ce qui arrive réellement.

Cet argument de Diodore s’oppose au principe de bivalence défendu par Aristote dans son problème des futurs contingents (Problem of  future contingents).

Voici, entre autres, quelques prouesses philosophiques du génie d’Aristote, un échantillon de ce que j’ai retenu de nos balades philosophiques:

Même si nous n’avions jamais vu les astres, il n’en serait pas moins de substances éternelles distinctes de celles que nous connaissons.

L’acte est à la puissance comme l’homme éveillé au dormeur, celui qui voit à celui qui a les yeux clos, la statue à l’airain, l’achevé à l’inachevé.

Dire que les idées sont des modèles et que tout le reste participe d’elles c’est parler pour ne rien dire et user des métaphores poétiques.

 

Diodore Cronos, philosophe grec, de l’école de Mégare, un des plus célèbres dialecticiens de l’Antiquité. Son argumentation, autant que nous pouvons la reconstituer, portait sur trois points principaux : le mouvement, le possible, les propositions hypothétiques. Il prouvait l’impossibilité du mouvement en considérant qu’un corps ne peut se mouvoir ni dans l’espace où il est, car il le remplit tout entier, ni dans celui où il n’est pas, car on ne peut rien faire ni rien subir là où l’on n’est pas. Rien n’est possible, soutenait Diodore contre Aristote, que ce qui doit nécessairement arriver, en d’autres termes rien n’est possible dans le sens usuel du mot; il n’y a aucune contingence, pas plus dans le futur que dans le présent ou dans le passé; en d’autres termes encore, il n’y a dans le monde aucune place pour la liberté. Pour justifier cette thèse, Diodore avait inventé un argument appelé le kyrieyôn (?) ou le triomphateur, le plus beau sophisme que l’Antiquité ait connu, et qu’Épictète, longtemps après, admirait encore.(http://www.cosmvisions.com/Diodoore.htm_)

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